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Satana est une figure importante du folklore caucasien. Elle est peut-être également une très ancienne divinité de l’intelligence et de la ruse qui n’est pas sans rappeler Athéna. 

Dans le Caucase, entre la Russie et la Géorgie vivent les Ossètes. Ils parlent une langue indo-européenne et leur principale légende, l’épopée des Nartes, a été étudiée par Georges Dumézil. Ce dernier était un spécialiste de la mythologie comparée et il a mis en évidence les traits communs des mythologies des peuples indo-européens.

Dans l’épopée des Nartes, une figure féminine attire particulièrement l’attention : Satana. Elle appartient à l’une des trois familles nartes, les Æxsærtægkatæ, correspondant à la fonction guerrière. Sa mère, Dzerassæ, est la fille d’un génie des eaux. Elle a eu deux fils avec Æxsærtæg : Urysmæg et Xæmyc. Quand Dzerassæ était à l’article de la mort, bien plus tard, elle demanda à ses deux fils de garder son tombeau, afin d’éviter qu’un génie malfaisant, Uastyrji, ne profane son cadavre. Urysmæg veilla deux nuits sans qu’il arrive quelque chose de fâcheux. Mais quand vint le tour de Xæmyc, ce dernier se laisse tenter par les bruits d’un banquet et il quitte son poste. Uastyrji arrive aussitôt et ranime Dzerassæ avec un fouet de feutre. Il s’unit à elle puis la frappe à nouveau avec son fouet. Dzerassæ redevient un cadavre. Neuf mois plus tard, on entend des pleurs près du tombeau. Urysmæg ouvre la tombe et y découvre une petite fille qui portera le nom de Satana.

Satana n’est pas issue des Nartes, mais elle vivra avec eux. Elle est belle, intelligente, prévoyante, habile aux travaux du ménage. Elle a aussi des talents de sorcière.

On retrouve la figure de Satana dans tout le Caucase. Chez les Tcherkesses et chez les Abkhaz, c’est Sateney, le modèle de la femme noble. Chez les Tchétchènes et les Ingouches, on retrouve le nom de Satay, mais il n’est pas associé à des récits. Dumézil relève que « les savants soviétiques reconnaissent assez généralement dans le personnage et l’activité de Satana une trace épique de la phase matriarcale que toute société doit avoir traversée », mais il ne partage pas cette opinion. À ses yeux, Satana est intégrée dans la structure patriarcale des indo-européens. (Mythe et Epopée I, p. 552). Cependant le fait qu’elle ait été intégrée dans la structure familiale indo-européenne n’empêche pas qu’elle ait pu être une ancienne divinité. Sa naissance surprenante le laisse penser.

Jeune femme ossète en vêtements traditionnels, début du 20ème siècle (Wikimedia Commons) Jeune femme ossète en vêtements traditionnels, début du 20ème siècle (Wikimedia Commons)

Deux épisodes de l’épopée Nartes dans lesquels intervient Satana doivent retenir notre attention. À commencer par son mariage. Satana est une très belle femme. Elle ne devrait pas manquer de prétendant. Elle jette cependant son dévolu sur son demi-frère, Urysmæg. Ce dernier est le chef des Nartes et il est présenté comme un vieillard. De plus, il est déjà marié avec Elda, une femme d’une des autres familles nartes, les Alægatæ (1ère fonction, souveraineté et magie). Satana avoue son envie à son demi-frère. Ce dernier refuse de peur d’être la cible de critiques parce qu’il épouse sa demi-sœur. Urysmæg part en expédition. Il ordonne à Elda de préparer un banquet pour son retour, un an plus tard. Au bout d’un an, Elda se met à préparer une boisson fermentée (le rong). Malheureusement la boisson ne fermente pas. Satana usait de la magie pour empêcher le phénomène de se produire. Paniquée, Elda va trouver Satana. Celle-ci veut bien l’aider à la condition qu’elle lui prête ses vêtements de mariée. Elda n’a pas le choix. Elle accepte et réussit à préparer le rong. Quand Urysmæg revient, le banquet a lieu. Satana enfile les vêtements de sa rivale et prend sa place dans le lit d’Urysmæg, qui ne réalise pas la substitution. Au petit matin, elle use de magie pour faire apparaître la lune et les étoiles au plafond de la chambre, afin qu’ Urysmæg ne se lève pas. Elda frappe à la porte de la chambre conjugale. Personne ne lui ouvre et elle meure de chagrin. Une fois sa rivale morte, Satana laisse paraître le jour et Urysmæg découvre sa ruse. Il est fâché. Satana lui explique comment vaincre la honte. Elle lui dit de monter sur un âne à l’envers (le dos vers sa tête) et d’observer les réactions des gens. Urysmæg passe ainsi une première fois au milieu des Nartes et tout le monde rit. Il passe une deuxième fois et seule une partie des gens rigole. Les autres se désolent de sa déraison. Il passe une troisième fois et n’observe aucune réaction. Réalisant que les gens s’habituent à tout, il accepte d’épouser Satana. Pour ce qui est de leur réputation, il se passe exactement la même chose qu’avec l’âne. Au bout de peu de temps, personne n’y trouve quelque chose à redire.  Satana tient cependant à affirmer sa position d’épouse. Elle prend alors l’aspect d’une  vieille femme et convainc Urysmæg de prendre une seconde épouse. Il la choisit dans la troisième famille des Nartes, les Boratæ (3ème fonction, fécondité, prospérité). Le soir du mariage, Satana reprend son aspect et Urysmæg ne prête plus du tout attention à sa seconde épouse. On ignore ce qu’il advint d’elle. Dans la perspective de la trifonctionnalité indo-européenne, on peut dire que Satana transcende les trois fonctions.

Dans un autre récit mentionné par Dumézil (Romans de Scythie et d’alentours), la beauté de Satana attire l’attention d’un berger. Ce dernier se trouve de l’autre côté de la rivière qu’il ne peut traverser. Il se masturbe alors et projette sa semence sur la pierre sur laquelle Satana est assise. Satana emporte la pierre chez elle. Au bout de neuf mois, elle demande l’assistance du forgeron pour libérer l’enfant né de cette « union » un peu particulière. Le forgeron utilise des pinces. Il le trempe et le rend invincible, sauf au genou, là où les pinces le tenaient. Cet enfant est Soslan, l’un des principaux héros ossètes. Cette étrange histoire rappelle un épisode de la vie d’Athéna, narré dans la Bibliothèque d’Apollodore. La déesse était allée voir Héphaïstos pour qu’il lui fabrique des armes. Le dieu-forgeron fut pris de désir pour elle, mais la déesse parvient à se dérober. La semence du dieu tombe sur sa cuisse. Athéna essuie sa peau avec de la laine qu’elle jette par terre. Erichtonios naît de cette semence qui avait touché la Terre-Mère. Athéna prit soin de l’enfant. Le parallèle entre les deux histoires était d’autant plus intéressant que les noms de Satana et d’Athéna sont assez semblables. On pourrait reconstituer derrière leurs noms une très ancienne figure féminine de l’intelligence et de la ruse, que l’on retrouverait d’une part chez les Scythes (puis chez les Ossètes) et, d’autre part, chez les Grecs. Ces deux cultures auraient intégré cette déesse ancienne dans leur structure mythologique patriarcale sans toutefois qu’elle perde complètement ses prérogatives.

Satana renvoyée chez ses parents

https://youtu.be/UGwXmypUfMs