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Le perroquet

(D’après « Contes des cinq continents. Recueillis par Ré et Philippe Soupault. »)

Il y a bien longtemps de cela, un roi possédait un perroquet. Jusque-là, rien de bizarre.

Le perroquet parlait. Rien de vraiment bizarre, me direz-vous.

Mais ce perroquet, contrairement à d’autres volatiles de son espèce, ne se contentait pas te répéter des mots qu’il entendait.

« Salut ! Y’a quelqu’un ? »

Il comprenait vraiment ce qu’il disait. Par exemple, il disait « Wanna banana ! », (Je veux une banane). Si le roi lui donnait une noix, le perroquet boudait et répétait « Wanna banana ! », « Wanna banana ! ».

Georg Flegel (1566–1638), Nature morte avec perroquet, vers 1630

Georg Flegel (1566–1638), Nature morte avec perroquet, vers 1630

Le roi avait beaucoup de plaisir avec son perroquet. Il l’avait installé dans son antichambre, dans une cage dorée si grande qu’un homme pouvait y tenir debout.

Pieter de Hooch, Couple avec perroquet, 1668, Wallraf-Richartz Museum, Cologne, Germany

Pieter de Hooch, Couple avec perroquet, 1668, Wallraf-Richartz Museum, Cologne, Germany

Un jour, le perroquet dit au roi :

  • Wanna go[1]! (Je veux partir !)
  • Wanna go ? (Tu veux partir ?) Mais où ?
  • Wanna go wedding ! (Je veux aller à un mariage)
  • Tu veux, tu veux te marier ? demande le roi.
  • Wedding my cousin (C’est le mariage de mon cousin)
  • Je comprends. Wanna go ! Wanna go ! Mais wanna return ? (Tu veux partir, tu veux partir. Mais reviendras-tu ?)
  • Fourty days ! (Quarante jours)
  • Quarante jours ! Mais c’est une éternité ! Que vais-je devenir sans toi ?
  • Magic gift ! (Je te rapporterai un cadeau magique)
  • Tu vas me rapporter un cadeau magique ? Bon ! D’accord ! Je vais te laisser partir ! Mais je compte sur toi ! Dans quarante jours, tu es de retour !

Le roi ouvre la porte de la cage dorée. Le perroquet s’envole et s’en va par la fenêtre. Il n’est plus qu’un petit point dans le ciel quand entre le premier ministre. Il vient, comme à son habitude, pour rendre compte au roi des affaires du royaume.

Il faut que je vous dise. Le premier ministre est un intriguant et un comploteur. Il a aussi tendance à confondre sa fortune avec la cassette royale. Le perroquet ne l’aime pas. Chaque qu’il entre dans l’antichambre, l’oiseau se met à battre des ailes en criant « Bad guy ! Bad guy ! I don’t like him ! » (Sale type ! Sale type ! Je ne l’aime pas). Mais là, silence. Le premier ministre est étonné. Il jette un œil à la cage et constate qu’elle est vide.

  • Majesté ! Votre perroquet s’est-il échappé ?
  • Non, mon cher premier ministre. Je l’ai laissé partir. Il voulait assister au mariage de son cousin. Il sera loin quarante jours et il m’a promis de me rapporter un cadeau magique à son retour.
  • Ah ! Ah ! Ah ! Majesté. Votre perroquet est malin. Il a trouvé là un moyen de s’échapper pour toujours. Vous ne le reverrez jamais.
  • Point du tout. Il reviendra. Il me l’a promis. Je lui fais confiance. Et si tu es si sûr de ton fait, eh bien parions ! Si dans quarante jours, mon perroquet n’est pas là, tu auras gagné. Je te couvrirai d’or. Mais s’il est rentré, tu auras perdu et tu remettras dans la caisse royale un peu de l’argent que tu y as pris. Cela ne te rendra pas pauvre, du reste. Pari tenu ?
  • Pari tenu !

Dans le palais, l’attente commence. Quarante jours. Le roi attend parce qu’il se languit de son perroquet. Le premier ministre, parce qu’il veut savoir s’il sera plus riche ou plus pauvre.

Le quarantième jour arrive. Le roi se réveille à l’aube. Il court vers la fenêtre. Le perroquet n’est pas là.

  • Ce n’est que l’aube ! Il a encore bien le temps d’arriver.

C’est midi. Le roi va à la fenêtre. Toujours pas de perroquet.

  • Oh ! Il y a encore tout l’après-midi.

Le soir s’approche. Le soleil commence à se coucher. Le roi, à la fenêtre, s’inquiète, quand il entend un petit bruit familier : flap, flap, flap. C’est son cher perroquet qui revient.

  • Oh ! Si tu savais comme je suis heureux de te retrouver, fait le roi en l’accueillant sur son poignet.
Vincent van Gogh, Le perroquet vert, 1886

Vincent van Gogh, Le perroquet vert, 1886

Le perroquet ouvre sa patte et laisse glisser dans la main du roi une graine.

  • Magic gift !
  • C’est mon cadeau magique ?
  • Yes ! Plant it ! (Oui, plante-là dans la terre)

Le roi fait appeler son jardinier. Ça prend un certain pour qu’il arrive. Le jardinier du roi est un vieil homme, tout perclu de rhumatismes, avec le dos voûté et le visage plein de rides.

  • Prends cette graine et plante-là dans la terre. Et rapporte-moi immédiatement ce qui en sortira.

Le jardinier prend la graine, s’incline et s’en va. C’est alors qu’arrive le premier ministre.

  • Bad guy ! Bad guy ! I don’t like him ! s’écrie le perroquet.
  • Ah ! Mon cher premier ministre. Tu as perdu ton pari. À toi de payer !

Dès qu’il a finit son rapport sur l’état du royaume, le premier ministre retourne dans ses appartements. Il est très fâché. Il se jure de se venger du perroquet à la première occasion et de le manger … à la broche.

Il ne doit pas attendre très longtemps. Trois plus tard, en se rendant chez le roi, il croise dans l’escalier un jeune homme qui tenait un plateau de fruits, des fruits tellement ronds et rouges qu’on avait qu’une seule envie, les croquer.

  • Où vas-tu comme ça ?
  • Je me rends chez le roi. Il a ordonné qu’on lui apporte ce qui sortirait de la graine que son perroquet avait rapporté. On l’a planté. Le lendemain, elle a germé. Le deuxième jour, un arbre a poussé. Et le troisième jour, aujourd’hui, des fruits sont apparus.
  • Donne-moi ce plat. Je vais l’apporter moi-même au roi.

Et le premier ministre arrache le plat des mains du jeune homme. Mais au lieu de se rendre directement chez le roi, il passe par ses appartements. Il ouvre un tiroir secret. Il en retire une petite fiole remplie de poison et il met de ce poison sur chacun des fruits. Il reprend le plat et va chez le roi.

  • Majesté, voici, à ce qu’on m’a dit, ce qui est sorti de la graine que votre perroquet a rapporté. On l’a planté. Il paraît que lendemain, elle a germé. Le deuxième jour, un arbre aurait poussé. Et le troisième jour, aujourd’hui, ces fruits seraient apparus.
  • Ils sont magnifiques, s’écrie le roi.

Il veut en goûter et tend le bras vers le plat. D’un geste, le premier ministre l’arrête.

  • Majesté, oserais-je vous rappeler que je suis le responsable de votre sécurité ? Vous ne trouvez pas cela bizarre ? Votre perroquet rapporte une graine. On la plante. Le lendemain, elle germe. Le deuxième jour, un arbre pousse. Et le troisième jour, des fruits apparaissent. À votre place, je me méfierais.
  • Bad guy ! Bad guy ! I don’t like him ! s’écrie le perroquet.
  • Tss (au perroquet). Voici ce que je vous propose, continue le premier ministre. Faisons venir un goûteur et nous verrons bien.

Le goûteur arrive. Il prend l’un des fruits. Il croque dedans à pleines dents. À peine a-t-il avalé un morceau qu’il devient tout blanc, puis tout vert. Et ensuite, son déjeuner, son petit-déjeuner et même le dîner de la veille se retrouvent sur le beau tapis du roi.

  • Majesté ! dit le premier ministre, regardez cet homme. Il est malade après avoir goûté ces fruits. Qu’on l’emmène et qu’on le soigne.

Des gardes emportent le malheureux qui se tord en se tenant le ventre.

  • Majesté, vous m’avez nommé responsable de votre sécurité. Si je vous avais laissé faire, vous seriez maintenant à la place de ce malheureux goûteur. Il est de mon devoir de vous protéger.

Le premier ministre s’empare du perroquet.

  • Ce votatile a ourdi contre vous un véritable plan. Il est parti quarante jours, a rapporté une graine empoisonée et a voulu vous en faire manger les fruits pour attenter à votre vie. Il est de mon devoir de l’éloigner de vous.
  • Bad guy ! Bad guy ! Bad guy ! s’écrie le perroquet.
  • Mais …, commence le roi en tentant de rattraper le premier ministre.

Trop tard. Le sinistre personnage est déjà parti avec toute sa suite. Le roi reste interdit. Il ne sait quoi faire. Il n’a pas pu empêcher le premier ministre d’emporter son cher perroquet. Au nom de sa sécurité. Un comble ! Dans quel état est son cher oiseau ? Le reverra-t-il ? Ne sachant que faire, le roi se rend dans le jardin du palais pour réfléchir. Mais dans ce jardin, rien ne l’apaise. Ni les couleurs variées des fleurs. Ni leur senteurs embaumantes. Ni le bruissement des feuilles. Ni le chant des oiseaux. Oh ! surtout pas le chant des oiseaux. Tout en marchant, le roi croise un jeune homme qu’il n’a jamais vu.

  • Qui va là ? Je ne te connais pas. Tu es sans doute l’aide de mon jardinier.
  • Ah non ! Majesté. Je suis votre jardinier.
  • Mon jardinier est un vieil homme, tout perclu de rhumatismes, avec le dos voûté et le visage plein de rides.
  • Ça, c’est mon portrait tel que j’étais encore ce matin. Mais entretemps, j’ai goûté les fruits de cet arbre qui se trouve derrière vous.

Le roi se retourne. Il y a un arbre magnifique avec les mêmes fruits rouges que ceux qu’on venait de lui apporter.

  • C’est l’arbre qui a poussé de la graine que votre perroquet a rapporté, continue le jardinier.
  • Oui je sais, interrompt le roi. On l’a planté. Le lendemain, elle a germé. Le deuxième jour, un arbre a poussé. Et le troisième jour des fruits sont apparus.
  • Vous m’aviez ordonné de vous apporter ce qu’il en sortirai. C’est ce que j’ai fait. Mais je voulais être certain qu’il n’y avait aucun risque pour vous. Alors j’ai goûté l’un de ces fruits et j’ai rajeuni de dix ans. J’en ai pris un autre et j’ai encore rajeuni de dix. J’en ai pris un troisième et j’ai encore rajeuni de dix ans. Et puis un quatrième, un cinquième et là je me suis arrêté.
  • Incroyable, fait le roi.

Il cueille alors un fruit et le goûte. À son tour, il rajeunit de dix ans. Il en mange un autre et il rajeunit encore de dix ans. Il en prend un troisième et il rajeunit encore de dix ans. Et là il s’arrête. C’est alors qu’il pense à son perroquet. Son perroquet qui lui avait rapporté ce dont tout le monde rêve : l’élixir de jeunesse, la fontaine de jouvence. Quel idiot il est. À quoi cela lui sert-il d’être roi s’il n’a pas pu empêcher son premier ministre de nuire à son bienfaiteur ? Il était perdu dans ses pensées quand un homme arrive un courant et se jette à ses pieds.

  • Majesté ! Majesté ! Je vous en supplie ! Protégez-moi !
  • Voyons ! Mon brave, relève-toi, lui dit le roi. Que se passe-t-il ? Raconte-moi ton histoire !
  • Vous ne me connaissez pas, Majesté. Je suis le cuisinier de votre premier ministre. Aujourd’hui il est venu me trouver dans ma cuisine et il m’a remis … cette chose.

Le cuisinier sort de la poche de son tablier le perroquet du roi, un peu groggy.

  • Le premier ministre m’a ordonné de le lui cuisiner pour le dîner de ce soir. À la broche, a-t-il précisé. Tout le monde sait à quel point vous tenez à votre perroquet. Quand je l’ai pris, l’oiseau n’était pas mort. Juste un peu assommé. Je n’ai pas eu le courage. J’ai mis un poulet cuire à la broche. Mais le premier ministre s’en apercevra, j’en suis certain. Et il me punira.
  • Ah ! Je n’ai jamais été aussi heureux que quelqu’un désobéisse. Tu ne risques plus rien. Tu es sous ma protection. Désormais tu es mon cuisinier personnel.

Le roi prend le perroquet dans ses mains.

  • Et toi ! Comme je suis heureux de te retrouver ! Je vais te ramener dans ta cage …
  • Wanna stay with you ! For ever ! (Je veux rester avec toi ! Pour toujours !) , dit le perroquet faiblement.
  • Oh ! Je suis tellement heureux. Tu n’as plus besoin de cage maintenant. Je te fais confiance. Je sais que tu ne t’enfuiras pas ou alors que tu reviendras toujours. Quant à la cage, j’ai une idée.

Le roi appelle des gardes.

  • Qu’on emporte la cage de mon perroquet dans la prison du palais. Qu’on y enferme mon premier ministre pour le punir. Et qu’on lui donne à manger un fruit de cet arbre tous les dix ans pour qu’il puisse méditer sur ses méfaits pendant très longtemps.

 

[1] Alex (1976 – 2007) est un perroquet gris du Gabon qui, de 1977 à sa mort, faisait l’objet d’une expérience scientifique menée par l’éthologue Irene Pepperberg, notamment à l’Université de Harvard, visant à étudier les capacités du perroquet à comprendre le langage humain. Alex possédait un vocabulaire d’environ 150 mots d’anglais et comprenait plus de 1000 mots. Ce qui rendait Alex si exceptionnel n’était pas tellement le nombre de mots qu’il connaissait, mais le fait qu’il les comprenait réellement et pouvait les utiliser dans le cadre d’une conversation [Wikipédia, s. v. Alex (perroquet)]. Le langage du perroquet de la version de ce conte est inspiré de l’expérience avec Alex.