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Dans le livret du ballet Giselle, Théophile Gautier traite d’un thème qui lui est cher, celui des mortes amoureuses. Petit tour d’horizon à travers son œuvre. 

Depuis quelques années, il est possible de profiter, dans les salles obscures, de retransmissions en direct de ballets et d’opéras sur des scènes illustres. Ainsi on peut assister à des ballets du Bolchoï ou des opéras du MET de New York. Cela de permet de découvrir des oeuvres dans des distributions, des mises en scènes ou des chorégraphies prestigieuses. Ce soir, j’ai assisté dans un cinéma à une retransmission en direct de Giselle, ballet dansé par la fameuse compagnie russe. Très beau spectacle malgré son côté désuet : la salle du Bolchoï est magnifique, mais sa scène est encore à l’ancienne, avec ses décors peints. Les costumes classiques et les fleurs en papier ajoutaient encore une touche à l’atmosphère surannée.

Le livret de Giselle été composé par Théophile Gautier, qui s’inspire d’une légende du folklore slave. Les willis sont à l’origine des fées. Mais dans l’interprétation que retient Théophile Gautier, influencé par l’auteur allemand Heinrich Heine et par un poème de Victor Hugo (Le fantôme dans Les Orientales), il s’agit de fantômes de jeunes filles mortes avant leur mariage, trompées par leur amoureux ou ayant trop aimé la danse. Elles sont vêtues de blancs, par allusion au vêtement nuptial. A minuit au clair de lune, elles dansent et entraînent dans leur ronde le malheureux qui passerait par là.

Giselle est une jeune paysanne qui adore danser et qui aime par-dessus tout son fiancé Albert. Or ce dernier est en fait un puissant duc, déjà fiancé à une femme noble. Son rival, le garde-chasse, également amoureux de Giselle, découvre la vérité. Alors que toute une troupe de vignerons et la famille de la fiancée d’Albert sont présents, le garde-chasse révèle le pot-aux-roses. Giselle en perd la raison et meurt. Albert se penche sur son corps, fou de douleur. Fin du premier acte.

Le second acte se déroule dans les bois, près d’un marais. C’est là que se trouve la tombe de Giselle. Le garde-chasse, puis Albert viennent s’y recueillir. Cette nuit-là, Giselle est accueillie parmi les Willis. Quand les femmes-fantômes surprennent le garde-chasse, elles l’emmènent dans leur folle sarabande jusqu’à ce qu’il meure de fatigue. C’est au tour d’Albert. La reine de la troupe de fantôme reste intraitable malgré les suppliques de Giselle : Albert doit aussi mourir pour lui avoir brisé le cœur. Mais Giselle continue à danser avec son amant et à le soutenir pour qu’il ne tombe pas d’épuisement jusqu’au petit matin. Quand les premiers rayons de soleil paraissent, les Willis disparaissent. Albert est sauvé. Il perd Giselle à jamais et devra continuer sa vie sans elle. Le livret de Théophile Gautier prévoit qu’il épouse la femme noble à laquelle il était fiancé, et cela avec la bénédiction de Giselle.

Sur cette lithographie d'un auteur inconnu, on voit un portrait de la ballerine Carlotta Grisi costumée en Giselle, lors d'une représentation à Paris en 1841. Vette lithographie est tirée de : Ivor Guest, The Romantic Ballet in Paris

Lithographie (auteur inconnu) de la ballerine Carlotta Grisi dans Giselle (Paris, 1841). Tirée de : Ivor Guest, The Romantic Ballet in Paris

Texte du livret de Théophile Gautier : Giselle

Avec ce livret, Théophile Gautier traite un de ses sujets favoris, celui des mortes amoureuses. L’âme d’une femme dans l’au-delà reste ou tombe amoureuse d’un jeune homme bien vivant. Ce dernier en éprouvera du reste une fascination qu’on pourrait qualifier de morbide, si ce n’est que parfois Gautier ajoute une touche d’humour à son récit.

Dans une nouvelle intitulée Le Pied de Momie, un jeune écrivain à la recherche d’un presse-papier achète ce qu’il croit être un pied de statue en bronze. D’après l’antiquaire, il s’agit du pied momifié de la princesse Hermonthis. Pendant la nuit, qui fait suite à un repas arrosé, notre homme voit le pied s’agiter, puis une femme entrer par la fenêtre. Une femme à laquelle il manque un pied. La jeune fille prétend être la propriétaire du pied et, pour le racheter, elle donne à l’écrivain un collier qu’elle porte autour du cou. Pour le remercier, elle l’emmène à travers les airs en Egypte, jusque dans le tombeau de son père, le pharaon Xixouthros. C’est au moment où il demande la main de sa fille au pharaon et qu’il se voit signifier un refus au prétexte qu’à son époque, on ne sait plus conserver les gens (eût-il eu 2000 ans de plus, la main de la jeune femme lui eût été accordée), qu’il est tiré de son sommeil par un ami. Pendant un instant, il croit avoir rêvé. Mais il remarque qu’à l’endroit où il avait posé le pied de momie se trouve maintenant un collier.

Statuette en ivoire de femme nue datant du Nouvel Empire, vers 1300 av. J.-C., Louvre (Wikimedia Commons)

Statuette en ivoire de femme nue datant du Nouvel Empire, vers 1300 av. J.-C., Louvre (Wikimedia Commons)

Texte de la nouvelle de Théophile Gautier : Le Pied de Momie.

 

Dans le même registre, on trouve la nouvelle intitulée Arria Marcella. L’action se situe à Pompéi. Un jeune homme visite le site archéologique avec deux amis. Pendant que ces derniers dorment, il projette de visiter la ville de nuit. Il s’enfonce dans les ruines et peu à peu la ville s’anime. Le visiteur essaie son latin pour communiquer avec les passants. Ses vêtements « gaulois » suscitent le rire. C’est au théâtre qu’il voit Arria Marcella et qu’il est remarqué par elle. La belle lui envoie une invitation à venir manger chez elle. Elle le reçoit, lui sert un magnifique repas. Mais au moment où les choses allaient devenir sérieuses, un vieillard apparaît et reproche sa conduite à Arria Marcella. Le jeune homme se retrouve alors dans les ruines désertes de la ville.

Jeune femme avec une tablette de cire, Maître d'Herculanum

Jeune femme avec une tablette de cire, Maître d’Herculanum

Texte de la nouvelle de Théophile Gautier : Arria Marcella.

On pourrait mentionner de nombreux autres textes dont le fameux Roman de la momie. Pour l’auteur, la séparation entre le monde des vivants et celui des morts n’est pas infranchissable et elle n’empêche pas les élans amoureux de part et d’autre. Ces amours n’ont pas d’avenir et ils  sont systématiquement interrompus, mais ils laissent dans l’esprit des mortels une empreinte indélébile.