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Vers la fin des années 30, un vieil ours qui vivait au zoo de Washington racontait toujours aux alentours de Noël une histoire extraordinaire. Sa propre histoire. Les autres ours ne le croyaient pas. Ils pensaient qu’il radotait. Mais après que cet ours soit tombé dans le grand sommeil, ses compagnons ont continué à raconter son histoire aux ours plus jeunes, aux gardiens et même aux visiteurs qui savaient écouter les animaux. C’est ainsi que je la connais.

« Je suis né au début du 20èmesiècle (1902) dans le sud des Etats-Unis, disait ce vieil ours, plus exactement dans le Mississipi. Le gouverneur du Mississipi avait invité le président des Etats-Unis de l’époque, qui s’appelait Théodore Roosevelt. Son hôte savait que le président Roosevelt aimait la chasse et les activités en plein air de manière générale. Il a donc organisé une chasse à l’ours pour lui faire plaisir. Mais durant toute la journée, le président n’a pas vu un seul ours. Ni même un cerf, un renard ou un lièvre. Le président allait faire chou-blanc, comme on dit. Pour qu’il ne soit pas trop déçu, son hôte a demandé à ses garde-chasse de capturer un ours dans la forêt et de le mettre sur le chemin du président. Mais ces garde-chasse n’ont trouvé que moi. J’étais encore un bébé ours. Je m’étais imprudemment éloigné de ma maman ours. Mal m’en a pris. Ces hommes m’ont poursuivi. J’ai essayé de leur échapper courageusement. J’ai couru aussi vite que j’ai pu. Mais ils étaient nombreux et plus forts que moi. Ils m’ont finalement attrapé et m’ont attaché à un arbre en attendant que le président arrive.

Le président Roosevelt est arrivé avec son fusil. Je ne savais pas trop ce qui pouvait m’arriver, mais je me doutais que ce n’était pas très bon pour moi. Cependant quand il m’a vu, une toute petite boule de poil avec des yeux effrayés, il a posé son arme sur le sol. Et il a grondé ceux qui m’avaient attaché

– Comment avez-vous pu faire cela ? Un animal sans défense ! Un bébé de surcroît.

Mais ce n’est pas tout. Me libérer, c’était me condamner une seconde fois. Je ne parviendrais jamais à retrouver ma famille. Le président s’en est rendu compte. Il a grondé les garde-chasse une fois de plus pour leur stupidité et il a déclaré au gouverneur du Mississipi que, puisque personne n’était capable de s’occuper de moi ici, il m’emmenait à Washington. Là je serai installé au parc zoologique du Smithsonian pour que les enfants de la capitale puissent venir me voir. Et comprendre à quel point le président était un homme généreux. On m’a donc installé dans une cage et la cage a été mise dans le train qui ramenait le président à Washington. À bord, on s’est bien occupé de moi. On m’a donné des carottes et des pommes.

Quand je suis arrivé dans la capitale, j’étais déjà une célébrité. Grâce au télégraphe, les nouvelles étaient allées plus vite que le train. Un journaliste du Mississipi avait écrit une dépêche dans le journal local. Un journaliste du Washington Post en avait fait un article. Mais c’est surtout à cause du dessin qui illustrait l’article que je suis devenu célèbre. Sur ce dessin, on voyait le grand chef du pays en train de gracier une petite boule de poils à la tête ronde avec deux petites oreilles toutes mignonnes. À Washington, tout le monde voulait voir le véritable ourson sauvé par le président. Bien entendu, plus je grandissais, moins je ressemblais au dessin. Et les visiteurs se sont faits plus rares.

Clifford K. Berryman (1869–1949), Drawing the line in Mississippi, 16 November 1902

Clifford K. Berryman (1869–1949), Drawing the line in Mississippi, 16 November 1902

Mais ça ne s’arrête pas là. À New York vivait également un certain Morris Michtom. Morris était né en Russie et il avait émigré aux Etats-Unis. Il tenait un petit magasin de bonbons. Et la nuit, il fabriquait des animaux en peluche avec son épouse Rose. Morris a vu le dessin dans le journal. Il l’a découpé et l’a mis dans sa vitrine en compagnie de deux ours en peluche. Le succès a été immédiat.  Tout le monde en voulait. Morris a décidé d’abandonner la vente de bonbons pour créer une fabrique d’animaux en peluches. Mais il fallait donner un nom à l’ours en peluche. C’était en fait tout trouvé ! Le président Théodore Roosevelt avait un petit nom: Teddy. Le jouet était donc l’ours de Teddy, Teddy’s bear. Morris a donc écrit une gentille lettre à la Maison Blanche (c’est là où habite le président des Etats-Unis) pour demander au président l’autorisation d’appeler son jouer Teddy’s bear. Le président, amusé par la proposition et persuadé que ce jouet n’aurait aucun succès, a bien entendu accepté.

Teddy’s Bear, c’était aussi le surnom que l’on m’avait donné au zoo de Washington. Morris ne l’a jamais su. Il n’est jamais venu me voir non plus. Peut-être ignorait-il que l’ours gracié par le président se trouvait à Washington. Le journal n’en avait pas parlé. En revanche de nombreux enfants sont venus me voir en compagnie de leur ours en peluche. Très fiers, ils me le montraient. J’étais devenu en quelque sorte l’ami de tous les enfants. J’écoutais leurs peines et je partageais leur joie. Ce sont les gardiens qui nous ont raconté l’histoire de Morris en voyant tous ces gamins débarquer avec leur ours en peluche pour les brandir devant notre cage.

Sous la forme de jouets en peluche, nous les ours, nous avons envahi les maisons des hommes, alors que ces derniers nous avaient chassés de nos territoires. C’est peut-être grâce aux yeux des enfants qu’il est devenu de moins en moins acceptable de tuer des ours, d’en faire des trophées. Dans de nombreuses régions, nous avons été protégés. Grâce à cette protection, nous regagnons timidement quelques terres desquelles nous avions disparu. »

L’histoire que racontait ce vieil ours du zoo de Washington est en partie vraie. Elle s’est passé en 1902. On a conservé l’article du Washington Post et le dessin qui l’illustrait. En revanche, on ignore ce qu’est devenu l’ours gracié par le président Roosevelt. D’après ce que l’on sait, il s’agissait d’un vieil ours. Mais il nous a paru plus intéressant d’un en faire un ourson, ce qui permettait de le faire emmener au zoo de Washington.  

Morris Michtom a vraiment créé un ours en peluche et a demandé officiellement l’autorisation d’utiliser le petit nom du président pour nommer l’ours en peluche que lui et sa femme avait imaginé. Il a créé une entreprise appelée « Ideal Toy Company » pour commercialiser son invention. Du reste, l’un des ours en peluche créé en 1903. Le Smithsonian Museum en conserve un exemplaire qui avait été donné par le fils de Morris Michtom aux petits-enfants de Théodore Roosevelt, afin de pouvoir faire une photo à l’occasion des 60 ans de la création de l’ours en peluche et sous réserve de faire don ensuite du jouet au Smithsonian Museum (National Museum of American History). Il semble que les enfants ont un peu hésité à donner le jouet, mais en 1964 il faisait partie des collections du musée.  

Teddy Bear, ca 1903, INational Museum of American History, http://americanhistory.si.edu/collections/search/object/nmah_491375

Teddy Bear, ca 1903, INational Museum of American History, http://americanhistory.si.edu/collections/search/object/nmah_491375