L’histoire qui suit faisait partie de la tradition orale du village d’Undervelier. Le protagoniste du récit était habituellement Monsieur Boivin. Il s’agit vraisemblablement d’Édouard Boivin, un banquier de Bâle qui avait acheté en 1880 le domaine de la Jacotterie. À cette époque, la Jacotterie était une bergerie. Monsieur Boivin a fait reconstruire la ferme. Il a aussi construit une magnifique villa et des jardins, ainsi qu’une route. Le 1er juin 1899, la bourgeoisie accorde à Monsieur Boivin, banquier de Bâle, habitant la Jacotterie, un droit de superficie sur le pâturage de la Metteneux pour la construction d’un hôtel pour le tourisme. Ce projet sera abandonné. La propriété de la Jacotterie fut vendue par les héritiers en 1940.

Cependant, dans un article du Journal du Jura datant du 17 septembre 1971, Mlle Régina Simon, alors âgée de 86 ans, raconte la même anecdote à deux journalistes. L’histoire se déroule désormais à Courtemaîche et le protagoniste en est Adolphe Finot (1810-1847), le fils de François Finot, directeur des Forges.

Ce genre d’histoire passe d’une génération à l’autre tout en s’adaptant. Le souvenir des Finot, en tant que notables, fut sans doute chassé par celui des Boivin. Nous avons choisi de conserver la version la plus récente.

C’était la fin de l’été. Sophie passait le râteau pour ramasser les derniers brins de foin. C’était une des filles de la ferme des Grands-Champs. Elle avait une quinzaine d’années. Tout le monde la trouvait jolie et elle-même était fort coquette.

Cet après-midi-là, il faisait chaud. Sophie s’arrêta pour souffler un peu. Elle s’épongea le front avec un coin de son tablier. Au loin, elle aperçut un nuage de poussière sur la route. C’était une calèche qui descendait depuis la ferme de la Jacotterie. À sa grande surprise, la calèche s’arrêta sur le bord du champ et le passager la héla. C’était Monsieur Boivin.

Sophie accourut. Monsieur Boivin n’était pas une personne à qui l’on pouvait dire non. Lorsque la jeune fille fut proche de l’équipage – la calèche de la Jacotterie était toujours tirée par de magnifiques chevaux – elle fut intimidée par la stature de son propriétaire. Monsieur Boivin lui sourit :

– Ma petite Sophie, j’ai un cadeau pour toi. Mais avant que je te le donne, tu dois me jurer que tu n’en parleras à personne.

Sophie jura. Comment faire autrement d’ailleurs ? Elle se demandait pour quelle raison Monsieur Boivin, le riche propriétaire de la Jacotterie, lui faisait un cadeau. Et que pouvait-il bien lui offrir ?

Monsieur Boivin prit une boîte ronde dans le fond de la calèche et il la tendit à Sophie. Il ne fallut à cette dernière qu’une seconde pour deviner la nature de l’objet : c’était une boîte à chapeau. La jeune fille tressaillit de joie en prenant la boîte dans ses petites mains, elle qui n’avait que les chapeaux usés de ses grandes sœurs ou les bibis démodés de ses vieilles tantes.

Monsieur Boivin la regarda d’un air amusé puis, sur un ton grave, il ajouta :

– Je veux que tu le portes à la messe dimanche prochain. Tu seras la plus belle. Et n’oublie pas : cela reste un secret entre nous.

Là-dessus, Monsieur Boivin fit un signe entendu à son cocher qui secoua les rênes. L’équipage disparut dans un nuage de poussière. Sophie courut déposer son trésor au coin du champ, à l’ombre d’un arbre. C’est là qu’elle avait laissé le baluchon qui contenait son goûter. Elle jugea que c’était le moment de manger un morceau. Elle s’assit sous l’arbre en croquant une pomme. Elle regardait la boîte, n’osant même pas l’ouvrir. Finalement elle lança son trognon au loin et retint son souffle en soulevant le couvercle.

Le chapeau était magnifique : fait dans une paille très fine, il était orné de fleurs en tissus et d’un merveilleux ruban. Monsieur Boivin l’avait certainement acheté à Bâle. On n’en trouvait pas de tels dans les marchés de la région. Sophie se dit qu’elle n’osait pas l’essayer comme ça, en plein champ. Elle décida d’attendre le soir. Elle reprit son râteau et travailla encore longtemps. Elle voulait rentrer le plus tard possible, quand tout le monde serait à l’intérieur, juste avant le souper. Ce serait plus simple pour dissimuler son trésor. Tout en tirant le lourd outil sur le sol, la jeune fille rêvait à son entrée dans l’église, le dimanche suivant. Tout le monde allait la regarder, c’est certain.

Auguste Renoir, Femme au chapeau, 1889

Auguste Renoir, Femme au chapeau, 1889

Comme elle l’avait prévu, Sophie parvint à cacher la précieuse boîte. Dans sa chambre, c’était impossible, car elle la partageait avec deux de ses sœurs. Elle la déposa donc dans un petit débarras dans le grenier. Elle prévoyait d’y revenir plus tard pour essayer le chapeau. Elle descendit ensuite les escaliers en courant et s’assit à sa place habituelle autour de la grande table de la cuisine.

Après le repas, Sophie subtilisa un petit miroir appartenant à sa grand-mère qui vivait au rez-de-chaussée et une lampe à pétrole. Elle s’installa dans le grenier. Enfin elle pouvait essayer son chapeau ! Elle peigna ses longs cheveux blonds, puis déposa la coiffe sur la tête. Dans le petit miroir, elle put constater qu’elle lui allait à merveille. Les yeux des garçons ne pourraient se détacher d’elle, dimanche à la messe.

Les jours suivants ont paru très longs à Sophie, malgré les séances d’essayage nocturnes. Quant au samedi, il était interminable. Le dimanche arriva enfin. Sophie avait préparé ses plus beaux vêtements pour les associer à son chapeau. Sous divers prétextes, elle se mit en retard. Il fallait que personne ne voie son chapeau avant son entrée dans l’église, un peu comme la robe d’une future mariée.

Quand tout le monde fut parti pour le village, elle mit son chapeau et partit en courant. À l’entrée du village, elle entendit les derniers tintements de cloche. Elle arriva vers l’entrée du cimetière alors que les chants commençaient à l’intérieur. Elle était sûre de son effet. Elle qui était plutôt timide, elle poussa crânement la porte de l’église.

Et là, ce qu’elle vit la remplit de stupeur. Sur les premiers rangs du côté gauche, tout en haut, près du chœur, là où prennent place les jeunes filles, elle vit … une vingtaine d’exemplaires de son chapeau. Elle baissa la tête, remonta la nef en fixant le sol et prit place à côté de ses sœurs.

Tout à droite, au premier rang, juste devant Monsieur le Curé, Monsieur Boivin souriait sous sa moustache.