Les premiers hommes se nourrissaient essentiellement du gibier qu’ils chassaient. Ainsi ils connaissaient des périodes d’abondance et des périodes de disette. Ils ont certainement expliqué à leur manière cette alternance de la profusion de nourriture et de la faim et mis en place des rituels pour tenter de s’assurer de bonnes prises pour la chasse. Il est même possible que les peintures des grottes comme à Lascaux soient liées à de tels rituels. S’il nous reste les images, les récits ont disparu. Si l’on veut imaginer comment ces chasseurs, notamment ceux qui ont vécu pendant la dernière glaciation, s’expliquaient et géraient la précarité de la chasse, il faut nous tourner vers des peuples qui ont vécu dans des conditions similaires. C’est pourquoi je vous emmène maintenant au-delà du cercle polaire, au pays des Inuits.

Cette histoire s’est passée dans un village d’igloos qui se trouvait au bord d’une baie dans laquelle s’ébattaient de nombreux phoques. Les phoques étaient le gibier de prédilection des Inuit. Aaqui était un grand chasseur, mais il était aussi le chaman de la tribu. Le chaman était celui qui faisait le lien entre le monde des hommes et celui des esprits maître des animaux. Il pouvait comprendre le langage des animaux. Il se rendait dans le monde des esprits pour obtenir suffisamment de gibier pour sa communauté.

C’est l’été. Aaqui est en train de chasser dans la baie, en kayak. Il aperçoit deux phoques, l’un tacheté de noir, l’autre avec une longue trace blanche dans le cou. Il s’approche, son harpon dans la main, prêt à frapper. C’est alors qu’il surprend ce que les deux phoques se disent : les deux prochains hivers seront très rigoureux et, même pendant l’été, la glace ne fondra pas.

Inuit photographié vers 1929 lors de l'expédition Harriman. Inuit photographié vers 1929 par Edward Sheriff Curtis lors de l'expédition.

Inuit photographié vers 1929 lors de l’expédition Harriman. Inuit photographié vers 1929 par Edward Sheriff Curtis lors de l’expédition.

Aaqui se hâte de rentrer au village. Vite ! il doit avertir la tribu pour chacun fasse des réserves suffisantes. Quand Aaqui révèle aux autres chasseurs ce qu’il a appris, personne ne veut le croire :

– Allons Aaqui, l’été succède toujours à l’hiver.

La saison de la chasse au phoque devait durer encore quelques semaines. Les membres de la tribu s’affairent pour réunir de quoi tenir un hiver. Et encore ! ils ont prévu de compléter leurs réserves en allant chasser de temps en temps. Ils s’apprêtent à passer un hiver comme les autres, à se raconter des histoires, à chanter, à danser, réunis dans leurs igloos, autour de la faible lumière des lampes.

Mais Aaqui prépare des provisions beaucoup plus importantes. Il avait capturé un grand nombre de phoques. C’est sa femme qui les apprête. Elle racle les peaux et les tend pour fabriquer plus tard des vêtements chauds. La graisse, elle la met de côté : elle servira à alimenter la lampe. Elle enfouit la viande dans des cachettes tout autour de l’igloo. Quant aux os, elle ne les jette pas car ils seront utilisés pour la fabrication de toutes sortes d’objets pendant la longue nuit de l’hiver.

Photographie d'une famille inuite par George R. King parue dans la revue américaine The National Geographic Magazine volume 31 (1917), numéro de juin 1917, page 564

Photographie d’une famille inuite par George R. King parue dans la revue américaine The National Geographic Magazine volume 31 (1917), numéro de juin 1917, page 564

Bientôt l’hiver arrive et, avec lui, le froid, la neige et l’obscurité. Un vent très fort se met à souffler, contraignant les habitants à rester chez eux. La glace est si épaisse qu’on ne peut pas la briser : la chasse au phoque est impossible.

C’est d’abord la graisse qui a manqué. On ne pouvait plus s’éclairer pendant cette nuit qui devait durer plusieurs mois. Et puis, la nourriture qui s’est faite rare.

Mais l’hiver n’était pas fini. Il a fallu se résoudre à tuer les chiens de traîneau, car on ne pouvait plus les nourrir. Et puis les plus faibles parmi les hommes sont tombés malades. Certains même sont morts.

Enfin l’été est revenu, avec la lumière, ramenant l’espoir dans le cœur de chacun. Mais on dut se rendre à l’évidence : le chaman avait raison. Ce n’était pas le bel été dont on avait rêvé au plus fort de la tempête, au plus profond de l’obscurité. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages, la glace ne fond pas. Et surtout les phoques ne reviennent pas s’ébattre dans la baie.

Alors que l’été est bien avancé, Aaqui se dit qu’il doit faire quelque chose, car personne ne résistera à un second hiver. Après tout, c’est lui le chaman. Il décide d’aller trouver Sedna. Sedna est la déesse de la mer et des animaux marins. Autrefois c’était une très belle jeune fille qui passait son temps à peigner sa longue chevelure noire. Elle ne trouvait aucun de ses prétendants à son goût. Son père finit par la donner en mariage à un jeune homme plein de charme. Mais c’était en fait un homme-corbeau et il la maltraitait. Son père, qui avait entendu les cris de sa fille dans le vent, était venu la secourir. Il l’emmène dans son kayak. Le corbeau, plein de colère, soulève la mer. Le petit kayak est ballotté sur les flots. Le père, voyant que le corbeau voulait récupérer Sedna et prenant peur, précipite sa fille dans la mer. La jeune femme tente de s’agripper au bateau, mais son père lui coupe les doigts qui deviennent les poissons. Comme elle essaie encore de s’accrocher, il lui coupe aussi les pouces et les mains qui prennent la forme de mammifères marins : phoques, baleines. La jeune fille coule au fond de l’océan où elle devient une déesse. Depuis ce temps, chez les Inuits, quand la chasse est mauvaise ou que les flots sont déchaînés, on pense que la longue chevelure noire de Sedna est emmêlée. La déesse n’arrive pas à la peigner et se met en colère. Seuls les chamans peuvent démêler ses cheveux. Mais pour cela, ils doivent accomplir un voyage périlleux.

Aaqui met ses vêtements chauds. Dans l’une de ses moufles, il glisse un peigne sculpté dans de l’ivoire et qui appartient à son épouse. Sans rien dire à personne, il monte dans son kayak. Il pagaie longtemps et finit par sortir de la baie. Quand il est en pleine mer, sans hésiter, il plonge dans l’eau glacée. Il nage en direction du fond. Au bout d’un moment, il aperçoit une grande forme à l’apparence humaine, avec une épaisse chevelure noire. Sans nul doute, il s’agit de Sedna. Elle a l’air contrariée. Aaqui s’approche lentement. Il enlève sa moufle et prend le peigne. Il se met à démêler patiemment la longue chevelure de Sedna. Ce n’est pas une tâche facile. Il y a des nœuds partout. Et puis les mèches sont tellement longues. Peu à peu, des animaux marins s’échappent de l’enchevêtrement des cheveux : des phoques, des bélugas, des narvals, des morses et même des baleines regagnent la surface de la mer d’un air content. Aaqui voit deux phoques s’échapper : l’un est tacheté de noir, l’autre a une marque blanche dans le cou. La chevelure de Sedna est redevenue belle, soyeuse. Elle ondule doucement dans les flots. Aaqui croit même dicerner un sourire sur les lèvres de la déesse. Mais il est temps de partir.

Sedna, Sculptures in the National Museum of Finland

Sedna, Sculptures in the National Museum of Finland

Aaqui remonte vers la surface, sans effort. Il retrouve son kayak. Quand il arrive, au petit matin près de la baie, il s’aperçoit que la glace a disparu et que les phoques sont de retour. Sedna est apaisée. Les chasseurs sont déjà à l’œuvre ; ils ne savent plus où donner de la tête tant le gibier est abondant. Aaqui remarque deux phoques qui s’ébattent dans la mer, en attendant sans doute le harpon d’un chasseur habile : l’un est tacheté de noir, l’autre a une marque blanche dans le cou.

Cette histoire est librement inspirée de : Delphine Gravier, Contes traditionnels du pays des glaces, Paris, Editions Milan, 2003