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Starhawk est une écrivaine, militante écoféministe et néopaïenne américaine. Lors d’une conférence qu’elle a donnée à Lausanne le 20 juillet 2018, elle a évoqué l’ancien culte d’une déesse mère précédent les religions païennes des Âges du bronze et du fer ainsi que de l’Antiquité, dont les panthéons sont dominés par des divinités masculines. Elle s’est référée aux travaux de l’archéologue Marija Gimbutas (1921-1994). Cette dernière a développé, dans plusieurs de ses ouvrages, l’idée d’un culte d’une grande déesse, dans la zone européenne, qui aurait émergé au Paléolithique et qui se serait maintenue au Néolithique. Les sociétés de ces époques auraient été socialement égalitaires et gynécocentriques. Marina Gimbutas rejette le terme matriarcat et parle plutôt de culture matrilocale. Ses hypothèses se basent sur l’analyse des habitats, des structures sociales, de l’art, de la religion et de la nature des savoirs.

Vénus de Willendorf, Photo : MatthiasKabel (Wikimédia)

Vénus de Willendorf, Photo : MatthiasKabel (Wikimédia)

Pour expliquer la fin de cette culture matrilocale, l’archéologue émet l’hypothèse que des envahisseurs proto-européens, les Kourganes, nommés ainsi d’après un terme russe désignant des tumulus typiques de cette culture, auraient supplanté les cultures vouant un culte à la déesse. Les Kourganes auraient imposé le culte d’un panthéon masculinisé ainsi qu’une société patriarcale.

Si les théories de Marija Gimbutas lui ont assuré un grand renom, elles ont aussi fait l’objet de nombreuses critiques. D’aucuns peinent à croire à une société matriarcale généralisée avant que le patriarcat ne s’impose.

Revenons à Starhawk. Pour convaincre l’auditoire de la théorie de Marija Gimbutas, elle a rappelé que les mythologies de l’Antiquité comportent des déesses qui furent autrefois puissantes, mais qui sont tombées sous la domination des dieux. Elle a notamment évoqué Héra, l’épouse trompée et bafouée de Zeus, et Athéna, sa fille chérie, en charge d’une activité très mâle, la guerre, mais réduite au célibat.

C’est en écoutant Starhawk qu’il m’est venu à l’esprit que le passage d’une divinité féminine primordiale à un panthéon dominé par des dieux mâles est certainement illustré par le mythe de succession des générations de dieux aboutissant à l’établissement de l’ordre olympien, tel qu’on le lit dans la Théogonie d’Hésiode.

Avant d’exposer le mythe de succession, rappelons que l’existence d’un mythe racontant la passation de pouvoir d’une déesse mère à un panthéon de patriarches ne constitue pas la preuve d’une évolution sociétale analogue. Tout au plus en est-il un indice.

Selon Hésiode, Gaïa, la Terre, figure au nombre des premières entités qui émergent du Chaos. Gaïa va enfanter elle-même deux divinités masculines, Ouranos, le Ciel, et Pontos, la Mer. Elle s’unit ensuite à tous deux. Le couple formé par Gaïa et Ouranos constitue le premier couple du mythe de succession. Ensemble, ils vont engendrer la seconde génération divine, celle des Titans. La Terre précède le Ciel. Mais Ouranos va d’emblée chercher à dominer Gaïa, en la couvrant littéralement (comme le ciel couvre la terre). Ce faisant, il empêche leurs enfants de venir au monde, faute d’espace entre ciel et terre. Gaïa souffre de cette situation insupportable et elle décide d’y mettre fin. Elle fabrique, à partir de sa propre substance, une serpe. Elle parvient à convaincre l’un de ses enfants, le dernier-né, Kronos, de se placer en embuscade et de tendre un piège à son père. Kronos émascule son père et crée, en même temps, un espace entre le ciel et la terre.

Gaïa (Gê), Grand autel de Pergame, Inselmuseum, Berlin

Gaïa (Gê), Grand autel de Pergame, Inselmuseum, Berlin

Les Titans libérés prennent aussitôt le pouvoir, Kronos à leur tête. Kronos hérite des prérogatives célestes et royales d’Ouranos. Il épouse la Titanide la plus terrienne, Rhéa.

Kronos a peur de subir le même sort que son père et de se faire déposséder de son pouvoir par sa progéniture. Il avale donc chacun de ses enfants à leur naissance. Tout comme Gaïa, Rhéa a vocation à donner la vie. Elle veut mettre fin aux infanticides de Kronos. Alors que Gaïa armait son fils dernier-né, Rhéa se contente de lui éviter son funeste sort en le cachant.  Kronos avalera une pierre à la place de Zeus.

Quant à Zeus, une fois parvenu à maturité, il mettra définitivement fin au pouvoir de Kronos en remportant une bataille décisive contre les Titans. Il installera ses frères au pouvoir. Il fera un enfant à la première de ses soeurs olympienne, Déméter. Il épousera la seconde, Héra. Il fera de la troisième, Hestia, la gardienne vierge du foyer.

Zeus est menacé de la même malédiction que ses ancêtres. Le fils qu’il aurait Métis aurait pu le détrôner. Pour éviter cette situation fâcheuse, Zeus avale la déesse de la sagesse et met au monde Athéna par la tête. Héra n’a pas le pouvoir d’enfanter un fils qui pourrait détrôner Zeus. Elle est hors-jeu. Son opposition à Zeus se marque par leurs incessantes querelles. Tout au plus, Héra harcèle les amantes et les bâtards de son époux. Ainsi Zeus établit son pouvoir sur le monde de manière définitive. Sa parèdre féminine est désormais dominée.

On peut cependant constater que, dans certaines versions du mythe de succession, il y a tout même une réaction vis-à-vis du pouvoir de Zeus. Le monstre Typhon vient le défier. Selon certains auteurs, Typhon est le fils de Gaïa et du Tartare (un lieu souterrain où seront enfermés les Titans). Selon d’autre, il a été enfanté par Héra, seule, pour se venger de la naissance d’Athéna, mise au monde par Zeus. Mais Typhon est défait. Cette réaction tardive est un échec. Plus jamais les déesses féminines n’occuperont le pouvoir sous le règne des Olympiens. Athéna, qui est en quelque ce fils de Zeus qui aurait du le renverser, paie sa place de choix dans le panthéon de son célibat.

Athéna Farnèse, Copie de la statue d'Athéna par Phidias, Musée de Naples

Athéna Farnèse, Copie de la statue d’Athéna par Phidias, Musée de Naples

Ainsi à travers le mythe de succession, on assiste à une inversion progressive du pouvoir. Initialement détenu par une divinité de la terre, il finit par échoir sans partage au ciel. La terre est féminine et dans l’horizontalité (du moins dans la perspective de la mythologie). Le ciel est masculin et dans la verticalité.

Si peu d’indices permettent d’affirmer un matriarcat aux époques préhistoriques, il est en revanche certain que la société grecque antique était largement dominée par les hommes. Et malgré l’existence d’institutions démocratiques, notamment à Athènes, la société était très hiérarchisée.

Revenons à notre point de départ. Dans sa conférence, Starhawk a souligné le parallélisme entre la domination de la femme par l’homme et celle de la terre par l’espèce humaine dans les sociétés patriarcales. La femme produit des héritiers, des bras pour le travail, des soldats pour la guerre. C’est tellement vrai qu’en Grèce ancienne, on reconnaissait une équivalence entre la mort d’une femme en couches et celle d’un soldat à la guerre. De même, la terre produit de la nourriture quand elle est cultivée par le paysan. Elle fournit aussi du bois, des minerais pour les activités humaines.

Starhawk prône un retour aux valeurs féminines. Il ne s’agit pas d’un féminisme politique, mais d’un changement de valeurs profond, une sorte d’éco-spiritualité, restaurant le respect du à la nature et à la terre, un respect que les populations de chasseurs-cueilleurs et les premiers agriculteurs avaient certainement. Ce lien à une nature considérée comme sacrée s’est perdu au fur et à mesure des progrès techniques qui ont permis de maîtriser la production agricole et industrielle. Il ne s’agit pas non plus d’un renversement des valeurs, qui donnerait le pouvoir aux femmes. Il faudrait créer les conditions d’une plus grande égalité. Selon Starhawk, les femmes savent prendre soin des autres et ce type d’activité est aujourd’hui dévalorisé. Les métiers visant à prendre soin des autres et à les nourrir sont mal payés et déconsidérés. Elle pense aux enseignants, aux infirmiers, aux agriculteurs. Starhawk considère que si la propension féminine à s’occuper des autres était plus largement présente dans la société (et pas seulement chez les femmes), non seulement la société irait mieux, mais on aurait un autre rapport à notre environnement. On vivrait selon son rythme à elle plutôt que de lui imposer notre agenda. Voilà pourquoi, à ses yeux, l’écologie et le féminisme sont liés. Starhawk ne dit pas qu’il faut retourner aux paganismes anciens et au culte de la Terre mère pour résoudre nos problèmes. En revanche, ces anciennes cultures illustrent d’autres manières de penser la nature et elles peuvent nous inspirer. La permaculture constitue une mise en oeuvre possible de ses idées. Starhawk venait justement à Lausanne pour animer un atelier de permaculture.

Pour réécrire le mythe de succession, Gaïa et Ouranos auraient partagé leurs responsabilités avec leurs enfants et ces derniers auraient fait de même. Les Olympiens auraient travaillé ensemble et avec les générations précédentes. Et sous leur regard bienveillant, les humains auraient continué à respecter Grand-mère Gaïa.