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Ce qu’on appelle communément une boîte de Pandore est censé contenir tout ce qui ne devrait pas être découvert ou connu de tous. Bien entendu, il est déconseillé voire formellement interdit de l’ouvrir. Mais la personne qui la tient dans ses mains ne peut résister à la tentation d’en soulever le couvercle, pensant probablement en obtenir un avantage. Malheureusement pour elle, son contenu est soit volatile et s’échappe sans espoir de retour ou bien il provoque une marque indélébile, une situation irréversible. Alors que l’expression proverbiale bien connue évoque une boîte, tous les textes antiques présentant l’histoire de Pandore parlent d’une jarre. L’erreur d’un humaniste bien connu est à l’origine de ce glissement. Néanmoins ce lapsus permet de mettre en parallèle trois figures féminines liées à la tentation et à la curiosité: Pandore, Psyché, Eve. Les auteurs antiques et modernes qui en traitent hésitent entre tentation extérieure, curiosité coupable ou fatalité d’un acte voulu par le destin. 

Dans cette peinture de Johm William Waterhouse (1849–1917) représentant Pandore et peinte en 1896, on voit une femme ouvrant un coffre.

John William Waterhouse (1849–1917), Pandora, 1896

L’objet excitant la curiosité de Pandore pose problème. En effet, si l’expression proverbiale, bien connue à notre époque, évoque une boîte, tous les textes antiques parlent d’une jarre. Il s’agit, pour être plus exact, d’un pithos, terme grec correspondant au latin dolium. Ces mots ne désignent du reste pas un petit pot à eau qu’on poserait sur la table, mais ils qualifient un vase de grande taille qui servait à stocker les denrées les plus diverses : vin, huile, céréales. A l’occasion, il pouvait avoir un usage funéraire en Grèce ancienne : on y déposait les cendres d’un mort. Un pithos est un type d’objet qui s’avère assez difficile à déplacer et qui ne s’emporte pas comme ça sous le bras. C’est du reste un pithos que le philosophe Diogène avait choisi comme demeure, le tonneau de bois étant inconnu à son époque (c’est une invention des Gaulois). Dans l’Antiquité, il n’y a pas plus de tonneau de Diogène que de boîte de Pandore.

Cette peinture de Jean-Léon Gérôme (1824–1904), réalisée en 1860, montre le philosophe grec Diogène assis dans une grande jarre en céramique.

Jean-Léon Gérôme (1824–1904), Le philosophe grec Diogène (404-323 av. J.-C.), 1860, Walters Art Museum

Comment expliquer cela ? A l’origine de cette situation, il y a une erreur dont l’auteur n’est pas le moindre des connaisseurs des textes antiques. Sa confusion est du reste peut-être due à son immense érudition. En 1500, le savant et humaniste Erasme de Rotterdam publie un recueil d’adages, ou expressions proverbiales, de l’Antiquité. L’érudit y donnait pour chaque adage une explication. Son ouvrage, rédigé en latin, connut un très grand succès, comme en témoignent les éditions augmentées successives. Erasme fut cependant mis à l’index par le Concile de Trente, l’Eglise jugeant ses écrits trop subversifs.

Collections d’Adages (Collectanea Adagiorum), Paris, 1500 (818 adages). Chiliades d’Adages (Chiliades Adagiorum), Venise, 1508, 1536 (4151 adages dans l’édition de 1536). Texte latin en ligne : http://sites.univ-lyon2.fr/lesmondeshumanistes/2010/09/14/les-adages-derasme/

Erasme rattache l’expression « Malo accepto stultus sapit » (c’est quand il est touché par le malheur que le sot devient sage) au mythe de Prométhée, d’Epiméthée et de Pandore. Il en résume donc l’intrigue : après que tous les dieux eurent comblé Pandore de dons, Jupiter lui a offert une boîte. Erasme utilise le mot latin pyxis qui désigne une boîte ou une cassette, destinée le plus souvent à contenir des parures ou des bijoux. Avant Erasme, il n’est pas question de boîte. Après lui, textes et représentations oscilleront entre la jarre et la cassette. Si Erasme met dans les mains de Pandore une boîte, c’est certainement parce qu’il a en tête un autre récit : l’histoire de Cupidon et de Psyché, relatée par Apulée dans ses Métamorphoses.

Une âme curieuse

Psyché est une jeune fille dont la beauté attire les foules. La déesse Vénus la prend en grippe et la condamne à être enlevée par un terrible monstre. C’est son fils Cupidon qui est chargé du sale boulot. Trouvant la jeune fille à son goût, il décide de la garder pour lui. Il la transporte dans un palais de marbre caché dans une forêt. L’intérieur est un bric-à-brac d’or, d’argent, de marbre et de bois précieux. Des servantes invisibles assurent un service impeccable. Cupidon vient la visiter sa chérie uniquement la nuit, de sorte qu’elle ignore son apparence. Psyché décide de ne pas trop se poser de questions et de profiter de son bonheur. C’est sans compter sur la méchanceté de ses sœurs. Psyché les invite et leur montre son palais. Loin de se réjouir de la félicité de leur cadette, elles enragent.

Dans cette peinture de Jean-Honoré Fragonard (1732–1806), réalisée en 1753, on voit Psyché montrant à ses sœurs les cadeaux de Cupidon

Jean-Honoré Fragonard (1732–1806), Psyché montrant à ses sœurs les cadeaux de Cupidon, 1753

Dans la conversation, les deux sœurs apprennent que Psyché n’a jamais vu à quoi ressemblait son époux. Elles voient là une bonne occasion de se venger. Elles commencent par mettre le doute dans son esprit : si son mari ne veut pas qu’il la voie, c’est qu’il est peut-être le monstre hideux dont parlent certaines rumeurs. Elles lui suggèrent ensuite d’en avoir le cœur net. Il lui suffit de cacher une lampe à huile dans une marmite. Lorsque son mari sera endormi, elle n’aura qu’à prendre la lampe pour voir de quoi il a l’air. Psyché suit ces instructions à la lettre. C’est ainsi qu’elle découvre que son époux n’est autre que … Cupidon, l’Amour en personne. Emue par sa découverte, Psyché tremble et laisse tomber une goutte d’huile brûlante sur la peau du dieu ailé. Ce dernier se réveille brusquement. Fâché d’être découvert, il s’enfuit par la fenêtre. Commence alors pour Psyché une vie d’errances et d’épreuves. Elle part à la recherche de l’Amour. Au cours de ses pérégrinations, elle parvient dans le palais de Vénus. Cette dernière la reconnaît et lui impose diverses épreuves au terme desquelles elle est censée retrouver Cupidon. Pour la dernière de ces épreuves, Vénus remet une boîte à Psyché en lui demandant de se rendre auprès de Proserpine, dans les enfers. Une fois dans l’au-delà, elle doit demander à la reine des morts de remplir la boîte avec un peu de beauté. La déesse lui intime même de se dépêcher, car elle a besoin de cette beauté pour sortir. Psyché ne connaît pas la route qui conduit en enfer. Elle opte donc pour le chemin le plus direct et décide de se précipiter du haut d’une tour. D’habitude les tours ne parlent pas, mais celle-là devait être un peu spécial. Elle se met à parler. Elle lui indique la marche à suivre pour entrer et sortir des enfers en évitant les principales embuches, comme les trois têtes pleines de crocs du chien de garde. Elle recommande également de ne pas ouvrir la boîte :

Ne vous avisez pas d’ouvrir la boîte qui vous aura été confiée, et de porter les yeux sur ce qu’elle renferme. Point de regard curieux sur ce trésor secret de la beauté divine.

Apulée, Métamorphoses, 6, 19, 7. Traduction V. Bétolaud, Paris, 1836

Psyché parvient à se rendre dans le monde des morts et à obtenir de Proserpine qu’elle remplisse la boîte. Elle ressort des enfers et, au lieu de rentrer directement dans le palais de Vénus, elle est prise d’une soudaine tentation :

Elle quitte les enfers plus gaillardement qu’elle n’y était descendue, et elle revoit et adore la blanche lumière des cieux; mais, tout empressée qu’elle est de terminer sa mission, une curiosité téméraire s’empare de son esprit. En vérité, se dit-elle, je serais bien simple, moi qui porte la beauté des déesses, de n’en pas retenir un peu pour mon usage, quand ce serait peut-être le moyen de ramener le charmant objet que j’adore.

Apulée, Métamorphoses, 6, 20, 4-6. Traduction V. Bétolaud, Paris, 1836

Dans cette peinture de Jules Lefebvre (1834-1912), intitulée La boîte de Pandore et réalisée en 1882, on voit Psyché hésitante, une boîte sur les genoux.

Jules Lefebvre (1834-1912), La boîte de Pandore, 1882

Mauvaise idée ! A peine la boîte ouverte, Psyché tombe dans une profonde léthargie. Mais Cupidon arrive. Le beau Cupidon. D’un baiser il la réveille. Il l’emmène dans l’Olympe, afin de demander à Jupiter l’autorisation de l’épouser. Et Vénus est forcée d’accepter Psyché comme belle-fille.

Dans son texte, Apulée utilise le terme de pyxis pour désigner la boîte. Il n’évoque jamais une jarre dans cet épisode. Le dénominateur commun entre les deux récits est certainement le motif de la curiosité. Dans les versions antiques de l’histoire de Pandore, la jeune femme n’est pas présentée comme particulièrement curieuse. Il n’y a guère que Babrius qui affirme, dans la fable 58, que la jarre fut ouverte par curiosité. Dans cette version, Pandore n’apparaît même pas. C’est l’humanité qui est gardienne d’une jarre que Zeus a remplie avec les bienfaits et c’est un quidam qui, poussé par la curiosité, a décidé de l’ouvrir, provoquant le départ des bienfaits pour l’Olympe.

Il est intéressant de constater qu’il y a un flottement quant au contenu de la jarre. Chez Hésiode, ce sont les les maux, les fléaux qui y sont enfermés :

Pandore, tenant dans ses mains un grand vase, en souleva le couvercle, et les maux terribles qu’il renfermait se répandirent au loin. L’Espérance seule resta. Arrêtée sur les bords du vase, elle ne s’envola point, Pandore ayant remis le couvercle, par l’ordre de Jupiter qui porte l’égide et rassemble les nuages. Depuis ce jour, mille calamités entourent les hommes de toutes parts : la terre est remplie de maux, la mer en est remplie, les maladies se plaisent à tourmenter les mortels nuit et jour et leur apportent en silence toutes les douleurs, car le prudent Jupiter les a privées de la voix. Nul ne peut donc échapper à la volonté de Jupiter.

(Hésiode, Les Travaux et les Jours, v.94-105. Traduction : Traduction A. Bignan (www.remacle.org)

Homère raconte en revanche que Zeus possède deux jarres, l’une contenant les bienfaits et l’autre les maux :

Tel est le destin filé par les dieux aux mortels misérables : vivre affligés. Eux seuls n’ont point de souci. Il y a, sur le seuil du palais de Zeus, deux jarres de tous les dons qu’il nous donne, l’une de maux, l’une de biens. L’homme à qui c’est un mélange que donne Zeus foudroyant, tantôt rencontre un mal, tantôt un avantage  celui à qui il donne des outrages, il en fait un objet d’outrages. Celui-là, une faim canine le pousse sur la terre divine ; il va çà et là, sans être honoré des dieux et des hommes. 

Homère, Iliade, 24:525-533. Trad. Eugène Lassere, Homère. L’Iliade, Garnier Frères, 1960 (ponctuation modifiée)

La plupart des versions s’accordent cependant à voir l’espoir piégé par le couvercle qui se referme. Mais cet espoir peut être vu comme un fol espoir aveuglant l’esprit ou comme l’espérance.

Dans le récit hésiodique, tout concourt à cette ouverture de la jarre. Le mythe est censé expliquer pourquoi les hommes ont la vie dure. Peu importe que Pandore soit curieuse ou non. Elle a été créée pour déposer cette jarre dans le monde des hommes, pour leur porter la poisse, pour que leur félicité et leur trop grande proximité avec les dieux olympiens cesse. L’ouverture de la jarre est donc une fatalité. Mais pour que le geste soit effectué, il faut une raison. C’est forcément la curiosité. Un récipient fermé au contenu mystérieux entre des mains féminines. Une ouverture aux conséquences fâcheuses. Voilà les dénominateurs communs entre les deux récits. Voilà qui peut expliquer la confusion d’Erasme.

La première femme

Mais Pandore n’est pas vraiment Psyché. Cette dernière est une figure allégorique tardive symbolisant l’âme. Les Métamorphoses d’Apulée constituent un récit initiatique conduisant le personnage principal, Lucius, vers sa conversion au culte de la déesse Isis. Dans une certaine mesure, il vit le même parcours que Psyché dont le récit constitue un long excursus, raconté par une vieille femme à Lucius transformé en âne et à une jeune fille enlevée par des brigands. L’histoire de Pandore est tout autre. Plutôt que de conduire l’humanité, du moins certains individus, vers la lumière, elle en provoque la chute. Alors que Psyché est née de manière naturelle, Pandore est la première femme. Elle a été modelée dans de l’argile et tous les dieux lui ont accordé des dons extraordinaires. Avant l’ouverture de la jarre, les hommes vivaient dans une sorte d’âge d’or. Son geste y met fin et condamne les humains à une vie de labeur. Pandore est aussi considérée comme la mère de l’humanité : elle donne en effet une fille à Epiméthée. Cette fille, prénommée Pyrrha, épouse Deucalion, le fils de Prométhée. Quand Zeus décide de noyer l’humanité sous un déluge de pluie, eux seuls survivent. Ils reçoivent alors l’ordre de recréer l’humanité en jetant les os de leur mère par dessus leurs épaules. Par bonheur, ils parviennent à deviner le sens de l’énigme. Leur grand-mère étant la Terre (la déesse Gaïa), les pierres en sont ses os. Deucalion et Pyrrha balancent donc des cailloux derrière eux, par-dessus leur épaule. Des cailloux que lance Pyrrha naissent les femmes, alors que les hommes sont issus de ceux jetés par Deucalion (Bibliothèque d’Apollodore, I, 7.2).

Comment dès lors ne pas rapprocher Pandore de cette autre première femme et mère de l’humanité, à savoir la figure biblique d’Eve ? Cette coïncidence n’a pas échappé aux Pères de l’Eglise, même s’ils avaient pour but de nier l’existence de Pandore et d’affirmer celle d’Eve.

S’il y a eu quelque Pandore, laquelle (comme témoigne Hésiode) fut la première femme, elle a été couronnée par les Grâces, lorsque chacun lui offrit des dons, d’où elle a pris son nom. Mais ce pasteur prophétique, et non poétique, Moïse, nous représente Eve, la première femme, ayant plutôt sa vergogne couverte de feuilles que son front entouré de fleurs. Cette Pandore donc n’a point été.

Tertullien, Traité de la couronne du soldat, VII. Traduction : Édité par M. Charpentier, Paris (1844). http://www.tertullian.org/french/delacouronne.htm

Ce rapprochement a aussi été également immortalisé par le tableau de Jean Cousin qui représente une femme couchée appelée Eva Prima Pandora. On y retrouve des symboles liés au récit de la Genèse (le serpent enroulé autour de son bras et la branche de pommier qu’elle tient dans la main) et au mythe de Pandore (la jarre sur laquelle elle pose sa main).

Dans cette peinture de Jean Cousin, intitulée Eva Prima Pandora et réalisée vers 1550, on voit une femme presque nue couchée avec une jarre et une pomme.

Jean Cousin, Eva Prima Pandora, vers 1550

Dans le récit de la Genèse, Adam et Eve vivent dans le Jardin d’Eden, qui correspond à l’Âge d’or des Grecs. Il n’est pas nécessaire de travailler pour manger. Les deux premiers humains ont cependant l’interdiction de goûter au fruit de l’arbre de la connaissance. Mais le Malin est bien décidé à provoquer leur chute. Il choisit de tenter Eve, la femme. C’est elle qui goûte au fruit défendu, en l’occurrence une pomme. Adam et Eve sont chassés du Jardin d’Eden.

Si Eve, et toutes les femmes avec elle, ont endossé la responsabilité du péché originel, il n’en va pas tout à fait de même pour Pandore. Certes le texte d’Hésiode accuse la femme de tous les maux. Elle y est présentée comme une créature vorace dont le but est de dévorer les fruits du labeur des hommes. Mais à lire l’ensemble du récit, y compris les transgressions de Prométhée, on comprend que Pandore est avant tout l’instrument de la vengeance de Zeus. On ne peut donc pas vraiment lui en vouloir d’une curiosité un peu forcée.

Voir aussi notre version de l’histoire de Pandore dans ce même blog.

Par la suite, c’est la figure de Prométhée qui a effacé celle de Pandore. Ce fils d’un Titan devient, dans la pièce d’Eschyle le Prométhée enchaîné, un héros civilisateur qui a apporté le feu aux humains en dépit de la volonté de Zeus. Ce feu leur permettra de maîtriser de nombreuses techniques. Prométhée apporte également l’espoir aux humains. Un faux espoir leur permettant d’oublier leur condition.

LE CHŒUR.
Mais ta bonté pour l’homme n’alla-t-elle pas plus loin encore?

PROMÉTHÉE.
J’ai mis fin aux terreurs que l’attente du trépas inspirait aux mortels.

LE CHŒUR.
Et quel remède as-tu trouvé pour les guérir de cette maladie?

PROMÉTHÉE.
J’ai fait habiter dans leur âme d’aveugles espérances.

LE CHŒUR.
C’est un don bien précieux que tu as fait là aux mortels!

PROMÉTHÉE.
Et, de plus encore, je leur ai donné le feu.

LE CHŒUR.
Quoi! les êtres d’un jour possèdent le feu resplendissant!

PROMÉTHÉE.
Oui, ce maître qui leur enseignera tous les arts.

Eschyle, Prométhée enchaîné, 249-255. Traduction française : A. Pierron (remacle.org)

Zeus punit Prométhée à être enchaîné sur le Caucase, tandis qu’un aigle vient chaque jour dévorer son foie, qui se régénère pendant la nuit.

Contrairement à Eve dont la faute a durablement marqué la position de la femme dans la chrétienté, Pandore n’est pas devenu l’objet d’un opprobre durable. A témoin cette épigramme de l’auteur byzantin Macédonios de Thessalonique, qui vécut au 6ème siècle de notre ère. Son poème disculpe complètement Pandore :

En voyant Pandore, je ne peux pas m’empêcher de rire ; je n’accuse pas la pauvre femme ; mais je m’afflige de ce que les biens avaient des ailes ; car, lorsqu’ils s’envolèrent au séjour de l’Olympe, quittant les demeures des hommes, plût au ciel qu’il en fût tombé quelques-uns sur la terre ! Mais après avoir levé le couvercle, Pandore pâlit de peur, ayant perdu la beauté, les grâces dont elle avait été douée. Et maintenant la vie a un double désavantage : la femme vieillit plus vite, et la boîte n’a plus rien.

Anthologie palatine. Traduction: d’après http://remacle.org/bloodwolf/erudits/Anthologie/anth5.htm

La curiosité est-elle un vilain défaut ?

Dans la question 167 de la Somme théologique, Saint Thomas d’Aquin, affirme que « la luxure et la gourmandise ont pour matière les plaisirs que procure l’usage des réalités que l’on touche, tandis que la curiosité a pour matière le plaisir de la connaissance qu’offrent tous les sens. Cette curiosité, dit S. Augustin, « s’appelle concupiscence des yeux, car les yeux ont le rôle principal dans la connaissance sensible; c’est pourquoi on emploie le mot « voir », à propos de toutes les réalités sensibles. » C’est donc bien en visualisant et en convoitant les avantages que l’on peut tirer du contenu de la boîte que l’on devient curieux au point de prendre le risque de l’ouvrir.

Le thème de Pandore dans la littérature occidentale

Un livret de Voltaire

Voltaire a écrit en 1740 un livret pour une tragédie lyrique en cinq actes intitulée Pandore. L’intrigue est sensiblement différente puisqu’elle tourne autour des amours contrariées de Pandore et Prométhée. Les dieux enlèvent Pandore à Prométhée, mais doivent la lui rendre. Zeus ne s’avoue pas vaincu. Il envoie Némésis auprès de la jeune femme pour la pousser à ouvrir la fameuse jarre. Némésis, sous les traits de Mercure, l’enjoint à ouvrir le vase en usant du même argument que l’on retrouve chez Psyché :

Cette boîte mystérieuse
Immortalise la beauté:
Vous serez, en ouvrant ce trésor enchanté,
Toujours belle, toujours heureuse;
Vous régnerez sur votre époux;
Il sera soumis et facile.
Craignez un tyran jaloux;
Formez un sujet docile.

Bien entendu, Pandore tergiverse, mais elle finit par céder. Elle ouvre le pot et il en sort divers démons et furies. Elle-même tombe évanouie. C’est l’Amour qui viendra la sauver et la rendre à Prométhée. L’influence du texte d’Apulée est indéniable. Mais Eve n’est pas loin. En effet, un éditeur de la pièce précise que Voltaire appelle aussi cet opéra Prométhée, et par plaisanterie le Péché originel.

Le paradis des enfants de Nathaniel Hawthorne

Dans son merveilleux Livre des merveilles, Nathaniel Hawthorne consacre au mythe de Pandore un récit intitulé le Paradis des enfants. L’histoire, d’une fraîcheur exquise, est destinée à un public jeune.

Le monde dans lequel Nathaniel Hawthorne place l’histoire de Pandore est peuplé par des enfants, ce qui est très habile de la part de l’auteur. En effet, les adultes tels que nous les connaissons s’ennuieraient vite dans une période comme l’âge d’or, car il n’y a aucun défi à relever, aucune perspective. Mais les enfants n’ont aucune notion du temps. Ils passent leurs journées à jouer, s’amuser. Il faut sans cesse leur rappeler l’heure des repas, les devoirs à terminer. C’est donc dans ce paradis des enfants qu’Hermès conduit la petite Pandore, qui n’a donc rien à voir avec la femme fatale d’Hésiode. Il apporte aussi un coffre dont le couvercle est fermé par un nœud compliqué qu’il dépose dans la maison d’Epiméthée, lui aussi un petit garçon. Les deux enfants commencent par s’amuser, mais Pandore aimerait ouvrir la boîte.

Walter Crane (1845-1915), Pandora and the forbidden box, illustrant l’ouvrage de Nathaniel Hawthorne, Wonder Book for Girls & Boys, 1892

Walter Crane (1845-1915), Pandora and the forbidden box, illustrant l’ouvrage de Nathaniel Hawthorne, Wonder Book for Girls & Boys, 1892

Selon Epiméthée, le nœud indique qu’il est interdit de regarder ce qu’il y a à l’intérieur. Un jour, il en a assez de l’obsession de Pandore pour cette boîte. Il sort s’amuser avec ses compagnons, laissant la petite fille seule auprès du coffre. Pandore hésite, puis se met à manipuler le nœud qui se défait de manière soudaine. Désormais, il n’y a plus qu’à soulever le couvercle. C’est ce qu’elle fait. Tous les malheurs s’échappent et se répandent dans le monde de l’âge d’or. De peur, Pandore referme vite le coffre. C’est alors qu’Epiméthée revient. Il n’a que des reproches pour Pandore. On entend alors des petits bruits. C’est comme si quelqu’un frappait à l’intérieur du coffre. Pandore entend une petite voix qui supplie qu’on lui ouvre et jurant qu’elle n’est pas néfaste. C’est bien entendu l’Espoir.

Dans ce récit, la curiosité est un élément central. Et c’est dans un coffre, avatar de la boîte de Psyché, que l’auteur a enfermé les maux.

Ecoutez l’histoire (version inspirée de la version de Nathalie Hawthorne)