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Aradia, le texte que Charles Leland a sous-titré l’évangile des sorcières, est enfin disponible en français.

Aradia. L'évangile des sorcières

Aradia. L’évangile des sorcières

Cet ouvrage, paru en 1899, constitue une référence essentielle dans les mouvements néo-païens et notamment dans la Wicca. Du reste l’un des principaux textes de la Wicca, la Charge de la déesse, reprend presque mot pour mot un passage d’Aradia qui décrit une rencontre de sorcières lors de la pleine lune. Ce type de réunion est appelé dans la Wicca esbat, le terme de sabbat étant réservé aux huit fêtes qui marquent les saisons et les mi-saisons et qui sont liées au cycle solaire.

Plusieurs auteurs ont défendu l’idée de la survivance d’un culte ancien dans ce qu’on pourrait appeler la vieille religion et qui correspond à la tradition qui aurait pu être celle des sorcières. L’hypothèse avait été popularisée par Margaret Murray dans son livre « The Witch-Cult in Western Europe » (1921). Elle imaginait la survivance d’une religion néolithique jusqu’au 15ème siècle, moment où ce culte aurait été découvert et persécuté. Cette théorie a été largement critiquée et rejetée. En revanche ses écrits ont influencé les fondateurs de la Wicca.

Plus récemment Carlo Ginzburg, dans le Sabbat des sorcières (1992), défend l’idée que sous le sabbat des sorcières, un récit largement forgé par des clercs et des érudits de l’Eglise, se cachent les restes d’une ancienne religion qui remonterait jusqu’au chamanisme. L’auteur identifie certains éléments des sabbats tels qu’ils étaient décrits (sous la torture) par les femmes accusées de sorcellerie à des motifs propres au chamanisme. Ainsi le vol des sorcières n’est pas sans rappeler le voyage du chaman dans le monde des esprits. Cette théorie prête également à discussion.

Le texte d’Aradia présente donc un intérêt pour ceux qui pensent qu’il y a une continuité non seulement entre des religions très anciennes, la sorcellerie persécutée par l’Eglise et même la résurgence moderne de cette sorcellerie à travers le néo-paganisme. D’où vient ce texte ?

Son auteur, Charles Leland (1824-1903), était un journaliste, écrivain et folkloriste américain. Il a vécu plusieurs années en Italie où il a recueilli des traditions anciennes. Dans son ouvrage, il évoque une informatrice, Maddalena, qui lui aurait parlé de l’évangile des sorcières (Vangelo). Il aurait fallu dix ans à cette femme pour lui fournir une version rédigée en italien de ce texte. Leland a traduit le texte en anglais et l’a enrichi d’autres éléments qu’il avait recueillis. Néanmoins les conditions dans lesquelles ce texte a été composé sont obscures et ne permettent pas de voir en lui le témoignage indubitable de l’existence d’une vieille religion. Il contient des éléments très anciens, comme la référence à Diane, la déesse des sorcières, et d’autres plus récents. En plus des personnages issus de la mythologie grecques, on trouve des figures tirées de la Bible. Ainsi Aradia, la fille de Diane, est dérivé d’Hérodiade, la petite-fille d’Hérode.

Dans tout texte folklorique, on va trouver des éléments très anciens coexistant avec des motifs plus modernes. Mais il faut imaginer que les récits folkloriques, mythologiques, se métamorphosent constamment. Ils doivent cependant répondre à une condition, celle d’être cohérent avec la période ou la communauté qui les porte. On peut se demander en effet quel est le rapport entre la déesse Artémis honorée dans certains temples grecs en tant que déesse à l’ours, la Diane romaine des Métamorphoses d’Ovide et la Diane reine des sorcières dont le nom a du reste survécu dans le terme du patois jurassien « dgenâtche » qui désigne justement les sorcières. Des attributs de cette divinité se retrouvent d’une époque à l’autre. Mais chaque culture a développé une conception de cette divinité qui lui était propre. S’il est intéressant et important de retracer l’historique d’un culte quelconque, il faut surtout essayer de comprendre sa cohérence à un moment donné. Ainsi le culte d’une déesse à l’ours à Brauron ne peut être pas être complètement assimilé à celui de la Déesse dans la Wicca, même s’ils partagent des caractéristiques communes. « Rien ne naît ou n’est détruit, mais il y a mélange et séparation des choses qui sont » disait le philosophe Anaxagore en parlant de la matière. C’est en partie aussi vrai pour les traditions qui se réinventent constamment.