L’histoire racontée ici est un conte traditionnel qui explique pourquoi des lanternes sont fabriquées avec des courges lors de la fête d’Halloween. 

Jack est un forgeron qui vit en Irlande. Sa spécialité, c’est de fabriquer des croix. Ça n’est pas tellement parce qu’il est un bon chrétien. Mais ça rapporte. Les gens achètent ses croix, des grandes à mettre dans les cimetières, des croix de taille moyenne pour accrocher au mur, des toutes petites croix à porter sur soi, tout ça pour se protéger du Diable. Jack ne sait pas si le Diable existe vraiment, mais il a toujours quelques-unes de ses petites croix dans ses poches. Au cas où …

Caspar David Friedrich (1774–1840), Cimetière sous la neige, 1826, Museum der bildenden Künste, Leipzig.

Caspar David Friedrich (1774–1840), Cimetière sous la neige, 1826, Museum der bildenden Künste, Leipzig.

Le Diable lui, il connaît bien Jack. Jack fait partie de ses clients, car il est bourré de défauts. Il est loin d’être pauvre, mais chaque fois qu’il faudrait sortir une piécette de sa bourse , ses mains sont comme paralysées. Il n’a aucune espèce de gentillesse ni pour sa famille, ni pour ses voisins, ni pour ses amis. Et il déserte souvent sa forge pour aller boire de la bière ou du whisky au pub.

Un jour, le Diable se dit qu’il est temps d’aller chercher Jack pour l’emmener dans les Enfers. La chaleur des brasiers infernaux ne le changera guère de celle de sa forge. En revanche, le Diable se promet de lui faire subir une soif inextinguible. Ce n’est pas difficile car dans les Enfers, il n’y a pas de pub.Le Diable se rend donc à la surface de la terre, où il fait frisquet à son goût. Il finit par trouver Jack, titubant sur un chemin, rond comme un boulon.

  • Salut Jack! C’est moi, le Diable. Je vais t’emmener dans les Enfers.

Malgré son ivresse avancée, Jack ne se démonte pas.

  • Ô Diable, Lucifer, Belzébuth, peu importe ton nom, je veux bien te suivre. Mais avant d’y aller, accorde-moi une dernière faveur : j’aimerais boire un dernier verre.

Ce n’est pas le rôle du Diable de contrer les vices. Il accepte donc de suivre Jack dans le pub le plus proche. Jack commande une pinte qu’une sculpturale femme rousse appelée Zora lui verse immédiatement. Au moment de payer, Jack fouille ses poches. Pas le moindre penny ! Il regarde le Diable un tantinet gêné.

  • Ce n’est pas bien de quitter cette terre avec une dette, dit Jack. Et la pauvre Zora se fera houspiller par son patron.

Le Diable est dans de bonnes dispositions ce jour-là et il se dit qu’il peut bien arranger ça, histoire de ne pas trop contrarier le malheureux Jack avant son dernier voyage pour les Enfers. Et c’est vrai que ce serait dommage pour l’avenante Zora d’être grondée, songe le démon avec une arrière-pensée lubrique. Le Diable se transforme donc en une pièce de monnaie qui retombe sur le comptoir. Avant que Zora n’ait le temps de réagir au bruit de l’argent sur le zinc, occupée à servir d’autres clients, Jack se saisit de la pièce, la glisse dans sa poche, en retire deux boutons de chemise qu’il dépose devant lui avant de disparaître.

Dans la poche de Jack qui rentre chez lui d’un pas rapide, avec la sensation d’avoir échappé au pire (départ pour l’enfer, engueulade de Zora), le Diable se sent plutôt mal à l’aise. D’abord il est secoué sans ménagement. Mais c’est surtout le voisinage d’une petite croix qui le chagrine, car ce puissant symbole du bien annule tous ses pouvoirs et l’empêche de reprendre sa forme initiale. Malgré son corps métallique, le Diable n’a pas perdu sa voix.

  • Jack, tu ne vas pas me laisser comme ça ? J’ai du travail, moi. Je peux pas laisser les enfers trop longtemps sans patron. Sors-moi de ta poche !
  • Et quoi encore ? Tu vas aussitôt m’emmener avec toi. Autant que je te laisse là jusqu’à ce que je n’aie plus envie de rester sur terre.

Le Diable comprend que la situation est délicate.

  • Et si je te promets de partir sans toi ?
  • Non, car tu reviendras demain !
  • Je te promets aussi de te laisser tranquille pour un certain temps.

Là Jack réfléchit. Un certain temps, c’est vague. Il faut obtenir une durée.

  • Dix ans ! Tu me laisses tranquille pendant dix ans.

Du moment que le Diable avait l’éternité devant lui pour accomplir sa tâche, ce n’est pas un délai de dix ans qui allait lui causer un souci.

  • Va pour dix ans. Mais je reviendrai, Jack! Tu peux en être certain.

Jack s’arrête au bord d’une falaise. Il respire un bon coup. Il pince entre son pouce et son index la pièce et la croix bien serrées l’une contre l’autre, les retire de sa poche et les lance toutes les deux dans la mer. Et ensuite il prend ses jambes à son cou et rentre en courant chez lui. Dans les jours qui suivent, il s’attend à voir le Diable reparaître devant lui à chaque instant. Il en perd l’appétit et ne dors pas très bien. Mais le Malin semble avoir tenu parole. Pour Jack, la vie reprend peu à peu son cours normal. Pour autant, cette mésaventure et la perspective des flammes de l’enfer ne l’encourage pas à devenir un homme meilleur. Il ne se montre pas plus gentil ni avec sa famille, ni avec ses voisins, ni avec ses amis. Il boit toujours autant, si ce n’est plus. Et il garde la mauvaise habitude de payer ses bières avec des boutons, ce qui fait de lui une persona non grata dans le pub de Zora. Mais ce ne sont pas les pubs qui manquent dans la région. En revanche, il fabrique ses croix avec plus de motivation, ayant pu éprouver leur efficacité. Et surtout, il veille à en avoir toujours plusieurs dans toutes ses poches. Il n’est du reste pas exclu que certains barmen aient été payés avec une petite croix de fer.

Dix années passent. Le Diable, qui n’est pas à un défaut près, est rancunier. Il n’oublie pas Jack et dès que le temps est écoulé, il part le chercher pour le ramener dans les enfers où il a aménagé une place pour lui, la place de ceux qui se moquent du Diable et qui paient leur bière avec des boutons. Bien entendu, il a prévu pour lui un châtiment raffiné : bain éternel dans de la bière en ébullition et gavage avec des boutons de chemise. Luxe supplémentaire : deux démons se relayeront pour ne laisser aucun répit au condamné. Très fier de sa trouvaille, le Diable se présente devant Jack. Il le trouve en train de cuver au pied d’un pommier dans un verger.

  • Jack, mon petit Jack ! Réveille-toi ! C’est l’heure de partir !

Jack sursaute.

  • Partir ? Où ça ?
  • En enfer pardi ! J’ai conçu un supplice exprès pour toi.

Jack met machinalement la main dans sa poche. Il sent la présence rassurante des petites croix.

  • Ah ! C’est très aimable de ta part. Mais avant de m’en aller, je veux manger une pomme. Tu peux aller m’en cueillir une ?

Ce n’est pas le Diable qui allait empêcher quelqu’un de manger une pomme. La dernière fois qu’il avait laissé une personne croquer dans une pomme, il s’était assuré une nombreuse clientèle jusqu’à la fin des temps.

Eve (extrait), Lucas Cranach (1472 - 1553), Galerie des Offices, Florence

Eve (extrait), Lucas Cranach (1472 – 1553), Galerie des Offices, Florence

Il grimpe donc sur l’arbre. Pendant qu’il choisit une belle pomme bien mûre, Jack se lève et dispose toutes ses petites croix sur les branches du pommier. Le Diable réalise qu’il est à nouveau pris au piège. Les négociations s’engagent.

  • Jack, je te donne encore dix ans. Mais de grâce, vire ces … objets!
  • Dix ans, ça passe trop vite. Et maintenant que je sais que tu m’as réservé un châtiment spécial, je veux que tu me fiches la paix pour toujours.

Ça ne ressemble pas au Diable de perdre un client, mais les clients embêtants, ça fait perdre du temps. De toute façon, il n’a pas le choix s’il ne veut pas moisir sur ce pommier.

  • Eh bien ! Jack ! C’est entendu. Je te ficherai la paix pour toujours. Quand je dis pour toujours, c’est vraiment pour toujours.

Jack ramasse ses croix et détale comme un lapin. Le Diable rentre dans les Enfers. D’une patte de bouc rageuse, il renverse le chaudron rempli de bière en ébullition et il retourne en maugréant à ses occupations. Inutile de dire que ses pensionnaires ont eu double ration de coups ce jour-là.

La vie a continué pour Jack, comme avant. Personne ne comprenait vraiment pourquoi quelqu’un d’aussi mauvais s’entourait d’autant de croix. Et les barmen de la région avaient fini par considérer ces croix comme une unité monétaire, de même que les boutons.

Jack vieillit et comme il brûle la chandelle par les deux bouts, il vieillit encore plus vite. Et il arrive un jour qui est le dernier jour. Sitôt son dernier soupir rendu, Jack se retrouve devant un énorme portail en fer forgé. Le forgeron qui est en lui se dit : « beau travail ! » Jack remarque une corde qui permet de faire sonner une cloche et il la tire. La grille s’ouvre lentement et un vieillard chenu apparaît. C’est le bon Saint Pierre. Voilà qui est rassurant. Mais Saint Pierre fronce les sourcils en reconnaissant son visiteur :

  • Jack, malgré toute la miséricorde dont je peux faire preuve, je dois te dire que ta place n’est pas ici. Pas la peine non plus de frapper à la porte du Purgatoire ! Rends-toi directement dans les Enfers. Je suppose qu’on t’y attend.

Jack redescend la route du paradis un peu triste. Il essaie quand même de frapper à la porte du Purgatoire, mais l’ange préposé aux admissions refuse de le laisser entrer. Il continue son chemin. Plus il descend, plus la chaleur monte. Arrivée à la porte de l’Enfer, nettement moins bien protégée que celle du paradis, il est arrêté net par les piques de deux fourches tenues par deux démons hideux.

  • Halte-là ! Jack, tu n’es pas le bienvenu ici, crie l’un des démons.
  • Comment sais-tu mon nom ?
  • Je suis l’un des démons préposés à ton châtiment, avec mon camarade ici présent. Quand notre maître a appris ton départ pour un monde meilleur …

Les deux démons pouffent de rire. Mais le second se reprend rapidement :

  • … il nous a chargé de t’interdire l’entrée des enfers. Il ne veut plus avoir à faire avec toi. Alors du balai !
  • Je dirais même plus, du vent, ajoute l’autre démon.
 Giorgio Vasari (1511-1574), Jugement Dernier (extrait), Dôme de Milan

Giorgio Vasari (1511-1574), Jugement Dernier (extrait), Dôme de Milan

Deux fourches en croix interdisent désormais l’endroit. Jack s’en va. Il se met à errer au hasard. Autour de lui, tout est sombre et désolé. Après quelques temps d’errance, Jack décide de retourner voir le Diable. Les Enfers, ça ne peut pas être pire que cette obscurité. La compagnie de deux démons idiots, c’est sûrement mieux que la solitude. Car on ne peut pas dire qu’il croise beaucoup de monde dans cet univers sinistre. En suppliant le Malin, il devrait pouvoir le faire céder.

Quand Jack se présente de nouveau à la porte de l’Enfer, il demande qu’on l’annonce au Diable en personne. Et après que de nombreux démons intermédiaires aient été excédés par les suppliques de Jack, c’est le Diable qui finit par venir.

  • Jack, je ne peux rien pour toi. Cette situation, c’est le résultat de tes ruses et pas de ma noirceur. Pour une fois, ce n’est pas moi le méchant.
  • Tu pourrais au moins faire quelque chose pour moi, que je n’erre plus dans l’obscurité !
  • Ça oui ! Je peux te donner un peu de lumière. Ainsi tu prendras la mesure de la désolation du monde dans lequel tu as choisi d’errer.

Le Diable disparaît derrière la porte. Au bout d’un temps que nul ne saurait estimer, il réapparaît. Dans une main, il tient une braise qu’il donne à Jack.

  • C’est une braise qui devait chauffer ton chaudron de bière. Maintenant elle te servira de guide. Maintenant va-t’en ! Et que je ne te revoie plus jamais.

Jack repart, passant la braise d’une main à l’autre. Mort, il ne peut se brûler, mais la sensation de douleur est vivace. C’est certainement ça, la subtilité des châtiments infernaux. Jack finit par arriver dans une contrée plus humide, avec un peu de végétation. Là il trouve une rave à demi creusée. Peut-être rongée par un animal. Il met sa braise à l’intérieur. Maintenant il a une lanterne. Mais cette lanterne ne lui sert pas vraiment. Là où il se trouve, il n’y a ni sentiers, ni chemins, ni routes. Il n’y a ni collines, ni villages, ni rivière. Rien à voir. Comme le Diable le lui avait dit, cette lumière lui fait seulement prendre conscience de sa destinée désormais sans but.

Depuis ce temps, Jack erre encore et toujours, muni de sa lanterne. Il n’appartient ni au monde des morts, ni à celui des vivants. Il errera encore bien longtemps, jusqu’à la fin des temps. C’est pour se rappeler de lui, et peut-être pour ne pas être comme lui, que chaque année, lors de la fête qu’on appelait autrefois Samhain et aujourd’hui Halloween, on fabrique des lanternes. Autrefois, on utilisait des raves et actuellement des citrouilles. La fête de Samhain est celle du temps sombre précédent le long sommeil de la nature. Mais avant de se réveiller et pour mieux se réveiller, la nature doit mourir. C’est ce que nous enseigne Samain et c’est ce que ne voulait pas Jack. En ne voulant pas mourir un peu, il ne parviendra jamais à renaître ni dans ce monde, ni dans un autre.