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En cette période estivale, les amateurs de mythologie sont en droit de se demander si une divinité présidait aux vacances. Si une majorité souhaite la remercier, car grâce à elle, ils s’envolent pour les plages de la Méditerranée ou d’autres mers lointaines, certains l’imploreront de leur accorder dans un avenir proche de belles vacances.

Notre enquête démarre avec une objection de taille, car les vacances telles que nous les connaissons sont une invention récente. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille renoncer à l’entreprise. En effet, si les divinités antiques revenaient et installaient leur QG dans l’Empire State Building (comme dans Percy Jackson), l’une d’elle devrait bien s’occuper des vacances (comme d’autres de la dépression, de la psychanalyse, du wellness, de la détox et de toutes les inventions de notre belle société de consommation). Pour faciliter la tâche à ces dieux potentiellement de retour, aidons-les à dégotter le préposé aux vacances.

La méthode la plus simple consiste à procéder par élimination. Commençons donc par rejeter tous ces dieux qui nous obligent à travailler, bosser, turbiner. Exit donc les divinités de l’agriculture, Déméter en tête. Idem pour celles de l’artisanat : Héphaïstos qui fait suer les forgerons et Athéna qui occupe les femmes derrière un métier à tisser. Ces dieux-là, ils feront une drôle de tête en revenant. En effet, leurs tâches ont été en grande partie automatisées grâce à des machines, libérant du temps … pour les vacances.

Qui dit vacances, dit voyage. Le dieu des voyages, c’est Hermès. Mais c’est aussi celui des pickpockets, ceux qui vous délestent de votre portefeuille alors que vous visitez l’artère commerçante d’une capitale européenne et qui gâchent irrémédiablement votre petite escapade de rêve. Hermès joue un jeu bien trouble …

Pierre Paul Rubens (1577–1640), Paysage en pleine tempête avec Philemon et Baucis, vers 1620-1625

Pierre Paul Rubens (1577–1640), Paysage en pleine tempête avec Philemon et Baucis, vers 1620-1625

Les vacances se passent souvent au bord de la mer, pour les séjours balnéaires, ou sur la mer, pour les croisières. Et pour ceux qui sont soucieux de leur santé, il y a la thalassothérapie. Pour y passer un agréable séjour, il faut donc se concilier les divinités de la mer. Elles sont légion. Mais le vénérable Pontos, fils et époux de Gaïa, la Terre primordiale, le couple de Titans Okéanos et Téthys ainsi que leur 3000 filles, les Océanides, Nérée, fils de Pontos, géniteur de 50 Néréides, les Tritons et autres Sirènes, tous ont été détrônés par Poséidon, lorsque Zeus a partagé le monde entre ses frères. Poséidon n’a pas bon caractère et il est aussi prompt à faire enfler les vagues que Zeus à lancer la foudre. Bref, avec lui, la croisière ne s’amuse pas tous les jours.

Agnolo di Cosimo di Mariano, dit Bronzino (1503–1572), Portrait d’Andrea Doria en Neptune, vers 1540-1550, Pinacothèque de Brera

Agnolo di Cosimo di Mariano, dit Bronzino (1503–1572), Portrait d’Andrea Doria en Neptune, vers 1540-1550, Pinacothèque de Brera

Les vacances riment aussi avec soleil. Mais même le brillant Hélios a ses côtés sombres. Sa lumière révèle tout, même ce qu’on ne devrait pas voir. Ainsi il dénonce l’enlèvement de Perséphone à Déméter, provoquant la colère de la déesse et un début de famine pour l’humanité. Il renseigne aussi volontiers les conjoints sur les écarts de leur épouse. C’est ainsi qu’il apprend à Héphaïstos qu’Aphrodite le trompe avec Arès, provoquant sa vengeance. En effet, Héphaïstos fabrique un filet d’une telle finesse qu’il en est invisible. Il le dépose sur son lit. Les deux amants s’y précipitent et sont pris au piège. Eh bien, pendant les vacances, Hélios agit de même avec nous, en nous forçant à une cruelle transparence. En effet, il nous envoie à la plage en maillot de bain, nous obligeant à montrer bourrelets et vergetures que nous aimerions pourtant bien cacher. Et puis, on ne saurait insister sur les méfaits du soleil. Hélios avait confié les rênes de son char à son fils Phaéton. Ce dernier n’avait pas sa poigne et il a perdu la maîtrise du véhicule. Dans le crash, il s’est approché de la terre, en brûlant irrémédiablement sa surface, si bien que Zeus a dû le foudroyer pour éviter que cela se termine en fin du monde. De même , notre peau n’aime pas le soleil autant que nous. Le corps médical recommande de prendre des bains de soleil avec modération et surtout de se protéger en mettant des tonnes de crème solaire.

Peter Paul Rubens (1577–1640), La chute de Phaéton, vers 1608, National Gallery of Art

Peter Paul Rubens (1577–1640), La chute de Phaéton, vers 1608, National Gallery of Art

Mais les vacances, c’est avant tout le farniente : mettre les pieds en éventail et rêvasser tranquillement en sirotant une boisson colorée, sur une plage de sable blanc ou sur sa terrasse.

John William Godward (1861–1922), Dolce Far Niente, 1904

John William Godward (1861–1922), Dolce Far Niente, 1904

Y a-t-il une divinité préposée au farniente ? A première vue non. Cependant les philosophes antiques ont salué l’absence d’activités qu’on qualifierait aujourd’hui de professionnelles. En grec, on parle de scholê et en latin d’otium. Ce temps est propice à la réflexion, à la pensée, au loisir en général. Les philosophes conseillaient d’occuper ce temps de manière intelligente, en étudiant ou en écrivant par exemple 1). Par conséquent, on peut choisir une divinité correspondant au type de vacances que l’on a prévu. Les jeunes qui vont faire la fête à Ibiza opteront pour Dionysos. Ceux qui espèrent trouver l’âme-sœur ou lutiner confieront leur projet à Aphrodite. Les adeptes des vacances culturelles honoreront les Muses. Les amateurs de trekking s’assureront du secours des nymphes des montagnes. Ceux qui vont dans les océans lointains compter des baleines imploreront Protée, le Vieillard de la mer. Quant à ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas partir de chez eux, ils s’en remettront à Hestia, la déesse du foyer.

Angelica Kauffmann (1741–1807), Portrait d’une femme en vestale, (1781 - 1782), Gemäldegalerie Alte Meister

Angelica Kauffmann (1741–1807), Portrait d’une femme en vestale, (1781 – 1782), Gemäldegalerie Alte Meister

Il est assez heureux de constater que, même si le travail est – à tort ou à raison – une valeur fondamentale dans notre société, la notion de loisir est, elle aussi, valorisée. Grâce à l’automatisation, le temps consacré aux loisirs a notablement augmenté. Comme cette automatisation n’en est qu’à ses débuts, notre société devra bien se demander à quelle divinité il faudra vouer le temps libéré, qu’il s’agisse d’heures de travail désormais inutiles, des vacances ou de la retraite. Une valorisation encore plus grande du loisir, comme temps non seulement de régénération, mais aussi de créativité pour le bénéfice de l’ensemble de la société, serait bienvenue. Une relecture de quelques philosophes antiques ne serait pas inutile.

John William Godward (1861–1922), L’animal de compagnie tranquille, 1906

John William Godward (1861–1922), L’animal de compagnie tranquille, 1906

1). Même si cela peut sembler paradoxal, ce n’est pas totalement par hasard que le terme grec scholê est à l’origine du mot français école : seuls ceux qui ne devaient pas travailler pour vivre avaient la possibilité d’étudier ou d’offrir des études à leurs enfants.

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