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Les dieux indo-européens

Les écoféministes, à l’instar de Starhawk, considéraient que dans les époques les plus reculées de l’humanité, au Paléolithique, on vénérait une divinité féminine qui symbolisait la vie, la terre, la fertilité. Au Néolithique, cette déesse participait également, avec un parèdre masculin, du cycle de la végétation et de celui de la vie et de la mort. Les écoféministes se sont notamment inspirées des travaux de l’archéologue Marija Gimbutas qui a étudié les représentations anciennes de cette déesse dans le bassin méditerranéen oriental. Selon cette scientifique, la civilisation dite des tombes à kourganes (tumulus) apparaît au nord de la Mer noire au 4èmemillénaire avant J.-C. Elle se serait ensuite diffusée en plusieurs vagues aussi bien vers l’est et les steppes que vers l’ouest et le bassin méditerranéen. Marija Gimbutas voit dans cette culture les proto-indo-européens qui auraient ainsi diffusé leurs langues et leur culture sur une aire très vaste sur un laps de temps assez long.

Marija Gimbutas émet l’hypothèse que les cultures qui vénéraient cette déité féminine et dont la structure sociale était plutôt horizontale sont peu à peu remplacées par ces peuples indo-européens vivant en sociétés plus stratifiées. En effet, la construction de tombes imposantes pour certains de leurs membres témoignerait d’inégalités sociales. Toujours selon elle, cette modification de la société est également perceptible dans le panthéon. Ainsi à la déesse et à son parèdre qui étaient complémentaires succèdent des panthéons complexes et hiérarchisés, dont les dieux occupant la fonction royale sont masculins. En somme il s’agit de l’instauration du patriarcat après une longue période non pas de matriarcat, mais d’une humanité égalitaire.

Si la théorie de Marija Gimbutas a ses partisans et ses détracteurs, l’origine des Indo-europens reste assez obscure. Malgré cela, l’idée présente un certain intérêt. Nous laissons de côté les questions de nature linguistique pour nous concentrer sur la mythologie. En effet, la mythologie indo-européenne a été étudiée par Georges Dumézil qui a trouvé des structures semblables dans des mythes se répartissant sur une aire géographique allant du Caucase à la Bretagne. Il s’est notamment intéressé aux récits romains, scandinaves et à ceux de l’Inde ancienne. Il a pu montrer que les divinités des panthéons indo-européens pouvaient être classées en trois catégories selon leur fonction :

  • La première fonction correspond à l’administration à la fois mystérieuse et régulière du monde (roi, prêtre).
  • La deuxième fonction est celle de la vigueur physique, de la force principalement, mais non uniquement guerrière (héros).
  • La troisième fonction est liée à la fécondité qui apporte la prospérité, la santé, la volupté. Elle comprend l’idée de beauté, de nombre, de richesse.

Ces trois fonctions ne sont pas sur un pied d’égalité. La fonction souveraine établit un ordre, le plus stable possible, que le guerrier protège des êtres monstrueux, symboles du désordre. Les divinités de la fertilité pourvoient aux besoins des deux premières fonctions. Ces dernières sont donc proches, alliées, tandis que la troisième est en quelque sorte à leur service.

Les structures sociales aux époques préhistoriques ont laissé des traces qu’il n’est pas facile d’interpréter, surtout en l’absence de textes. Il est donc difficile de savoir si et quand l’humanité a basculé dans le patriarcat. Les mythologies pourraient en revanche contenir le récit du basculement vers des sociétés hiérarchisées et dominées par les hommes.

Si l’on suit l’hypothèse de Marija Gimbutas (et d’autres), au début était donc une grande déesse. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, puis de nomades, c’est une déesse de la fertilité aux formes généreuses et que l’on représente parfois comme enceinte ou parturiente. Au Néolithique, avec l’agriculture, cette déesse évolue et devient une déesse de la végétation. Cette déesse correspond, du fait de ses attributions, à la troisième fonction indo-européenne. Jusque là, les deux premières fonctions sont absentes (du moins dans les représentations). Mais la société se complexifie avec la révolution néolithique, l’urbanisation, la métallurgie. À partir du moment où des textes nous parviennent, les panthéons sont formés de nombreuses divinités hiérarchisées avec, à leur tête, une fonction royale occupée par un dieu mâle. Il est donc tentant, malgré l’incertitude des sources, de penser que la violence et la force, au service de l’autorité, se sont appropriées les fruits de la fécondité en asservissant ce qui permettait la production de ces fruits, à savoir la femme (son corps en fait) et la terre. Ce changement est lourd de conséquences. La femme servant essentiellement à mettre au monde des enfants, elle est dépossédée de son corps. De même la terre, de pourvoyeuse devient exploitée.

Dans la mythologie grecque, cet asservissement du corps féminin est patent. Les modalités d’union sont  souvent basés sur la violence : enlèvement, viol. Le corps féminin est tellement pensé par rapport à sa descendance que Poséidon déclare, dans l’Odyssée, à l’une de ses « conquêtes » que la « couche des dieux n’est pas inféconde ». En d’autres termes, si un dieu couche avec une femme, elle portera automatiquement un enfant. On décèle également une crainte assez récurrente parmi les dieux : la capacité de certaines déesses d’enfanter un fils plus puissant que son père. Cette capacité doit évidemment être annulée. Ainsi Métis enceinte est avalée par Zeus. Dans le cas de Thétis, les dieux vont conclure une mésalliance avec un mortel. Enfin Zeus, le roi des dieux, cherche même à s’approprier le pouvoir de la femme en mettant au monde lui-même deux de ses enfants. Certaines déesses comme Héra, l’épouse de Zeus, sont intégrées dans la hiérarchie olympienne, car elles acceptent ce nouvel ordre. Mais d’autres semblent résister. C’est le cas d’Athéna et d’Artémis, qui restent vierges. Vierge ne désigne pas forcément une femme qui n’a pas eu de relations sexuelles, mais également une femme qui n’est pas dominée par les hommes (pensez à l’expression « forêt vierge « ). Aphrodite constitue un élément libre dans le monde olympien.

Le mythe du cycle de la végétation

Comme on le voit, les anciennes divinités féminines de la fertilité et de la végétation ne disparaissent pas. Elles sont intégrées dans le nouveau panthéon. Il en va de même pour les mythes, qui semblent s’adapter à la nouvelle norme patriarcale. Parmi les mythes qu’on retrouve à divers endroits dans le Proche-Orient et le bassin méditerranéen, il y a celui de la divinité qui passe une partie de l’année dans le monde souterrain et l’autre partie de l’année sur la terre, symbolisant le cycle de la végétation. Ce mythe a été étudié en profondeur par J.-G. Frazer dans le Rameau d’Or. Dans la mythologie grecque, on trouve plusieurs versions de ce mythe : les plus connues sont le mythe d’Adonis et celui de Déméter et Perséphone.

Le mythe d’Adonis symbolise le cycle de la végétation 1). Adonis est une divinité d’origine orientale. Son nom signifie « Seigneur » et constitue son titre. En Mésopotamie, Adonis est connu sous le nom de Dumuzi ou de Tammuz. Il est l’amant de la déesse Inanna ou Ishtar. Selon le mythe mésopotamien, la déesse descend dans les Enfers pour rendre visite à sa sœur, Ereshkigal. Mais cette dernière la retient prisonnière et exige qu’elle trouve une personne pour la remplacer dans l’inframonde. Inanna décide alors que Dumuzi doit la remplacer. Une fois Dumuzi prisonnier dans les Enfers et Inanna à nouveau libre et sur terre, la sœur de Dumuzi, Geshtinanna, obtient d’Ereshkigal que Dumuzi puisse passer une moitié de l’année sur la terre, tandis qu’elle prend sa place dans le monde souterrain.

La version grecque est un peu différente. Aphrodite assiste à la naissance d’Adonis. L’enfant naît du tronc de l’arbre à myrrhe dans lequel sa mère, Myrrha, a été métamorphosée. Adonis est si beau qu’Aphrodite craint qu’il soit convoité par d’autres. Elle cherche un endroit où le cacher. Elle pense aux Enfers où règne Perséphone. Elle dépose donc Adonis dans un coffre qu’elle envoie à Perséphone pour qu’elle s’en occupe. Adonis grandit. Perséphone s’éprend du jeune homme et veut le garder auprès d’elle. Il s’ensuit une querelle avec Aphrodite. C’est la Muse Calliope qui est chargée de régler le différend. Elle accorde à Adonis de passer un tiers de l’année avec Aphrodite, un tiers avec Perséphone dans le monde souterrain et un tiers à sa guise. Adonis choisit de passer ce dernier tiers de l’année avec Aphrodite. Cette situation suscite un certain mécontentement chez certaines divinités. Perséphone n’est guère enchantée. Arès, l’amant officiel d’Aphrodite, voit en Adonis un rival. Un jour, Adonis meurt à la chasse, renversé par un sanglier qu’il avait blessé. Ce sanglier semble être l’instrument d’une vengeance. Plusieurs dieux peuvent être soupçonnés. Arès aurait pu vouloir se débarrasser d’un concurrent. Apollon aurait pu vouloir se venger de la mort d’un de ses fils aveuglé par Aphrodite.

Benjamin West (1738–1820), Vénus pleurant la mort d’Adonis, 1768 (retouché en 1819), Carnegie Museum of Art Benjamin West (1738–1820), Vénus pleurant la mort d’Adonis, 1768 (retouché en 1819), Carnegie Museum of Art

Les mythes grec et mésopotamien se ressemblent indéniablement. Mais les différences qu’ils présentent sont plus intéressantes. Tout d’abord Aphrodite ne descend pas dans le monde inférieur. Les allers et retours d’Adonis, symbolisant le cycle de la végétation, sont la conséquence d’un arbitrage entre les deux déesses qui le convoitent. Enfin Adonis meurt de manière définitive. Le sanglier met fin à son cycle de descente et de remontée du monde infernal. Et le sanglier est l’outil d’une vengeance d’un dieu olympien. Qui donc avait intérêt à la mort d’Adonis ?

Le thème du cycle de la végétation va réapparaître dans un autre mythe grec, celui de Déméter et Perséphone. Perséphone est la fille de Zeus et de Déméter. Jeune fille, elle cueille des fleurs dans un champ quand la terre s’ouvre. Hadès en sort. Il enlève Perséphone et disparaît avec elle sous la terre. Déméter ignore tout de l’endroit où se trouve sa fille. Elle part à sa recherche. Elle finit par apprendre que c’est Hadès qui l’a enlevée et que Zeus avait donné son accord à cet enlèvement. Outrée, la déesse de la végétation quitte l’Olympe et se rend sur la terre, métamorphosée en vieille femme. Elle se fait engager par une famille pour s’occuper d’un jeune enfant. Pendant qu’elle est occupée à ses tâches, elle n’accomplit pas son activité divine. La végétation dépérit. Les autres dieux et Zeus en premier réalisent alors le problème : le monde court à sa perte. Les humains vont mourir de faim et les dieux ne seront plus honorés par des sacrifices. Zeus décide de négocier avec Déméter. Cette dernière exige le retour de Perséphone. Malheureusement cette dernière a mangé un grain de grenade. Le fait d’avoir avalé de la nourriture dans les enfers condamne à y rester. Finalement Zeus parvient à convaincre Déméter et Hadès. Désormais Perséphone passerait six mois avec sa mère et six mois dans les Enfers auprès d’Hadès.

Frederic Leighton (1830–1896), Le retour de Perséphone, 1891 Frederic Leighton (1830–1896), Le retour de Perséphone, 1891

La version du mythe d’Adonis avec la querelle entre Aphrodite et Perséphone est indéniablement d’origine mésopotamienne. Aphrodite est une déesse que l’on peut assimiler à Inanna ou Ishtar, également déesses de l’amour. On peut rapprocher Perséphone d’Ereshkigal. Quant à Adonis, son nom même trahit son origine orientale. C’est Dumuzi ou Tammuz. La version du mythe impliquant Déméter et Perséphone a ceci de particulier qu’elle intègre le récit dans la structure du monde mis en place par les Olympiens, à savoir une structure patriarcale. Perséphone est la fille de Zeus et de Déméter, qui elle-même est sa sœur. Zeus autorise son frère Hadès, le dieu des Enfers, à enlever sa nièce pour l’épouser et l’emmener dans les enfers, sans même demander son accord à Déméter. Finalement c’est Perséphone qui reprendra le rôle dévolu à Adonis et qui fera des allers et retours entre la surface de la terre et l’infra-monde. Mais Perséphone n’est plus la reine altière des Enfers qu’était Ereshkigal. Dans le monde souterrain, elle est l’épouse d’Hadès. Sur la terre, elle est la fille de Déméter. Elle est donc parfaitement sous le contrôle des dieux olympiens. Aphrodite et Adonis sont complètement absents du récit.

Il ne s’agit pas de savoir si le mythe mésopotamien précède le mythe grec et s’il procède d’un mythe encore plus ancien de la grande déesse de la fertilité. En effet, le mythe de Déméter et Perséphone pourrait avoir une origine lointaine également, par exemple en Crète. Ce qui nous intéresse, c’est l’intégration de ces deux récits dans la structure mythologique grecque. Et c’est la mort d’Adonis qui doit nous mettre la puce à l’oreille. Dans le mythe mésopotamien, c’est une déesse puissance, Inanna ou Ishtar, qui met en place et régit le cycle de la végétation. Il se trouve que cette grande déesse de la fertilité (Inanna, Ishtar, puis Aphrodite) a vu son rôle diminuer dans la version grecque. L’Aphrodite ouranienne, divinité primordiale, laisse peu à peu la place à une Aphrodite fille de Zeus qui ne s’occupe plus que du sentiment amoureux. Eros, force d’union qui apparaît au début de la cosmogonie, sera remplacé par un petit dieu ailé qui tire des flèches dans le cœur des personnes amoureuses. Entre une Aphrodite diminuée et une Perséphone mariée de force à un Olympien, Adonis n’a plus les puissances d’attraction qui permettaient à son cycle de se perpétuer. Un des Olympiens, et peu importe lequel, a pu attenter à ses jours en mettant un sanglier sur sa route. Il aurait aussi pu bien mourir de sa propre mort, comme le Grand Pan. Salomon Reinach avait même émis l’hypothèse que la mort du Grand Pan était celle en fait celle d’Adonis 2).

Dans le mythe grec, Déméter tout comme Perséphone sont les jouets de Zeus et de Perséphone. Déméter est obligée de céder à Zeus et de faire repartir la végétation, sinon le monde est détruit. Par conséquent, dans cette version du mythe, le cycle de la végétation est désormais sous l’autorité de deux divinités masculines, même si le travail est effectué par deux divinités féminines.

Fait intéressant, ces deux mythes correspondaient à deux fêtes dans le calendrier religieux athénien. Les femmes d’Athènes célébraient les Adonies, durant lesquelles elles pleuraient bruyamment la mort d’Adonis. Elles arrosaient aussi d’eau chaude des graines, qui germaient très vite. Les plantes ainsi cultivées dépérissaient également très vite, symbolisant le destin d’Adonis. Perséphone et Déméter étaient célébrées au cours des mystères d’Eleusis. Ces mystères étaient ouverts à tous, hommes et femmes. Ils étaient célébrés sous la houlette de l’archonte-roi et étaient intégrés dans la vie religieuse de la cité.

Dans la mythologie grecque, il reste des traces, des lambeaux de la puissance de certaines déesses responsables de la fertilité. À ces récits, d’autres se substituent. Ils racontent une toute autre histoire. Comme dans les mythologies indo-européennes, la fonction de fertilité est désormais subordonnée aux dieux qui détiennent l’autorité. La fertilité n’est plus un cadeau de la terre-mère. Elle est le fait du travail des hommes. Et Déméter n’est plus qu’une déesse de l’agriculture.

Notes

1). Nous nous basons ici sur l’interprétation de Frazer. Adonis a fait l’objet d’autres études, comme celle de Marcel Detienne. Cette dernière s’inscrit dans une période très restreint, l’époque classique. Il est clair que tous les mythes ont trouvé une interprétation propre à toute époque où ils étaient vivants. Nous sommes ici cependant dans une perspective historique et nous privilégions la parenté entre les versions mésopotamienne et grecque.

2). Le récit de la mort du Grand Pan est tiré du traité de Plutarque « Sur la disparition des oracles « . Plutôt que de lire « Thamous, Thamous, Thamous (nom du pilote égyptien du bateau interpellé), le Grand Pan est mort ! », on lirait « Thamous, Thamous, Thamous le très grand est mort!  » Thamous rappelle le mésopotamien d’Adonis: « Tammuz ».