Portrait, généalogie et description de l’île

Je m’appelle Circé. Je suis la fille du Soleil qui voit tout. Ma mère est une des nombreuses filles de l’Océan. J’appartiens à la race des Immortels, mais je ne fais pas partie des grandes divinités qui trônent sur l’Olympe. J’ai choisi pour demeure la petite île d’Aiaié.  Sur mon île, je n’ai que quatre servantes pour s’occuper de ma maison. Je passe une partie de mon temps à tisser de merveilleux ouvrages tout en chantant de ma voix d’or. Mais mon activité favorite consiste à chercher des plantes aux pouvoirs les plus surprenants, de les mêler en des philtres puissants. Je suis une magicienne qui, en plus des plantes, connais des incantations, des charmes. Je les chante en une langue connue des dieux seulement. La magie, c’est une tradition de famille. La fille de mon frère Aiètès, Médée, pratique aussi cet art, sans parler d’une autre nièce, Hécate, qui en est la patronne.

Sur ma petite île, il ne se passe pas grand-chose. Mais j’ai parfois des visites. Médée est venue me voir, quand elle s’enfuyait de chez son père. Elle voulait que je la purifie d’un crime horrible. Elle avait tué et découpé en morceau son petit frère. Tout cela pour les beaux yeux de cet imbécile de Jason. Décidément je ne sais pas ce que ma nièce, aussi douée que moi pour la magie, peut-être plus, trouvait à cet homme. J’ai purifié la jeune femme, mais j’ai refusée que Jason mette le pied sur mon île. J’ai mis en garde ma nièce, mais, évidemment, elle n’a rien voulu savoir. La jeunesse ! Du reste, la suite m’a donné raison. Quand Jason n’a plus eu besoin d’elle, il l’a laissée tomber pour une princesse grecque.

Parfois des aventuriers, des exilés, des marins égarés s’aventurent sur l’île. Tout autour de ma maison, il y a des animaux. Ils ont la forme de fauves, lion, ours, loup, mais dès que quelqu’un arrive, ils s’approchent et lui font la fête en remuant la queue. C’est que dans leur corps animal, leur esprit est resté celui d’un homme. Parmi eux, il y a ceux que j’ai séduits et dont je me suis lassé. Alors je les ai transformés à ma guise. Et puis il y a ceux qui m’ont résisté. On ne résiste pas impunément à Circé. Eux aussi, je les ai transformés.

Wright Barker (1864-1941), Circe, 1889

Wright Barker (1864-1941), Circe, 1889

Picus

Je peux vous parler de l’un d’eux. Cela se passait non pas ici, mais en Italie. J’étais là-bas à la recherche de plantes rares, à la lisière d’une forêt. C’est alors que je vois passer un jeune homme qui s’adonnait à la chasse. Assurément il devait être de haut lignage : il avait bel allure sur son cheval. Il était jeune et très beau. Tellement beau que j’en lâche toutes les précieuses herbes que j’avais soigneusement cueillies. Cela ne pouvait être que Picus, le roi de la contrée. D’après ce que je savais, toutes les nymphes de la région le désiraient. Mais lui n’avait d’yeux que pour la fille de Janus, Canens, belle elle aussi et douée d’une voix merveilleuses. Canens lui a rendu son amour et il se sont mariés. Mais quand Circé veut quelque chose, cela ne peut l’arrêter .

Je ne peux malheureusement pas aborder le jeune homme librement. Il est en effet bien escorté par des gardes. Grâce à mon art, je façonne un fantôme de sanglier, un gibier de rêve, et je le fais traverser la route juste devant Picus. Sans hésiter une seconde, le jeune homme se précipite à sa poursuite. La bête l’emmène dans un endroit de la forêt où les taillis sont plus denses et impraticables pour son cheval. Picus ne veut pourtant pas abandonner. Il descend de son cheval et continue sa poursuite. Il finit par se perdre dans l’obscurité de la forêt.

Je dois d’abord éloigner définitivement son escorte. Je récite des prières et des incantations magiques connues de moi seule, dans une langue qui m’est propre. Soudain une épaisse nuée envahit le ciel et le sol exhale un brouillard opaque. Les compagnons du roi errent dans les sentiers enténébrés. Ils sont loin de lui maintenant.

Je m’approche de l’endroit où se tient Picus. Comme il est beau. Je m’avance. Je lui parle. Je lui dit combien il me plaît. Non seulement je veux bien me donner à lui, mais je lui propose même le mariage. Je suis sûre de moi. Qui résisterait à une déesse, doublée d’une magicienne. Mais Picus me parle de sa chère Canens, me dit qu’il ne veut pas mettre en danger cet amour par une aventure. Une aventure ! J’ai beau insister, Picus n’en démord pas.

Je me tourne alors deux fois vers le couchant, deux fois vers le levant, je touche le jeune homme avec ma baguette :

– Tiens ! va retrouver ta chère Canens !

Picus ne demande pas son reste. Il s’enfuit. Il s’étonne lui-même de sa rapidité et c’est là qu’il remarque qu’il est couvert de plumes et qu’il a des ailes. Je l’ai transformé en oiseau, de la même couleur que ses vêtements. Cela ne lui va pas ! Il est en colère et se met à frapper le tronc des arbres. C’est depuis ce temps-là que les pic-vert enfoncent leur bec dans l’écorce !

Luca Giordano (1632–1705), Picus and Circe

Luca Giordano (1632–1705), Picus and Circe

Quant au reste de la troupe, je la transforme en bêtes sauvages.

Vous voulez savoir ce qu’est devenu la belle Canens ? Elle a cherché partout son époux. Peut-être même l’a-t-elle rencontré sans le savoir. Elle est restée des jours et des nuits sans manger, ni boire. Elle s’est mise enfin au bord du Tibre pour chanter sa douleur. Peu à peu, elle s’est dissoute dans les airs au point que tout ce qui restait d’elle, c’était son chant.

Voilà ! Il ne faut pas fâcher Circé.

Glaucos et Scylla

Un jour, un dieu est venu me rendre visite. Oh ! pas un dieu important, pas un de ces dieux qui trônent sur l’Olympe. C’était un dieu de la mer. Il s’appelait Glaucos. Autrefois il avait été un mortel. Il lui est arrivé une histoire singulière, dans laquelle je ne suis pour rien. C’était un pêcheur qui habitait l’île d’Eubée. Un jour il pêchait sur un rivage bordé d’une herbe qu’aucun être vivant n’avait jamais goûté. Glaucos aligne les poissons qu’il a pêché sur cette herbe. A peine les poissons l’ont-ils touchée qu’ils se mettent à frétiller, à se tortiller, tant et si bien qu’ils parviennent à se déplacer et à retourner dans l’eau. Stupéfait, Glaucos se demande comment un tel prodige est possible. Soupçonnant l’herbe d’avoir des vertus magiques, il en cueille une poignée et la met à la bouche.

Les effets de la plante ne se font pas attendre : poussé par un élan irrésistible, il se précipite dans l’eau. C’est le seul endroit où il veut vivre désormais. Les divinités de la mer l’accueillent. Océanos et Téthys le dépouillent de son passé d’homme mortel. Ils prononcent devant lui la formule de la purification neuf fois. Ensuite, Glaucos doit se plonger dans cent fleuves ou rivières. Une fois ces rites accomplis, il est différent de corps et d’esprit. Il porte une barbe couleur vert-de-gris, une longue chevelure, de larges épaules, des bras azurés et des jambes se terminant en une belle queue de poisson. Bref il est devenu d’une grande beauté. Et maintenant c’est un dieu.

Vous vous demandez pourquoi Glaucos est venu me trouver. Au cours de ses pérégrinations dans les vastes étendues marines, il a rencontré une Néréide, Scylla – c’est son nom – dont il est tombé éperdument amoureux. Mais la belle ne voulait pas de lui – je me demande bien pourquoi –  et elle s’est enfuie. Ne sachant que faire pour obtenir les faveurs de la dame, il est venu me demander si je ne connaissais pas une plante, un charme qui puisse inspirer à Scylla de l’amour pour lui. Poser la question, c’est y répondre. Moi j’avais autre chose en tête. Je trouvais Glaucos à mon goût.

– Allons Glaucos ! oublie cette petite nymphe et viens avec moi. Je peux te promettre que tu n’y perdras pas au change.

Vous savez ce qu’il m’a répondu :

– Scylla vivante, je n’aimerai aucune femme, mortelle ou déesse.

Pourquoi les humains et les dieux persistent à désirer ceux qui se refusent et repoussent ceux qui s’offrent? C’est un grand mystère ! Le dieu marin m’avait blessée en me méprisant de la sorte. Je fais mine d’accepter. Glaucos m’indique une petite grotte où Scylla aimait à se retirer, un endroit non loin de chez moi. Aussitôt je me mets à l’ouvrage : je broie des plantes aux pouvoirs terribles, aux sucs terrifiants tout en récitant des formules magiques. Je me rends ensuite dans le refuge de Scylla. J’y répands la mixture en répétant trois fois neuf fois une formule magique.

Circé jalouse jette une potion magique dans le puits, où sa rivale en amour, Scylla, se baigne.

Circé jalouse jette une potion magique dans le puits, où sa rivale en amour, Scylla, se baigne.

La Néréide, comme à son habitude, vient dans la grotte. Elle rentre dans l’eau. Soudain elle voit une tête aboyante, puis deux, puis trois, puis six.

 

Quand elle se rend compte que toutes ces têtes font partie de son corps, c’est trop tard : elle est un monstre terrifiant : elle a douze pattes et six têtes aboyantes dont chacune a trois rangées de dents. Cette grotte restera sa demeure et depuis ce jour, elle attrape dauphins, phoques. Quand un bateau arrive à sa hauteur, chacune de ses gueules happe un marin.

On ne met pas impunément Circé en colère !

Ulysse

Parfois c’est tout un équipage qui aborde sur mon île. Je savais bien qu’un noir vaisseau s’était échoué. Pendant deux jours, ses occupants sont restés inertes sur le sable. Le troisième jour, l’un d’eux est parti en reconnaissance. Il a grimpé sur un rocher d’où il a certainement vu la fumée qui s’élève de ma maison. En rentrant vers son bateau, il tué un immense cerf qui ornait mes forêts. Lui et ses compagnons ont passé cette journée au festin.

Le matin du quatrième jour, un groupe formé de la moitié des hommes est parti en exploration. Il s’est dirigé vers la fumée qui s’échappe de mon toit. En arrivant près de ma maison, le groupe a d’abord croisé mes fauves. Ces hommes, ils n’en revenaient pas : des lions et des loups qui, au lieu de les attaquer, s’avançaient vers eux en leur faisant la fête. Apercevant ma maison, les marins se sont mis à crier, à hurler. J’ai accouru et je les ai invités à entrer. Ils se sont approchés : ils avaient l’air harassés, éprouvés. Sans aucune méfiance, ils sont venus à l’intérieur. Sauf un : je l’ai bien vu, caché derrière son buisson.

Ceux qui étaient entrés, je les ai fait asseoir sur des fauteuils à clous d’argent dans la salle de banquet. Dans un grand vase, j’ai mêlé du vin de Pramnos, du fromage blanc, de la farine et du miel vert. Bien sûr, j’ai ajouté une drogue de ma composition.

Edward Burne-Jones (1833–1898), The Wine of Circe, 1900

Edward Burne-Jones (1833–1898), The Wine of Circe, 1900

J’ai mis le mélange dans une coupe. Tous ont bu à grands traits. Alors j’ai posé ma baguette sur chacun d’eux. Leurs oreilles sont devenues pointues, leur nez énorme, leur corps s’est couvert de soies. C’étaient maintenant des cochons ! Ah ! ah ! ah. ! Mais des cochons dans ma salle de banquet, ça n’était guère convenable. Je les ai donc enfermés dans un enclos et je leur ai lancé des glands. Ah ! ah ! ah ! L’homme qui était caché dans les buissons a pris peur et il s’est sauvé à toutes jambes.

Un peu plus tard, un autre homme s’est approché de ma maison, celui-là même qui avait chassé le cerf. Il avait une belle prestance, l’allure noble et courageuse et, malgré son âge, il était bien conservé. Il avait l’air contrarié. C’est assez normal, après ce que j’avais fait à ses compagnons. Lui aussi, je l’invite à entrer. Je lui indique un fauteuil et je lui verse mon mélange dans la coupe. Je la lui tends. L’homme la saisit et en boit le contenu. Aussitôt je le touche avec ma baguette :

– Viens te vautrer avec les autres !

Mais son aspect est toujours le même. Un tel prodige ne pouvait se produire. Une seule plante peut annuler mon charme : les dieux, nous l’appelons molu dans notre langue. Sa racine est noire, sa fleur blanche comme le lait. Il est difficile pour un homme de l’obtenir tant sa racine est profonde. Un dieu avait dû l’aider. Probablement Hermès. C’est lui que les dieux qui trônent sur l’Olympe envoient toujours. Mais je n’ai guère le temps de me perdre en conjectures. L’homme prend son glaive qui était suspendu le long de sa cuisse et il le pointe sur ma poitrine, feignant de vouloir la transpercer.

– Qui es-tu donc pour échapper à mes charmes et me menacer ? [temps d’attente] Ne serais-tu pas Ulysse, l’homme aux mille tours. Hermès, le dieu à la baguette d’or, m’avait prédit que tu viendrais jusque chez moi sur ton noir vaisseau. Allons ! rentre ton glaive. Nous avons mieux à faire.

Ulysse rapproche encore la pointe de son épée de ma peau. Il ne veut rien entendre avant que je lui aie juré que je ne médite aucun mal contre lui.

Tout bien considéré, j’ai pensé que cela valait la peine de lui faire plaisir. Et bien sûr que je ne lui veux aucun mal, moi qui ne rêve que douceur pour lui. Je jure donc tout ce qu’il veut. Ulysse remet son épée dans le fourreau. Aussitôt j’ordonne qu’on arrange la maison. Une servante place les plus beaux draps de pourpre sur les fauteuils, une autre en approche les tables d’argent sur lesquelles elle place des corbeilles en or. Une troisième mêle le vin au miel dans un grand cratère d’argent puis verse le mélange dans des coupes d’or. La dernière apporte de l’eau dans le grand trépied et ranime le feu. L’eau chauffe se met à chanter dans le récipient de bronze.

Ulysse entre dans la baignoire. Ma servante lui verse l’eau tiédie sur la tête. Après le bain, elle lui met de l’huile sur le corps – ah pourquoi est-ce le privilège des servantes de faire cela ! Elle lui met ensuite une robe et un beau manteau. Enfin elle le ramène près de moi, le fait asseoir dans un fauteuil et l’invite à manger.

Ulysse ne touche à rien, ne dit rien.

– Ulysse, tu n’as plus rien à craindre. Je te l’ai promis.

– Circé, comment pourrais-je boire ou manger de bon cœur quand je sais mes compagnons enfermés dans un enclos à cochons.

Je ne veux souffrir aucun délai pour connaître les délices que pourraient m’offrir les bras d’Ulysse. J’ouvre donc l’enclos et je frotte chacun des porcs avec un onguent de ma composition. Tous redeviennent des hommes, mais plus beaux, plus jeunes qu’avant. Dès qu’ils reconnaissent Ulysse, ils se mettent à verser des larmes. Même moi je suis émue. La fête ne serait pas belle si le reste de l’équipage n’en était. J’envoie donc Ulysse les chercher. Il met un moment pour revenir : je crois qu’il a eu de la peine à convaincre l’homme qui s’était caché dans les buissons et qui avait assisté à la transformation de ses compagnons de revenir dans ma maison.

Tous sont là, enfin, dans ma salle de banquet. Commence alors pour les compagnons d’Ulysse un an entier de festins et, pour lui et moi, un an de délices.

Mais quand revient le printemps suivant, les compagnons d’Ulysse veulent revoir la fumée s’élever des maisons d’Ithaque.

Moi je n’ai guère envie que tout cela s’arrête. Comment retenir Ulysse ? Il me vient une idée. Un jour qu’Ulysse et moi sommes sur mon lit, il me demande de l’aider à partir. Je prends alors un ton grave :

– Ulysse aux milles tours, si toi et tes compagnons ne restez pas dans ma maison de bon cœur, soit, vous pouvez vous en aller. Mais pour retourner chez toi, tu devras d’abord faire escale chez Hadès et Perséphone afin de consulter l’âme du devin Tirésias. La déesse des Enfers lui a accordé, à lui seul, de garder le sens et la raison dans son sombre royaume.

J’étais sûre de moi : soit Ulysse aura trop de partir, soit, s’il part, il aura ce qu’il mérite. On n’abandonne pas impunément Circé. Et que me répond l’homme aux mille tours ?

– Qui nous guidera en ce voyage, Circé ? Aucun vaisseau n’a pu atteindre l’Hadès.

– A quoi bon un pilote ? Ton bateau t’amènera directement aux portes de l’Enfer.

Quand Ulysse annonce la nouvelle à ses compagnons, ils se mettent tous à pleurer. Je crois avoir gagné la partie. Mais, à ma grande surprise, leur envie de rentrer chez eux est plus forte que la peur d’aller visiter la porte des enfers. J’apporte donc moi-même l’agneau et la brebis qu’ils devront sacrifier aux divinités infernales et je souffle une brise qui permet au noir vaisseau de s’éloigner.

Ulysse et tous ses compagnons sont partis, tous sauf un, Elpénor. Visiblement il avait trop bu et est tombé de la terrasse du toit.

Peu de temps après, des compagnons d’Ulysse viennent m’avertir qu’ils sont de retour et ils demandent le corps d’Elpénor. En entendant cela, j’accours avec mes servantes jusqu’au vaisseau, les bras chargés de nourriture.

– Pauvres gens ! vous avez pénétré dans l’Hadès ! et vous vivez encore ! la mort, qui ne saisit qu’une fois les humains, vous la verrez deux fois.

Non ma tentative de dissuasion avait échoué, mais en plus ils avaient échappé au triste sort que je leur réservais. Le festin dure toute la journée sur la plage. Mais quand le crépuscule arrive et que les marins s’installent dans le bateau pour la nuit, je prends Ulysse par la main et je l’emmène à l’écart. Je l’interroge sur son voyage. Il m’a tout raconté, mais ce serait vraiment trop long de vous le répéter. Je lui parle alors de la suite de son voyage, partagée entre l’envie de lui faire peur et celle de l’avertir des dangers qui l’attendent. Dangers auxquels il ne peut guère échapper : les Sirènes qui charment les marins par leurs chants et dont le rivage est tout blanchi d’ossements et de débris humains – et là je lui conseille de verser de la cire dans les oreilles de ses compagnons et, s’il veut entendre le chant, de se faire attacher au mât; les deux écueils, d’un côté Charybde qui engloutit et vomit trois fois par jour l’eau noire de la mer et, de l’autre, Scylla qui happe six marins, un pour chacune de ses têtes, au passage des bateaux – et je lui conseille d’affronter plutôt Scylla. Enfin l’île du Trident que Tirésias lui avait conseillé de visiter. Mon père, le Soleil, y possède des troupeaux. Ses vaches sont gardées par mes deux demi-sœurs, Phaétousa et Lampétie. Quand l’aurore au doigt de rose se lève, je retourne à ma maison, laissant Ulysse et ses compagnons quitter mon île, affronter leur destin. Et je fais souffler une brise pour éloigner leur vaisseau.

On finit par tout apprendre dans ce monde. Après avoir passé sans encombre les Sirènes et avoir perdu six compagnons dans les mâchoires de Scylla, Ulysse s’est arrêté sur l’île du Trident. L’équipage est resté bloqué par des vents contraires et, quand les vivres furent épuisés, ils se sont attaqués aux bœufs de mon père, en cachette d’Ulysse. La vengeance du Soleil ne se fait pas attendre. Des vents favorables permettent à Ulysse d’embarquer.

Sitôt en mer, il doit essuyer une tempête terrible. Son vaisseau est disloqué, ses compagnons à la mer. Ulysse, s’accrochant à quelques débris, doit encore affronter Charybde avant de dériver pendant neuf jours à la surface de la mer. C’est alors qu’il échoué sur l’île de Calypso, une autre déesse aux belles boucles. Ce n’est pas pendant un an qu’il a partagé sa couche, mais pendant neuf années, avant que les divinités qui trônent sur l’Olympe n’autorisent son retour.