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Jean Richepin (1849-1926), a écrit en 1908 une féerie lyrique intitulée La Belle au Bois-Dormant en vers. Il s’agit d’un type de spectacle inspiré de la mythologie ou des contes, qui était très en vogue au 19ème siècle et un peu après). La grande Sarah Bernhardt y interprétait un rôle masculin, celui du poète Landry. Dans le prologue, divers animaux se demandent pourquoi on ne croit plus aux fées. C’est un hibou qui donne cette réponse.

Sarah Bernhardt dans " La belle au bois dormant ", pièce de Jean Richepin et Henri Cain : documents iconographiques - 1907 - Gallica-BNF

Sarah Bernhardt dans  » La belle au bois dormant « , pièce de Jean Richepin et Henri Cain : documents iconographiques – 1907 – Gallica-BNF

Tu veux savoir pourquoi dans le monde enchanté
Plus rien n’arrive ? Ecoute, et tâchant de comprendre
Les arrêts que ma voix sibylline va rendre,
Répète-les ensuite aux hommes de ton mieux.
S’il semble aujourd’hui mort, ce monde merveilleux,
C’est que, d’une sagesse un peu trop assagie,
Les hommes ont cessé de croire à sa magie.
Il faut avoir gardé des oreilles d’enfant
Pour ouïr la chanson du féérique olifant,
Traînant par les échos ses plaintes étouffées,
Pour voir au clair de lune apparaître les fées,
Sous leurs voiles en fils de la Vierge flottants,
Et dans leurs robes d’air, tissu couleur du temps.
Il faut avoir la foi naïve et pure en elles.
La foi fervente qui du cœur monte aux prunelles,
La foi qui, renouant les antiques accords,
A leur âme toujours présente, donne
 un corps.
Car elles vivent ; car la nature en est pleine ;
Car la brise fleurant les fleurs, c’est leur haleine ;
Car la flamme des vers luisants, des feux follets,
C’est leur regard; car l’eau
courante aux ruisselets,
Les doux bruits chuchotant dans l’herbe et les ramures,
Tous les soupirs, tous les frissons, tous les murmures,
C’est leur voix ; et dans tout ce qui palpite on sent
Leur être aérien qui vous frôle en
 passant.
Mais la sensation est si vague et si brève
Chez le douteux surtout, qu’il la traite de rêve,
Sans se douter, hélas ! l’imbécile douteur,
Que ce monde enchanté, l’homme en 
est l’enchanteur.
Ah ! rouvre donc ton âme aux lointaines bouffées
Du mystère ; crois-y, pauvre incrédule, aux fées ;
Sois l’ingénu de qui l’œil immatériel
Dans le rêve accepté fait naître le réel ;
Renonce au vrai trop vrai ; consens à la chimère,
Redeviens l’enfançon des jours où ta grand’mère
Fleurissait tes sommeils roses de contes bleus ;
Et le monde enchanté, le monde fabuleux,
Revivant au clairon de ta foi qui l’éveille,
Tu t’y promèneras de merveille en merveille !

Source : La belle au bois dormant : féerie lyrique en vers, par Jean Richepin et Henri Cain ; musique de scène par Francis Thomé – 1908 (Gallica-BNF)