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La légende d’Arachné raconte l’histoire d’une jeune femme très habile en tissage qui a voulu rivaliser dans cet art avec les divinités et surtout avec Athéna, la patronne des tisserandes. 

Athéna était contrariée. Elle venait d’arriver dans le Parthénon, son temple situé sur l’Acropole de SA ville, Athènes. Elle lève les yeux. Et que voit-elle ? Au plafond, sous les corniches, des toiles d’araignée. Athéna déteste cela. Elle a une véritable aversion pour les toiles d’araignée. Et n’allez pas croire que c’est parce qu’elle est une obsédée du plumeau. Si Athéna déteste les toiles d’araignée, c’est à cause d’un étrange concours.

Dans une petite ville de Lydie, en Asie mineure, dans la Turquie actuelle, vivait une jeune fille qui avait pour nom Arachné. Arachné venait d’une famille modeste, mais elle avait un incroyable talent. C’était une tisseuse hors pair. On l’installait devant un métier à tisser, on lui donnait du fil en suffisance et elle se mettait au travail. On voyait une étoffe aux reflets moirés se développer, se couvrir de motifs floraux, de personnages. Les femmes de la petite ville où elle habitait venaient l’admirer quand elle était à l’œuvre. Même les nymphes du fleuve Pactole qui coulait non loin de là et celles du mont Tmolos venaient la contempler quand elle était en plein labeur. Sa réputation s’est rapidement répandue dans toute la région et même au-delà, si bien que des voyageurs venaient de loin pour la voir. Cette gloire a fini par monter à la tête de la jeune fille. Elle pensait qu’elle était simplement la meilleure. Classe mondiale.

Bernardo Strozzi (1581-1644), Arachné

Bernardo Strozzi (1581-1644), Arachné

La renommée d’Arraché, de même que son arrogance, a fini par arriver aux oreilles des dieux sur l’Olympe, et surtout à celles d’Athéna. Il faut savoir que les dieux détestent par dessus tout la rivalité des mortels, quel que soit le domaine : artisanat, guerre, beauté. Or il se trouvait qu’Athéna n’était pas seulement la déesse guerrière que l’on connaît, armée, casquée, déterminée. A ses heures perdues, dans son palais céleste, elle tissait, ne vous déplaise. Elle était même la patronne des tisseuses. Elle inspirait leur travail, guidait leurs doigts habiles. Elle estimait donc que nulle, parmi les déesses et les mortelles, ne pouvait rivaliser avec elle dans l’art du tissage. Athéna était donc assez remontée et la rumeur du talent supposé de cette mortelle l’agaçait au plus haut point. En même temps, elle était curieuse de savoir si cette réputation était méritée.

Athéna prend l’apparence d’une vieille femme et elle se rend en Lydie. Autour d’Arachné, il y a tout un essaim d’admiratrices, lectrices de Marie-Claire Idées qui essayent d’en prendre de la graine. La vieille traverse la foule compacte et se met au premier rang. Et de là, elle observe sa rivale. Elle doit bien admettre que la jeune femme a un certain talent. C’est pas si mal, se dit-elle. C’est même excellent, se surprend-elle à penser. Mais ce qui déplait le plus à la déesse, c’est l’attitude hautaine d’Arachné, son côté « I am the best », « yes, I can ». Mais en cherchant bien dans son cœur dur de divinité, on trouvait encore un peu de pitié. Athéna décide donc de donner à Arachné un avertissement sans frais. Toujours sous la forme d’une vieille femme, elle s’approche d’elle.

– J’ai fait un long voyage pour admirer ton ouvrage, jeune fille. Je dois avouer que je n’ai rien vu de plus beau. Et pourtant, dans ma longue vie, j’en ai vu des étoffes, des toiles, des tissus. Mais tu devrais écouter les conseils d’une vieille femme. Les dons que nous avons nous viennent des dieux. Sans eux, nous ne sommes rien. C’est pourquoi nous devons rester humbles, modestes. Et surtout, il faut éviter de fâcher les divinités.

– Pauvre vieille ! Parle comme ça à ta fille ou à ta belle-fille, si tu veux. Moi je sais ce que je vaux. Je sais ce dont je suis capable. Si les divinités, et Athéna la première, veulent rivaliser avec moi, qu’elles viennent et nous verrons bien.

– Eh bien ! Me voici, Arachné !

Athéna venait de reprendre sa forme première sous les yeux médusés de l’assistance. Le défi était lancé. Il fallait le relever.

On installe alors deux métiers à tisser et on fournit aux deux concurrentes la même quantité de bobines de fil, avec des couleurs identiques. Chaque concurrente avait jusqu’au moment où le soleil était à son zénith pour réaliser une tapisserie sur laquelle elle devait représenter les hauts faits des dieux. Toutes deux s’installent et se mettent à l’ouvrage. Le public reste et même s’agrandit pour assister à ce concours palpitant. C’est merveille de voir les deux tisseuses à l’ouvrage. Les navettes glissent de gauche à droite et de droite à gauche si rapidement qu’on les distingue à peine. En revanche, la longueur des pièces de tissu augmente à vue d’œil.

Diego Velázquez (1599–1660) Les fileuses ou la légende d’Arachné, vers 1657, Madrid, Musée du Prado

Diego Velázquez (1599–1660) Les fileuses ou la légende d’Arachné, vers 1657, Madrid, Musée du Prado

Les deux ouvrages achevés, arrive le moment de la comparaison, du jugement. On présente tout d’abord l’étoffe d’Athéna. La déesse avait choisi de représenter un fait dont elle était particulièrement fière. Il y a bien longtemps de cela, une ville de Grèce n’avait pas de nom. Ses habitants ont décidé que la divinité qui leur ferait le cadeau le plus utile non seulement deviendrait leur divinité tutélaire, mais qu’elle donnerait son nom à la ville. Deux divinités se sont présentées. Tout d’abord Poséidon, le dieu de la mer. Il a frappé le sol avec son trident. Un cheval fougueux, debout sur ses pattes arrière, a surgi de la terre. L’apparition du cheval a forcé l’admiration des habitants de la ville sans nom. Mais la surprise passée, ils se sont demandés à quoi pourrait bien servir ce cheval, certes magnifique, mais unique. Il faudrait le donner au roi ou au général en chef et la ville n’en profiterait pas vraiment. En plus, ce cheval avait l’air peu docile. Est alors arrivée Athéna, la nièce de Poséidon. Elle a, elle aussi, frappée le sol de sa lance. Une minuscule tige est apparue. Cette tige a grandit. Des branches sont apparues. Elles se sont multipliés et se sont allongées. Sur les branches, des feuilles ont poussé. Et puis des petites fleurs blanches ont éclos. Ces fleurs se sont transformées en petits fruits verts, des olives. Les habitants de la ville sans nom semblaient un peu déçus par ce cadeau. Qu’allaient-il bien pouvoir faire de cet arbre ? En y réfléchissant un peu, ils ont compris qu’en pressant les fruits de l’arbre, ils pourraient produire de l’huile. Cette huile contribuerait à nourrir la population. Et le surplus pourrait être vendu et rendre leur cité prospère. A partir de cet arbre, ils pourraient en faire pousser d’autres. Ils ont finalement considéré que ce cadeau leur serait beaucoup plus utile qu’un cheval de course et ils ont décidé de l’accepter. Voilà comment la ville d’Athènes a été baptisée. Sur son ouvrage, Athéna avait représenté d’un côté Poséidon et son cheval dressé. De l’autre côté, on pouvait découvrer son olivier. La déesse elle-même se tenait à côté. A l’arrière, les douze dieux de l’Olympe assistaient à la scène. Dans les cadres coins, Athéna avait placé un médaillon présentant un personnage qui avait voulu rivaliser avec les dieux et qui avait été puni. Autant d’avertissements pour Arachné. Le public était ébahi devant la beauté du travail d’Athéna. La toile paraissait presque vivante et on avait l’impression que le cheval allait sauter et surgir sur la place ou que l’on pourrait secouer les branches de l’arbre et qu’il en tomberait des olives. Chacun se demandait si Arachné avait pu faire mieux.

Noël Hallé (1711 - 1781), Dispute de Minerve et de Neptune, 1748, Le Louvre

Bernardo Strozzi (1581-1644), Arachné

Au tour de la toile d’Arachné d’être montrée. Elle est étendue face public et toutes les personnes présentes la regardent la bouche bée, Athéna la première. Un chef d’œuvre dans la composition. Une exécution parfaite. Note artistique et note technique maximales. Les nombreux personnages représentées semblent animés. La déesse Athéna aurait pu admettre, devant tant de beauté, qu’une mortelle fasse mieux qu’elle. Après tout, en tant que patronne des tisseuses, elle avait certainement inspiré cette réalisation hors du commun. Mais ce qui l’irrite au plus haut point, c’est le sujet choisi par Arachné. Il faut dire que la déesse était toujours célibataire et vierge, qu’elle avait la ferme intention de garder l’un et l’autre état. A ce titre, elle se sentait gardienne de la pudeur. Elle n’était pas naïve non plus et se doutait bien de ce que faisaient les dieux mâles de l’Olympe. Mais jusqu’à ce jour, ce n’étaient que bruits et rumeurs. Et voilà qu’Arachné a décidé balancer tous les ragots de l’Olympe sur la Toile. Vous savez ce que c’est la toile ! Et de là ils se sont répandus dans le monde entier. Il n’était plus possible de les ignorer. Dans son arrogance, la jeune femme a montré les amours des dieux avec des mortelles. Comparé à son ouvrage, un numéro de Closer ressemblait à un livre de la Bibliothèque rose.

Paul Véronèse (1528–1588), Léda et le cygne, vers 1585, Palais Fesch, Ajaccio

Paul Véronèse (1528–1588), Léda et le cygne, vers 1585, Palais Fesch, Ajaccio

Arachné a commencé par les amours de Zeus, le roi des dieux. Elle a montré comment il s’est transformé en taureau pour enlever la pauvre Europe, comment il s’est métamorphosé en cygne pour aimer Léda, comment il est devenu une pluie d’or afin de pénétrer la chambre d’airain, mais aussi le corps de Danaé pour lui faire un enfant, comment il s’est fait satyre pour sauter sur Antiope endormie, comment il n’a pas hésiter à prendre l’apparence d’un roi pour coucher avec sa femme. Et le lendemain, quand le véritable époux est revenu d’une guerre qui avait duré au moins sept ans, il a été surpris de ne pas être accueilli à bras ouverts. Mais la véritable fête avait eu lieu la veille. Arachné a continué avec Poséidon qui n’a pas hésité à devenir un fleuve pour aimer une femme elle-même amoureuse de ce cours d’eau et qui ne reculait devant rien puisqu’il avait culbuté Méduse dans un temple d’Athéna. Petite pointe dans le cœur de la déesse qui n’avait accepté cet écart de son oncle et qui avait gratifié Méduse d’une nouvelle coiffure, composée de têtes de serpents. Aucun dieu n’était épargné. Suivaient Apollon, Dionysos et même l’antédiluvien Kronos. En moins de temps qu’il en faut le pour le dire, Athéna se précipite sur la toile et la réduit en charpies.

Pierre Paul Rubens (1577–1640) , Pallas et Arachné,1636 ou 1637, Virginia Museum of Fine Arts

Pierre Paul Rubens (1577–1640) , Pallas et Arachné,1636 ou 1637, Virginia Museum of Fine Arts

Arachné est estomaquée : son magnifique ouvrage est détruit. Et pourtant elle y avait mis tout son cœur. C’était l’œuvre de sa vie, celle qui devait montrer sa supériorité sur la déesse. A la surprise succède l’humiliation – jamais elle ne se remettra de cet affront divin – et le désespoir. Elle part en courant pour aller se pendre. Athéna la rattrape et l’en empêche.

– Ah ! Tu veux être suspendue au bout d’un fil ? Qu’il en soit donc ainsi.

D’un geste, la déesse met sa menace à exécution et repart aussitôt vers l’Olympe. La pauvre Arachné sent soudain que le monde tout autour grandit, devient gigantesque. Elle réalise alors que c’est elle-même qui rapetisse jusqu’à voir une touffe d’herbe aussi haute qu’un palais. A ses bras et ses jambes, viennent s’ajouter quatre pattes noires et velues. Ses bras et ses jambes deviennent eux aussi noirs et velus. Son torse et son abdomen prennent l’apparence d’une grosse boule. Sa vision se déforme étrangement, car à ses deux yeux viennent s’en ajouter six autres. Le monde prend des allures kaléidoscopiques. Arachné aurait voulu pouvoir crier son désespoir. Mais elle ne parvient à émettre aucun son. De sa bouche sort … un fil. Et plus elle essaie de crier, plus le fil s’allonge. C’est un fil fin, presque transparent. Arachné est une tisseuse. Alors elle n’a qu’une idée en tête. Elle se met à tisser ce fil qui sort de son corps. Elle le fixe sur des tiges d’herbe. Elle crée un premier motif géométrique et, tout autour, un second plus large, et puis un troisième. Arachné vient de tisser sa toile. Mais cette toile, créée par Arachné et ses congénères, les araignées, rappelle trop à Athéna toutes les frasques divines dévoilées par la jeune lydienne. Voilà pourquoi elle les tient en aversion. Et ceci explique peut-être aussi pourquoi nous-mêmes, nous sommes toujours très pressés de faire disparaître de nos maisons les toiles d’araignée.

Gustave Doré, Illustration pour le Purgatoire de Dante (extrait)

Gustave Doré, Illustration pour le Purgatoire de Dante (extrait)