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On doit au philosophe Pierre Hadot, dans son ouvrage intitulé Le Voile d’Isis, la distinction entre deux attitudes fondamentalement opposées envers la nature. D’une part, il y a l’attitude prométhéenne qui voit la nature comme une ressource dont l’homme peut disposer à sa guise grâce aux techniques qu’il développe. D’autre part, l’attitude orphique confère à la nature une part de mystère que seul le poète ou l’artiste peut saisir. Si ces deux attitudes ont coexisté, l’attitude prométhéenne est nettement dominante actuellement. La technologie semble être à même de résoudre tous les problèmes, y compris ceux qu’elle a générés. Néanmoins, l’approche orphique renaît à travers tout un ensemble de conceptions et de pratiques liées à un certain retour à la nature ou à la reconnaissance du caractère sacré de celle-ci. Que l’on songe à la géobiologie, au néo-paganisme, etc…

Ces deux attitudes sont symbolisées par deux personnages masculins de la mythologie grecque. Le Titan Prométhée qui a dérobé le feu pour l’apporter aux humains. Grâce au feu, les humains étaient à même de transformer leur environnement. Ils pouvaient cuire leurs aliments, fabriquer de la céramique, fondre du métal. Ils s’élevaient au-dessus de la nature et se rapprochaient des dieux. Ces derniers prirent assez mal le larcin de Prométhée. Zeus enchaîna le Titan au Caucase et le condamna à avoir éternellement le foie dévoré par un aigle. Orphée était le fils de la Muse Calliope. Musicien, il jouait si bien de la cithare que les animaux l’écoutaient et que les arbres se penchaient vers lui. Derrière ces mythes se trouvent aussi des femmes. Leur histoire donne un éclairage intéressant.

Quand Prométhée a donné le feu aux hommes, Zeus ne s’est pas contenté de punir Prométhée. Il a voulu aussi donner une leçon aux humains pour leur faire comprendre qui étaient les maîtres du monde. L’objet de sa vengeance s’appelait Pandore. Nous avons suffisamment développé son histoire dans ce blog (La boîte de Pandore : une bien curieuse affaire, Pourrie-gâtée ou la misère du monde) pour ne pas y revenir. Rappelons cependant que Pandore était la première femme et qu’elle a ouvert une jarre dont se sont échappés tous les maux, comme la faim, la pauvreté, la nécessité de travailler. Seul l’espoir est resté dans la jarre, sans que l’on sache du reste si c’est un bien ou un mal. Le poète Hésiode, qui rapporte ce mythe, montre la femme sous un jour particulièrement négatif, en la comparant au faux bourdon qui profite des abeilles le nourrissant. Apparemment, dès le départ, la femme n’était pas la bienvenue dans le monde prométhéen.

Gustave Moreau  (1826–1898), Prométhée, 1868

Gustave Moreau (1826–1898), Prométhée, 1868

Orphée, fils de la principale des Muses, Calliope, était un musicien hors pair. Quand il jouait, il était capable d’émouvoir les bêtes féroces, les arbres et même les pierres. Il épouse une nymphe, Eurydice. La pauvre est mordue par un serpent le jour de ses noces. Orphée, inconsolable, décide de descendre dans le monde souterrain afin d’en convaincre les souverains, Hadès et Perséphone, de laisser Eurydice remonter sur terre. Touchés par sa musique, les divinités infernales acceptent de laisser repartir Eurydice à condition qu’Orphée ne se retourne pas pendant le voyage de retour afin de vérifier si son épouse le suivait. Orphée ne résiste pas à la tentation d’assurer qu’Eurydice suit ses pas. À ce moment-là, la malheureuse repart vers les enfers. Orphée va vivre en solitaire, jouant pour les créatures de la nature. Finalement ce sont les Ménades, les adoratrices de Dionysos, qui le mettront à mort. On dit aussi que sa tête aurait survécu et qu’elle continuait à délivrer des oracles. L’histoire d’Orphée et d’Eurydice rappelle celle d’Adonis. En effet, comme Adonis, Orphée peut se rendre dans les Enfers. Et c’est aussi l’amour qui est la cause de ce voyage. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, dans les Métamorphoses d’Ovide, Orphée chante l’histoire d’Adonis et de Vénus. Néanmoins il se distingue d’Adonis par le fait qu’il ne franchit qu’une seule fois l’Acheron vivant. Une part de lui semble pourtant immortelle, à savoir sa tête. La vision orphique de la nature comporte, semble-t-il, le cycle de vie et de mort de la végétation symbolisé le mythe d’Adonis ou celui de Perséphone et Déméter. À noter qu’autour du personnage d’Orphée est né un courant philosophique, l’orphisme, rappelant par certains de ses aspects les mystères d’Eleusis.

John William Waterhouse  (1849–1917), Nymphes découvrant la tête d’Orphée, 1900

John William Waterhouse (1849–1917), Nymphes découvrant la tête d’Orphée, 1900

Si Pandore symbolise une nature dominée et une femme instrumentalisée par les hommes, elle semble aussi avoir libéré les maux qui accompagnent la conquête et l’exploitation de la nature. Une fois la boîte de Pandore ouverte, il est impossible de revenir en arrière. Avec la nymphe Eurydice, on se trouve dans un monde intact, non cultivé où les hommes, les animaux, les plantes et les rochers participent de la même nature. L’art, en l’occurence la musique d’Orphée, semble être le meilleur moyen d’accéder à ses mystères.