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Jehanne vivait dans un village d’Ajoie, il y a bien longtemps de cela. On était au début du 17èmesiècle. En ce temps-là, un prince-évêque régnait sur le Jura et l’évêché de Bâle faisait partie du Saint-Empire. Disettes, guerre, épidémies. Les temps n’étaient pas très cléments, ni dans le Jura ni ailleurs.

Jehanne était veuve. Elle avait du courage à revendre. Elle vivait dans sa maison avec les plus jeunes de ses enfants. Elle cultivait son petit lopin de terre pour nourrir sa famille.

Dans son jardin potager, il n’y avait pas que des légumes. On y trouvait aussi un petit carré de plantes médicinales. Jehanne connaissait leurs vertus thérapeutiques. Et grâce à ses connaissances, elle parvenait sinon à guérir, du moins à soulager les maux des gens de son village. Parfois des femmes en pleurs venaient la tirer du lit, la nuit, pour qu’elle leur donne une potion, un onguent qui calmerait leur petit.

Jehanne connaissait aussi des prières de guérison. Les fameux secrets. On passait chez elle pour lui demander une prière pour une rage de dent, des furoncles, ou une crise de goutte. Même des paysans recourraient à elle pour soigner le bétail. Elle tenait ces secrets de sa mère.

Jehanne faisait aussi partie de celles qui aidaient les autres femmes à mettre leur enfant au monde.

Jehanne ne comptait ni son temps, ni son énergie quand il s’agissait de prendre soin des autres. Pour ses plantes et ses prières, elle ne demandait rien.

Cela ne plaisait pas à tout le monde. Cela ne plaisait pas à sa belle-famille qui voulait récupérer sa maison et sa terre. Cela ne plaisait pas à certains voisins que tout ce va-et-vient dérangeait. Cela ne plaisait pas au curé du village. Chaque dimanche, le curé faisait frémir ses ouailles, du haut de sa chaire, en leur parlant du diable.

– Mes frères et sœurs, n’imaginez pas que Malin se présente à vous sous des dehors effrayants, qui vous feraient fuir. Le Diable vient à vous avec une apparence séduisante. Il vous fait de vaines promesses. Les esprits les plus faibles se laissent tenter. Et parmi les esprits les plus faibles, il y a les femmes. Qui sait ? Peut-être que dans notre paisible village, parmi nous, il y a des femmes qui ont signé un pacte avec le diable et qui se rendent au sabbat. Et Satan leur donne du poussat, une poudre avec laquelle elles peuvent faire mourir vos vaches, vos enfants ou vous-mêmes.

Jehanne savait que ce qu’elle faisait était dangereux. Mais si elle ne le faisait pas, qui soignerait les gens ? Dans le village, deux femmes du village avaient été emmenées à Porrentruy pour y être interrogées. Elles n’étaient jamais revenues. Elles avaient été reconnues coupables de sorcellerie et condamnées au bûcher. L’une aurait été graciée par le prince-évêque. Cela signifiait qu’on l’avait étranglée avant de la livrer aux flammes.

Fedor Encke (1851-1926), Bûcher de sorcière

Fedor Encke (1851-1926), Bûcher de sorcière

Jehanne ne savait rien du diable et du sabbat. Elle croyait en Dieu et en sa miséricorde. Et elle pensait faire le bien en soignant ses semblables.

Un beau matin, deux hommes en armes sont venus la cueillir chez elle. Comme par hasard, sa belle-sœur était là pour emmener ses enfants. Les deux hommes l’ont emmenée dans une charrette jusqu’à Porrentruy.

Là, on l’enferme dans un cachot. Le lendemain, des gardes viennent la chercher et l’introduisent dans une salle. Plusieurs hommes assis, vêtus de noir, lui demandent son nom, d’où elle vient. Puis ils l’interrogent :

  • Quand le Malin est venu te trouver, comment était-il habillé ? demande l’un des hommes en noir. Quel nom t’a-t-il donné ?
  • Je ne l’ai jamais rencontré ! répond Jehanne.
  • Il t’a remis du poussat ?
  • Je n’ai rien reçu de tel !
  • Et le sabbat, c’est lui qui t’y emmenait ? Que faisais-tu pendant le sabbat ? As-tu reconnu des personnes au sabbat ?
  • Jamais je n’ai participé à un sabbat !

Les hommes assis ne sont pas très satisfaits de ses réponses. Ils appellent le bourreau. Celui-ci déchire les vêtements de Jehanne et cherche des marques sur sa peau. Quand il en trouve une, il lui enfonce des aiguilles dans l’épiderme. C’est douloureux et Jehanne crie. Après cela, on la ramène dans sa cellule.

Т. Mattson, Interrogatoire d’une sorcière, 1853 (extrait)

Т. Mattson, Interrogatoire d’une sorcière, 1853 (extrait)

Le lendemain, on vient à nouveau la chercher. Dans la salle, les juges sont déjà assis. Le bourreau est là. Il attache les poignets de Jehanne avait une longue corde qu’il passe ensuite autour d’une poutre du plafond. Il soulève Jehanne. Les pieds de la malheureuse ne touchent plus le sol. Alors le bourreau attache un poids à ses pieds. Le poids étire ses articulations et c’est terriblement douloureux. Les questions recommencent :

  • Le Malin, il était habillé en noir ou en vert ? demande l’un des juges. Il s’appelait Karemuss ou Chiffet? Ou bien Basébou ?
  • Je n’ai jamais rencontré quelqu’un de tel ! crie Jehanne malgré la douleur.
  • As-tu dansé pendant le sabbat ? Ou bien t’es-tu livrée à la débauche ? La Besatte, était-elle au sabbat ? Et une certaine Marie ?
  • Je n’ai jamais participé à de telles réunions !
  • Où as-tu caché le poussat ? Tu l’as utilisé pour faire du mal à qui ?
  • Je ne fais de mal à personne. Au contraire je soigne les gens.
  • Tu soignes les gens ? Et comment t’y prends-tu ?
  • J’utilise des plantes. J’en fais des onguents pour soigner des gens.
  • Ah ! Ah ! des remèdes de bonne femme ! Ça ne nous intéresse pas. Et que fais-tu d’autre pour « guérir » les gens ?
  • Je connais des prières, cria Jehanne.
  • Des prières ? Et tu invoques le Malin dans ces prières ?
  • Non ! J’invoque Dieu, les Saints, les Apôtres, les Anges.
  • Révèle le contenu de cette prière pour que nous puissions nous en rendre compte.
  • Je ne peux pas. C’est un secret.
  • Ici, il n’y a pas de secret qui tienne dans ce tribunal.

Le greffier note scrupuleusement la formule que Jehanne lui dicte dans le compte-rendu de l’interrogatoire. Les questions continuent. Malgré la douleur, Jehanne tient bon.

On ramène la pauvre femme dans sa cellule. Le tribunal délibère. Elle n’avait rien avoué qui ait un quelconque lien avec le Diable. On n’a trouvé aucune marque sur Jehanne. Le lendemain, on la relâche.

Jehanne est rentrée chez elle à pied, malgré son corps endolori. Elle est d’abord passée chez son beau-frère et sa belle-sœur pour reprendre ses enfants. On ne s’attendait plus à la revoir. Jehanne est retournée dans sa maison. Elle y a vécu encore longtemps. Elle continué à soigner les gens, à utiliser ses secrets. Quand elle est devenue âgée, elle les a transmis à ses filles. Et elles les ont transmis à leurs filles. Et qui sait ? Peut-être que les détenteurs de ces secrets sont encore parmi nous et soulagent nos maux.