Étiquettes

, , , , , ,

S’il y a bien un moment ingrat dans la vie, c’est bien celui où l’on perd ses premières dents. À cet âge-là, on a déjà une certaine coquetterie. Alors exhiber une dentition à l’allure de clavier de piano, c’est vraiment pénible. Pour remédier à cette situation existentielle difficile, des êtres surnaturels s’activent. Ils apportent aux marmots édentés une compensation de la quenotte perdue en espèces sonnantes et trébuchantes.

C’est là que le monde se sépare en deux zones, réparties d’ailleurs chaotiquement sur la surface de la terre. En effet, dans certaines régions, les enfants confient leur petit croc à une souris alors que dans d’autres, c’est ni plus ni moins une fée qui se charge de l’échange piécette contre émail.

La petite souris

Voyons d’abord la souris. On attribue souvent l’origine de cette légende au conte de Madame d’Aulnoy (1650-1705) intitulé « La Bonne Petite Souris ». Cette histoire raconte comment une fée aide une reine et sa fille, maltraitées par un méchant roi et son fils laid et contrefait, en se transformant en souris.

La bonne petite souris, Estampe, Pellerin éd., 1854, Bibliothèque nationale de France

La bonne petite souris, Estampe, Pellerin éd., 1854, Bibliothèque nationale de France

Mais elle n’a qu’un rapport très lointain avec les dents. La fée fait tomber le roi qui a entrepris de pendre la malheureuse reine haut et court. En chutant, il se casse quatre dents. La confusion qui en découle permet à la fée d’enlever la reine et de l’emmener au loin.

En même temps il traîne la pauvre reine dans un bois, grimpe sur un arbre, et l’allait pendre, lorsque la fée se rendit invisible, et le poussant rudement, elle le fit tomber du haut de l’arbre ; il se cassa quatre dents. Pendant qu’on tâchait de les raccommoder, la fée enleva la reine dans son char volant, et elle l’emporta dans un beau château.

A la fin de l’histoire, quand la princesse Joliette est enfermée dans un tour sans fenêtres pour réfléchir à la perspective d’un mariage avec un vilain prince, la fée se transforme à nouveau en souris. Elle va houspiller le roi dans son lit, se promenant sur son oreiller, le mordillant partout. Elle fait de même avec le prince.

Comme le méchant roi allait se coucher, la fée se met en petite souris, et se fourre sous le chevet du lit : dès qu’il voulut dormir, elle lui mordit l’oreille ; le voilà bien fâché ; il se tourna de l’autre côté, elle lui mord l’autre oreille ; il crie au meurtre, il appelle pour qu’on vienne ; on vient, on lui trouve les deux oreilles mordues, qui saignaient si fort qu’on ne pouvait arrêter le sang. Pendant qu’on cherchait partout la souris, elle en fut faire autant au fils du méchant roi.

Le prince s’emporte aussi. Il s’ensuit un combat mortel entre père et fils, deux personnes que personne ne regrette au final.

La souris semble apparaître et disparaître comme par magie, un peu comme une fée. Des transformations de créatures merveilleuses en souris se retrouvent dans de nombreuses histoires, à commencer par le Chat botté. Le lien entre la petite souris et la perte d’une dent de lait appartient plutôt à des superstitions très anciennes. Il semble que dans le passé, on mettait les dents de lait directement dans les trous de souris, en priant le petit animal d’en rapporter une autre à l’enfant:

« Petite souris, voilà une dent à moi, donnez-moi une dent encore plus belle. »

La légende de la petite souris est répandue dans le monde entier, aussi en Europe qu’en Afrique et en Amérique centrale et du sud.

Voir : Eloïse Mozzani, Le livre des superstitions, Paris, 1995, s.v. Dent, Souris

L’échange de la dent avec une pièce de monnaie est certainement plus tardif. On retrouve ce motif dans la version de cette histoire écrite par un écrivain espagnol, Luis Coloma, pour le futur roi Alphonse XIII : le conte de la souris Perez.

Sur la couverture du conte Ratón Pérez de Luis Coloma, illustré par Mariano Pedrero (1911), on voit une souris portant des lunettes, debout, lisant un texte.

Couverture du conte Ratón Pérez de Luis Coloma, illustré par Mariano Pedrero (1911)

Un jeune roi est sur le trône. Il s’appelle Buby et il est âgé de six ans. Un jour, l’une de ses dents de lait se met à branler, ce qui met la cour en émoi, car le petit roi a de nombreuses obligations publiques à tenir. Finalement on décide de faire venir un dentiste, afin d’ôter la royale quenotte. Le roi décide alors de mettre la dent sous son oreiller, car il a envie de rencontrer la souris Perez qui vient déposer une pièce d’or à la place de la dent.

Antoni Caba (1838–1907), Marie-Christine d'Autriche, reine douairière et régente d'Espagne, portant le roi Alphonse XIII, 1890, Reial Acadèmia Catalana de Belles Arts de Sant Jordi

Antoni Caba (1838–1907), Marie-Christine d’Autriche, reine douairière et régente d’Espagne, portant le roi Alphonse XIII, 1890, Reial Acadèmia Catalana de Belles Arts de Sant Jordi

Le soir, Buby lutte contre le sommeil sur son oreiller qui recouvre la petite dent. Il veut absolument voir la souris Pérez, qui apporte une pièce en or en échange de la dent. Il finit par s’endormir. Au milieu de la nuit, le bruit de la petite souris le réveille. Tout d’abord, tout roi qu’il est, il est intimidé par sa présence et oublie tout ce qu’il voulait lui dire. Prenant son courage à deux mains, il lui pose toutes sortes de questions sur son travail et sa vie. Pérez lui propose alors de le suivre pendant la nuit. Ainsi le roi verra sa maison, un sous-sol confortable et coquet, ainsi que les difficultés de son travail. Le petit roi est aussitôt transformé en souris et se met à suivre Pérez. Bien entendu, il a un peu peur dans les tuyaux et les canalisations. Après avoir rencontré la famille de Pérez, il suit ce dernier qui doit aller chercher une dent de lait au dernier étage d’une maison dans laquelle vit aussi un chat, Don Gaiferos. Les deux souris doivent veiller à ne pas attirer son attention. Une fois arrivé dans la chambre d’un petit garçon qui a le même âge que lui, le roi est frappé par la pauvreté des lieux. Dans cette mansarde, il fait très froid. Il y a peu de meubles et juste un peu de pain comme toute nourriture. Pérez va prendre la dent et met une pièce d’or à la place, sachant qu’elle fera le plus grand bien au petit garçon et à sa maman. Le roi n’a que peu d’argent sur lui, mais il remet toutes ses piécettes à Pérez pour qu’il les ajoute à la pièce d’or. C’est bientôt le matin. Le roi retourne dans son palais et retrouve sa forme d’origine. Il dit à sa mère qu’il a fait un drôle de rêve pendant la nuit. Il lui demande aussi s’il y a des enfants pauvres à Madrid. La reine confirme ce triste fait, mais elle est incapable d’en expliquer la raison. Après avoir pris son petit déjeuner et après s’être consciencieusement lavé les dents, le petit roi promulgue plusieurs nouvelles lois  :

  • La première loi impose de rechercher tous les enfants pauvres de Madrid, de leur donner la nourriture pour satisfaire leur faim et des vêtements pour protéger lui-même contre le froid.
  • La seconde interdit les pièges et les poisons contre les souris.
  •  La troisième loi ordonne que les chats doivent être tenus en laisse et porter une muselière. De plus, tous les chats surpris en train d’attaquer une souris à l’extérieur seront punis.

Version retravaillée et en espagnol du conte de la souris Pérez en ligne :

http://www.madridsalud.es/publicaciones/saludpublica/cuento_raton.pdf

La fée des dents

Dans les pays anglo-saxons et du nord, c’est une fée qui vient prendre les dents de lait et les remplace par une pièce de monnaie. Une première mention de ce personnage apparait dans une saynète pour enfants d’Esther Watkins Arnold en 1927. La fée a cependant été popularisée par une histoire publiée par Lee Rogow en 1949 et intitulée « The Tooth Fairy ».

Cette histoire met en scène les parents de la petite Cynthia, Frank et Maud Ross. Tous deux se veulent des parents modernes. Ils décident de suivre le développement de leur fille à travers un livre décrivant les derniers progrès scientifiques en matière d’éducation et de pédiatrie. Bien entendu, dans cette approche, le merveilleux est oublié. Pas de Père Noël, ni de Lièvre de Pâques. Tout se déroule comme le livre le prévoit jusqu’au jour où Cynthia, alors âgée de cinq ans, a un étrange comportement avant le dîner. Elle semble tenir quelque chose très fort dans sa main. A son papa qui lui demande ce qu’elle cache, Cynthia répond avec un sourire dévoilant un trou dans sa dentition que c’est sa dent, tombée avec trois mois d’avance sur le livre. Frank appelle Maud. Il s’ensuit un débat sur une éventuelle carence en calcium, débat que Cynthia interrompt en avouant qu’elle a un peu aider la dent à tomber, car elle voulait recevoir les 10 centimes.

Fée peinte par Sophie Gengembre Anderson (1823–1903), Take the Fair Face of Woman, and Gently Suspending, With Butterflies, Flowers, and Jewels Attending, Thus Your Fairy is Made of Most Beautiful Things

Sophie Gengembre Anderson (1823–1903), Take the Fair Face of Woman, and Gently Suspending, With Butterflies, Flowers, and Jewels Attending, Thus Your Fairy is Made of Most Beautiful Things

A ses parents interloqués, elle explique que si elle met sa dent sous son oreiller, la fée des dents viendra la prendre et lui mettra une pièce de 10 centimes à la place. A nouveau Cynthia fait un beau sourire avec son magnifique trou. Les deux parents partent à la cuisine pour délibérer de la situation. Ils se demandent où elle a pu apprendre une telle sottise. Ils décident de lui dire la vérité à propos de la fée des dents qui a une existence pareille à celle de Cendrillon, afin d’éviter toute désillusion à leur fille. Cynthia ne veut rien admettre, car l’une de ses copines a reçu ses 10 centimes. Son père lui propose de lui payer directement la somme en question, ce que la fillette refuse. Sa maman lui propose de rester debout une heure de plus, le fait qu’elle ait perdu une dent montrant qu’elle est maintenant une grande fille. Rien n’y fait. Après un repas en silence, Cynthia décide d’aller au lit. Après avoir bordé son enfant, Maud revient auprès de son époux et lui dit que la dent est sous l’oreiller. Les deux parents décident de s’en tenir au livre du pédiatre qu’ils suivent à la lettre et de rester fermes. Ils se mettent au lit. La nuit est très calme dans la maison. Elle est interrompue à sept heures du matin par l’arrivée intempestive de Cynthia dans la chambre de ses parents, sautant et hurlant. Regards gênés entre les parents. Sa maman finit par demande à Cynthia quelle somme d’argent elle a trouvée sous l’oreiller (question intéressante). Cynthia lui répond triomphante qu’il y avait 20 centimes. Les deux parents se mettent à rire très forts.

Version originale du conte de la fée des dents en ligne :

https://www.unz.org/Pub/Colliers-1949aug20-00026

Souris ou fée, comme nous l’avons en préambule, une intervention surnaturelle et une compensation en espèces sonnantes et trébuchante est nécessaire pour permettre aux enfants de passer ce cap difficile. Cette période témoigne aussi du fait qu’ils deviennent grands et qu’ils perdront bientôt ce lien avec le monde imaginaire. Contrairement à ce que semblaient craindre les parents de Cynthia, aucun danger qu’ils s’y accrochent.

L’aspect économique de cette tradition n’est pas négligeable non plus. VISA effectue chaque année une enquête pour détermine la moyenne de la somme versée par la fée des dents ou la petite souris, aux Etats-Unis. En 2015, elle se montait à 3.19 $, ce qui peut faire espérer à chaque enfant 64 $ pour l’ensemble de ses dents de lait. A noter que cette somme est en diminution. Elle se montait à 3.43$ en 2014 et à 3.70$ en 2013. 32% des parents admettent verser 1$, 5% déposent 20$ ou plus sous l’oreiller. Il y a cependant 10% des enfants américains qui ne reçoivent rien pour la chute d’une dent de lait. Il est difficile en l’état d’imputer ces chiffres et leur évolution à une baisse de la croyance aux fées ou à une diminution des moyens.

Site de l’étude VISA : http://www.practicalmoneyskills.com/resources/toothfairy2015.php

Il est fort probable que l’argent reçu de la fée des dents ou de la petite souris soit dépensé en bonbons et autres sucreries risquant de gâter les nouvelles dents. Il n’est donc pas étonnant que des personnages comme la petite souris ou la fée des dents aient été parfois recyclés comme des figures de la prévention des caries. En Finlande, le méchant troll Hammaspeikko, la fée des dents et les gnomes Karius et Baktus sont les protagonistes d’un ouvrage pour la jeunesse écrit par Thorbjørn Egner et publié en 1949. Ce livre est devenu un classique de la littérature enfantine finlandaise.