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S’il faut chercher dans le Panthéon romain une divinité tutélaire de l’arrivée du printemps, on aura tôt fait de trouver Flore. Comme son nom l’indique, c’est la déesse des fleurs, de la floraison.

Louise Abbéma (1853–1927), Flore, 1913, Collection privée

Louise Abbéma (1853–1927), Flore, 1913, Collection privée

Aujourd’hui, on songe d’abord aux plantes d’agrément. Mais dans l’Antiquité, la floraison des céréales et des arbres constituait un moment critique en vue des récoltes futures. Le miel était l’un des dons de Flore, car les abeilles butinent les fleurs pour le produire. Et c’est aussi à elle que l’on devait la fameuse montée de sève printanière qui parcourt tous les êtres vivants.

Arnold Böcklin (1827–1901), Flore semant des fleurs, 1875, Museum Folkwang, Essen

Arnold Böcklin (1827–1901), Flore semant des fleurs, 1875, Museum Folkwang, Essen

On pourrait penser que Flore est une allégorie tardive du foisonnement coloré des jardins et des champs. Il n’en est rien. C’est une déesse dont les origines remontent au début de l’histoire de Rome et dont on retrouve des traces chez les Sabins comme chez les Samnites. Un prêtre très officiel, nommé par le Grand Pontife (en l’occurrence un des douze flamines mineurs), est chargé de son culte, ce qui est un gage d’ancienneté. (G. Dumézil, La religion romaine archaïque, Paris, 1974, p. 280). Flore était même l’un des noms secrets de la ville de Rome (Jean le Lydien, IV, 50-51). Chut ! N’en parlons pas.

Élisabeth Vigée-Le Brun (1755–1842), La Princess Eudocia Ivanovna Galitzine peinte en Flora, 1799

Élisabeth Vigée-Le Brun (1755–1842), La Princesse Eudocia Ivanovna Galitzine peinte en Flora, 1799

Malgré l’importance de Flore dans les cultes romains, il existe peu de mythes à son propos. Le principal récit mettant en scène cette divinité nous est raconté par Ovide, dans les Fastes (5, 195 sqq). Flore serait en fait une nymphe grecque répondant au nom de Chloris (la Verte). Sa beauté aurait attiré l’attention de Zéphyr, le vent de l’ouest. Son frère Borée, le vent du nord, avait commis un rapt à l’encontre de la fille du roi d’Athènes, Orithye. Ni une, ni deux, Zéphyr imite le forfait fraternel et enlève Chloris. Gentleman, il lui met la bague au doigt et, en guise de cadeau de mariage, il lui offre des champs dans lesquels se trouve un jardin merveilleux. Il accorde à son son épouse le titre de déesse des fleurs. Chloris s’émerveille devant tant de couleurs et de beauté. Bien entendu, les Heures et les Grâces accourent dans son magnifique jardin pour remplir leurs paniers de fleurs et s’en tresser des couronnes.

William-Adolphe Bouguereau (1825–1905), Flore et Zéphyr, 1875, Musée des Beaux-Arts de Mulhouse

William-Adolphe Bouguereau (1825–1905), Flore et Zéphyr, 1875, Musée des Beaux-Arts de Mulhouse

Ovide nous raconte une autre histoire, très étrange celle-là, à propos de Flore. Junon était très fâchée parce que son royal époux, Jupiter, avait mis au monde Minerve sans son aide. La seule manière de laver l’affront était de faire de même. Mais Junon, en tant que déesse du mariage, ne pouvait décemment pas recourir à la complicité d’un dieu ou d’un héros complaisant. Elle décide donc d’aller voir Océan qui, dans sa grande sagesse, pourrait lui donner un tuyau. Mais fatiguée, elle s’arrête en chemin dans le jardin de Flore. Voyant cette abondance de vie autour d’elle, elle est persuadée que Flore peut résoudre son problème et elle la la supplie de l’aider. Flore lui fait alors une révélation étonnante :

Je satisferai à ta demande (…) à l’aide d’une fleur qui m’est venue des champs d’Olène; elle est unique dans nos jardins; celui qui m’en fit don me dit: « Touche avec cette fleur une génisse; fût-elle stérile, elle sera mère. » J’obéis, je touchai la génisse, et elle devint mère aussitôt.         (Ovide, Fastes, 5, Traduction de M. Nisard, Paris, 1857)

Flore cueille alors ladite fleur et effleure la déesse de ses pétales. Aussitôt Junon est enceinte de Mars. En passant, pour ceux qui connaissent bien les épopées homériques, Héra-Junon est souvent qualifiée de déesse aux yeux de vache (bôpis). Ovide connaissait ses classiques.

Bon Boullogne (1649–1717), Junon et Flore, 1702, Palais de Versailles

Bon Boullogne (1649–1717), Junon et Flore, 1702, Palais de Versailles

Lactance, un auteur chrétien qui vivait entre 250 et 325 ap. J.-C., a raconté une histoire sensiblement différente. Selon lui, Flore était en fait une courtisane qui légua à Rome la fortune gagnée à la sueur de son corps pour instituer une fête en son honneur, appelée d’après son nom, à savoir les Floralia. Il en veut pour preuve le spectacle, lors de ces célébrations, « des courtisanes toutes nues qui, par des paroles déshonnêtes et des postures lascives qu’elles savent diversifier selon l’art des pantomimes, corrompent les mœurs des spectateurs, et rassasient d’impureté, si l’on ose se servir de ce terme, les yeux et les oreilles du peuple » (Lactance, Institutions divines, I, 20, trad. Paris, 1843).

Flora, I ap. J.-C., fresque, Villa d’Arianne à Stabies, Musée d’archéologie de Naples

Flora, I ap. J.-C., fresque, Villa d’Arianne à Stabies, Musée d’archéologie de Naples

Les témoignages concordent. La déesse de la floraison préside aussi à la montée de sève si caractéristique du printemps et que l’on retrouve dans de nombreuses célébrations de saison comme les fêtes du 1er mai ou la Nuit de Walpurgis et qui ont été « diabolisées » par la morale paulinienne.

Paris Bordone (1500–1571), Vénus, Flore, Mars et Cupidon (Allégorie), vers 1550, Musée de l’Ermitage

Paris Bordone (1500–1571), Vénus, Flore, Mars et Cupidon (Allégorie), vers 1550, Musée de l’Ermitage