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Il y peu de temps, en fin de journée, j’ai vu sur le toit, en face de chez moi, un jeune goéland qui s’apprêtait à faire le grand saut. D’une manière ou d’une autre, il était arrivé là. Il avait certainement eu peur. Ou alors il avait vécu un atterrissage hasardeux. Alors que deux adultes de la même espèce, probablement ses parents, l’encourageaient de leurs cris, le jeune goéland était trop timoré pour s’envoler. Je l’ai surnommé Jonathan Livingston (en hommage à un récit célèbre). Mais ce surnom n’eut guère d’effet dans l’immédiat. Le pauvre oiseau errait sur le toit plat et, dès que ses géniteurs revenaient, il leur réclamait de la nourriture en tapotant leur bec. Le soir tombait et Jonathan était toujours là comme une âme en peine, en lançant des cris déchirants. Des adultes goélands, ses parents et sans doute quelques renforts, veillaient au grain. Des corbeaux rôdaient. Puis la nuit noire a enveloppé la toiture. On entendait toujours les cris de Jonathan. Au petit matin, il était encore là. Je ne pouvais l’imaginer cuire la journée entière sur ce toit brûlant. J’ai cherché les coordonnées d’un garde-faune. Au moment où je m’apprêtais à composer le numéro, Jonathan s’est envolé. Il est parvenu sur mon propre toit, situé plus haut, entouré de ses deux parents. Et de là, il s’est s’est à nouveau élancé. Il n’avait plus peur désormais. Il fendait l’air comme un brave.

Brave Jonathan Livingstone ! Pour rendre hommage à ton courage et pour souligner la ténacité des tiens qui ne t’ont jamais laissé tomber, je vous dédie ma propre version de l’histoire de Céyx et Alcyone, une métamorphose en oiseaux racontée par Ovide il y deux mille ans. On retrouve dans cette histoire le personnage de Morphée. J’aurais vraiment souhaité tomber dans ses bras cette fameuse nuit, mais tes cris lancinants m’ont empêchée de fermer les paupières. 

Jeune goéland surnommé Jonathan Livingstone

Jeune goéland surnommé Jonathan Livingstone

Les alcyons, vastes oiseaux des mers, sont considérés par les marins comme un présage de temps calme. Cette croyance remonte à une histoire qui s’est déroulée, il y a fort longtemps, en Grèce.

Céyx était le fils de l’Etoile du Matin. Il régnait sur la ville de Trachine et il avait pris pour épouse la belle Alcyonè, elle-même fille d’Eole, le dieu qui retient les vents prisonniers dans sa demeure. Tous deux étaient fort épris l’un de l’autre.

Un jour, Céyx décide d’aller consulter un oracle d’Apollon sur la conduite de ses affaires. Comme le sanctuaire de Delphes est inaccessible à cause d’une bande de brigands qui en barre l’accès, il doit se résoudre à consulter l’oracle de Claros et pour cela, il doit traverser la mer Egée.

Il parle de son projet à Alcyonè, mais elle, elle fait tout pour le dissuader :

– Ne suis-je donc plus rien pour toi, puisque tu songes à entreprendre des voyages lointains ? Si du moins tu voyageais par les terres, je serais malheureuse, mais je n’aurais pas peur. C’est la mer que je crains. Ne va pas imaginer que le fait d’être le gendre d’Eole t’avantage. Une fois les vents libérés, rien ne les arrête. 

Céyx est ému par les paroles de son épouse. Il essaie d’endormir ses craintes par de longs discours et, à la fin, il lui fait une promesse :

– A compter de mon départ, je serai de retour dans deux lunes.

Cette seule promesse convainc Alcyonè de le laisser partir.

Tous deux se rendent sur le rivage. Là, un bateau attend Céyx. Il embarque, en compagnie de toute la fine fleur de la ville de Trachine, de nombreux jeunes gens qui tiennent les rames.

Alcyonè regarde son époux partir jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un point sur le navire. Elle regarde le bateau s’éloigner jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un point sur l’horizon. Puis elle rentre chez elle pour attendre son époux.

Mais les dieux en avaient décidé autrement. Lorsque le bateau de Céyx est à la moitié de sa course, une terrible tempête éclate et l’engloutit dans les profondeurs de la mer. Avant de périr noyé, Céyx s’accroche à quelques débris qui flottent à la surface des eaux. Il lève les yeux aux ciel pour la dernière fois et implore les divinités : 

– Ô dieux, faites que les flots ramènent mon corps auprès d’Alcyonè.

Pendant tout ce temps, Alcyonè honore les dieux. Elle visite leurs temples, brûle de l’encens sur leurs autels et prie pour le retour de son époux.

Herbert Draper (1863–1920), Halcyone, Huile sur toile, 1915, collection privée.

Herbert Draper (1863–1920), Halcyone, Huile sur toile, 1915, collection privée.

Plus que les autres divinités, elle vénère Junon, la déesse du mariage. Mais la déesse n’en peut plus d’être implorée pour un mort. Elle fait venir sa messagère, Iris:

– Rends-toi dans la demeure du Sommeil. Ordonne-lui d’envoyer à Alcyonè un songe à la semblance de Céyx, pour qu’elle apprenne enfin la vérité.

François Lemoyne  (1688–1737), Junon, Iris et Flore, 1720, Musée du Louvre

François Lemoyne (1688–1737), Junon, Iris et Flore, 1720, Musée du Louvre

Iris trace son arc-en-ciel et se rend dans la demeure du Sommeil.

Il est, près du pays des Cimmériens, une grotte que jamais les rayons du soleil n’atteignent. Là on n’entend aucun bruit, ni celui des animaux, ni celui de la voix humaine, pas même le bruit du vent dans les arbres.

A l’entrée de la grotte poussent des pavots. C’est de cette plante que la Nuit tire la torpeur qu’elle répand. A l’intérieur, il y a un grand lit fait de bois d’ébène. C’est sur ce lit que dort le dieu Sommeil, fils de la Nuit et frère de la Mort, entouré des Songes évanescents.

John William Waterhouse  (1849–1917), Le Sommeil et son demi-frère la Mort, 1874

John William Waterhouse (1849–1917), Le Sommeil et son demi-frère la Mort, 1874

Au moment où Iris entre dans le palais, elle répand une douce clarté qui réveille le dieu. Il essaye de soulever ses paupières alourdies, mais elles retombent aussitôt. Finalement il se lève  et demande à Iris ce qu’elle veut. La messagère lui transmet l’ordre de Junon, puis elle quitte les lieux aussitôt car elle sent le sommeil s’insinuer peu à peu dans ses membres. 

Le Sommeil réveille les Songes, les Songes qui peuvent prendre toutes les apparences. Phobetor est passé maître dans l’art d’imiter les animaux, sauvages ou domestiques. Phantasos excelle à prendre les formes d’êtres inanimés : cours d’eau, rocher, tronc d’arbre. Mais celui que le Sommeil choisit, celui-là sait mieux que tout autre prendre l’apparence humaine, et pas seulement l’apparence, mais aussi la voix, la démarche. Et celui-là, c’est Morphée. 

Pierre-Narcisse Guérin  (1774–1833), Morphée et Iris, 1811, Musée de l’Ermitage

Pierre-Narcisse Guérin (1774–1833), Morphée et Iris, 1811, Musée de l’Ermitage

Morphée s’envole donc pour la ville de Trachine. Là, il prend l’apparence de Céyx. Maintenant il a le teint pâle, les cheveux mouillés. Il se penche au-dessus du lit d’Alcyonè :

– C’est un mort que tu as sous tes yeux. Une terrible tempête a saisi mon bateau dans la mer Egée. Allons Alcyonè, lève-toi ! Ne laisse pas Céyx entrer dans le sombre Tartare sans avoir été pleuré !

Alcyonè gémit dans son sommeil et ses cris la réveillent. Elle se lève brusquement et cherche partout dans sa chambre celui qu’elle croit avoir vu. Alertés par le bruit, ses serviteurs amènent des torches. Alcyonè leur annonce la mort de Céyx. 

Le lendemain matin, elle se rend sur le rivage, à l’endroit même où, il y a deux lunes,  elle avait regardé partir son époux.

Elle regarde au loin. Soudain elle voit une forme qui se rapproche de la côte. On dirait le corps d’un naufragé. La forme s’approche encore, et là, elle en est sûr, c’est bien le corps d’un naufragé. Rien que par ce présage, Alcyonè est émue. Le corps s’approche du rivage. On dirait que c’est Céyx. Elle veut en avoir le cœur net.

Non loin de là, il y a une jetée qui s’avance sur la mer. Alcyonè s’y précipite. Mais, ô prodige, elle ne court pas, elle vole et de ses ailes nouvelles, elle s’approche  du corps de son époux, elle se pose sur son torse et, de son bec dur, elle veut lui donner des baisers sur la joue. N’est-ce qu’une illusion: on dirait que la tête de Céyx a bougé ! Peut-être n’est-ce que le mouvement de l’eau ! 

Les dieux ont pitié de ces deux êtres et transforment Céyx lui aussi en oiseau.

Jean-Léon Gérôme (1824–1904), Les Mouettes, vers 1900, Musée Georges-Garret, Vesoul

Jean-Léon Gérôme (1824–1904), Les Mouettes, vers 1900, Musée Georges-Garret, Vesoul

Céyx et Alcyonè sont devenus des alcyons. Même sous cette forme-là, leur amour subsiste. Ils s’accouplent ont des petits. Les alcyons construisent un nid qui flotte sur l’eau et couvent leurs œufs pendant sept jours. Pendant ces sept jours, Eole retient les vents et assure un temps calme pour ses petits-fils.