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Cette série de plusieurs notes consacrées à un personnage fameux de la mythologie grecque démarre par une réécriture de son histoire en des termes qu’un public contemporain peut saisir sans connaissance préalable de la littérature antique ou de la religion de la Grèce ancienne.  

Pourquoi la vie est-elle parfois galère ? Il faut savoir qu’à l’aube des temps, les humains menaient une existence tranquille pépère. Ils ne subissaient ni la fatigue du travail, ni les maladies. Ils ne partageaient pas encore la compagnie … des femmes, ce qui contribuait pour beaucoup à leur sérénité. Bref, c’était l’âge d’or, le paradis sur terre. Mais cette situation n’était pas appelée à durer. Et cela à cause d’une créature appelée Pourrie-Gâtée. Pourrie-Gâtée était la première femme de l’univers. Elle n’avait ni père, ni mère, car elle avait été créée de toutes pièces, avec un peu de terre et d’eau, par Fameux-Boiteux, le dieu des bricoleurs. Elle était fort bien réussie. Pour parfaire son ouvrage, d’autres divinités étaient venues à la rescousse. Femme-Aux-Yeux-De-Chouette (à ne pas confondre avec Femme-Chouette-À-Mes-Yeux), une vieille fille acariâtre pour qui quenouilles et métiers à tisser n’avaient aucun secret, avait créé pour elle une robe qui mettait ses atouts en valeur. Elle lui avait aussi donné une magnifique ceinture. La reine de l’amour et de la beauté, Née-de-L’Écume, avait offert à la splendide créature d’argile des babioles, des colifichets, des rubans et des couronnes de fleurs. Quant à La-Fripouille, le dieu des brigands, il lui avait appris l’art indispensable du mensonge. Cette première femme, il faut se l’imaginer comme un sex symbol, une vampe, Marylin Monroe retenant sa jupe au-dessus d’une bouche de métro avant l’heure. Une créature de rêve qui déroule ses jambes interminables tout en roulant les hommes dans la farine de manière impitoyable et qui les dépouille sans même qu’ils s’en rendent compte. Ou seulement quand c’est trop tard. Une femme fatale en somme. Le terme n’est pas exagéré, car Pourrie-Gâtée fut conçue comme une arme de destruction massive dont les effets sur l’humanité devaient se faire sentir à tout jamais. Du moins tant qu’il y aurait des hommes … assez stupides pour se laisser plumer.

Dans cette peinture exécutée en 1824 par William Etty, un artiste qui vécut entre 1787 et 1849, Pandore est couronnée par des déesses appelées les Saisons.

William Etty (1787–1849), Pandore couronnée par les Saisons, 1824, Leeds Art Gallery (Wikimedia Commons)

Pourrie-Gâtée était en effet l’instrument de la vengeance divine. Elle devait servir les funestes desseins du puissant roi des dieux, qu’on appelait alors Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout, car il était omniscient, ou Lance-La-Foudre, vu qu’il avait la fâcheuse habitude de frapper de ses éclairs tout ce qui lui déplaisait.

Un jour, Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout se fâcha tout rouge à cause d’un vol. Mais il ne s’agissait pas de n’importe quel larcin. Aucun bandit n’avait pillé de l’or, un métal qui n’avait pas encore vraiment de valeur en ce temps-là. Aucun filou n’était parti avec la caisse. C’est le feu qu’on avait dérobé. Quant au voleur, ce n’était pas n’importe qui non plus. Cousin de Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout, il s’appelait Bison-Futé, parce qu’il réfléchissait toujours avant d’agir, contrairement à son frère Tête-de-Linotte, qui ne prenait la peine de penser qu’après une action, le plus souvent aux conséquences désastreuses. Bison-Futé et Tête-de-Linotte avaient encore deux frères. L’un s’est fait dégommé par Lance-La-Foudre. Le second, appelé La-Montagne, portait le ciel sur ses épaules. En plus d’être malin, Bison-Futé avait un amour immodéré pour ces insignifiantes créatures qu’étaient les humains. C’était une sorte de Robin des Bois, prêt à dépouiller les dieux pour redistribuer son butin aux pauvres hommes.

En ce temps-là, les relations entre les dieux et les hommes ne ressemblaient pas vraiment à un ciel sans nuages. Ils n’avaient que différends, désaccords et dissensions. Le premier épisode du drame que nous racontons s’est produit un jour qu’on jugeait une de leurs disputes. Pour discuter le bout de gras, on avait tué un bœuf. Une partie de l’animal était destinée aux divinités, l’autre aux humains. Bison-Futé se chargea de répartir les lots en deux parts censées être égales. Dans l’une, il avait placé tous les bons morceaux : filets, côtes, T-bone steaks, etc. Et toutes ces parties appétissantes, il les avait recouvertes avec la membrane de l’estomac. Cela donnait à ce premier tas un air peu ragoûtant qui provoquait plutôt un haut-le-cœur. La seconde part semblait au premier coup d’œil nettement plus alléchante, du moins pour les critères de l’époque, car elle était recouverte d’une belle couche de graisse, blanche et luisante. Mais sous le lard, il n’y avait que des os. A malin, malin et demi ! Si Bison-Futé était intelligent, Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout était clairvoyant. Il remarqua immédiatement que les parts étaient inégales, mais aussi trompeuses. Comme tout bon joueur d’échec, il avait toujours quelques coups d’avance. Son but : éloigner des dieux les cloportes qu’étaient les humains et les asservir pour qu’à l’avenir, ils œuvrent à la gloire des divinités en leur construisant des temples, en leur sculptant des statues et en leur offrant des sacrifices. Pour cela, il fallait procéder en plusieurs étapes et profiter de l’étrange attirance de Bison-Futé pour les hommes. Au nom de tous les dieux, Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout choisit donc, de manière délibérée, le tas recouvert de graisse. Soulevant la couche de gras, il découvrit les fémurs et autres os longs du bœuf. Bien entendu, il fit mine d’entrer dans une terrible colère. Et la colère de Lance-La-Foudre, ça ne rigole pas. Ça explose même de manière tonitruante. Ah ! Les hommes avaient droit à la belle viande rouge ! Qu’à cela ne tienne ! Le roi des dieux les priva de barbecue en leur supprimant le feu. Pour cela rien de plus simple : sa foudre n’avait qu’à éviter les arbres quand elle tombait. Et les humains ne pourraient plus aller récupérer le feu. En effet, les hommes ne savaient pas comment faire du feu. Ils étaient seulement capables de l’utiliser. Après un orage, ils récupéraient des braises sur les arbres foudroyés. Ensuite ils essayaient d’entretenir le foyer le plus longtemps possible, mais ils finissaient toujours par le voir mourir à la saison des pluies ou en allant se réfugier dans un marécage, après une rixe entre voisins. Une fois la flamme éteinte, ils se sentaient très malheureux, au point qu’ils répétaient sans cesse le nom du feu en se lamentant. (Toute ressemblance avec un film consacré à la recherche du feu est totalement involontaire). Et ils devaient attendre patiemment le prochain orage pour rallumer un brasier. Mais depuis que Lance-La-Foudre faisait attention à ne pas toucher des arbres en jetant ses traits enflammés, les hommes en étaient réduits à manger du steak tartare.

Voyant ses amis humains plongés dans le désarroi, gémissant sans cesse en psalmodiant le nom du feu, pleurant devant des tas de branches sèches, grelottant à l’entrée de leurs grottes, se réfugiant sur des arbres pour échapper aux méchants fauves aux longues dents, mastiquant misérablement de la viande crue, Bison-Futé n’écouta que son cœur et décida de dérober le feu dans le ciel pour eux. Il le dissimula habilement dans une tige de roseau et il le porta en catimini aux hommes.

Dans cette peinture exécutée en 1637 par Jan Cossiers, un artiste qui a vécu entre 1600 et 1671, Prométhée porte une torche enflammée à travers un ciel nuageux..

Jan Cossiers (1600–1671), Prométhée portant le feu, 1637

Ces derniers en furent si heureux qu’ils s’empressèrent de rallumer leurs fourneaux. Les frigos n’existant pas, le steak tartare avait certainement eu un effet désastreux sur leurs systèmes digestifs. Ils ne rêvaient donc que de bonnes viandes bien grillées. Les milliers de foyers qui s’allumèrent sur terre ne passèrent cependant pas inaperçus pour les habitants du ciel, les dieux. En voyant cette constellation de feux de camp, Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout entra dans une colère noire. En tout cas, c’est ce qu’il fit croire. Il pouvait mettre à exécution la seconde partie de son plan. Cette fois, il fallait employer les grands moyens pour pourrir définitivement la vie des hommes. Et pour cela, Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout décida de recourir à la vieille ruse du cadeau empoisonné. On allait faire aux humains un don très beau en apparence, un don attirant, irrésistible même. Mais en fait, il s’agirait d’un leurre. Un peu comme la belle couche de graisse qui dissimulait les os constituant la part des dieux lors de ce fameux dîner qui fâcha définitivement Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout. Ce piège allait se refermer sur l’humanité et dégrader considérablement ses conditions de vie. Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout donna donc à Fameux-Boiteux et à ses autres enfants des ordres pour créer Pourrie-Gâtée. On lui donna ce nom parce que chaque dieu lui avait fait plein de cadeaux. Et comme tous ceux qui ont été pourris-gâtés, elle en voulait encore et encore. Elle n’en avait jamais assez. Elle était insatiable. Celui qui l’accepterait comme compagne devait s’attendre à être rapidement ruiné. Tel était le guet-apens machiavélique qu’ourdit Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout contre les hommes.

Pour que le piège marche, il fallait encore qu’un imbécile accepte le cadeau. Il était tout trouvé. C’était Tête-de-Linotte. Et bien entendu, l’imbécile heureux avait complètement oublié le sage conseil de son frère Bison-Futé : « N’accepte aucun cadeau de la part des dieux, car cela précipiterait à nouveau les humains dans le malheur ! » Pour l’instant, ces derniers ne se doutaient de rien, trop occupés à faire tourner leurs broches. C’est La-Fripouille qui fut chargé d’amener Pourrie-Gâtée sur terre, auprès de Tête-de-Linotte. Et la jeune femme ne venait pas les mains vides. Elle apportait avec elle une drôle de dot. C’était une jarre bien fermée que La-Fripouille portait lui-même, car elle était énorme. Ce gredin de dieu déposa la jarre dans une arrière-cour de la maison de Tête-de-Linotte et recommanda à Pourrie-Gâtée de ne l’ouvrir sous aucun prétexte. Son contenu n’était pas destiné aux hommes, prétendit-il. L’ordre venait du reste de Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout, assura encore La-Fripouille en riant sous cape.

Dans cette peinture exécutée en 1626 par Nicolas Régnier, un artiste qui a vécu entre 1588 et 1667, Pandore, présentée comme l'allégorie de la vanité, ouvre une jarre.

Nicolas Régnier (entre 1588 et 1591 – 1667), Allégorie de la vanité – Pandore, 1626

Bien entendu, Tête-de-Linotte trouva la fiancée à son goût et il l’épousa sans la moindre hésitation. Pourrie-Gâtée trouva d’abord la vie sur terre amusante. Mais elle épuisa bien vite son époux et ses ressources. Elle finit par s’ennuyer. Elle repensa alors à la jarre que La-Fripouille avait posée dans un coin. Elle se souvint du conseil divin et elle hésita quant au parti à prendre. D’un côté, les dieux s’étaient montrés généreux envers elle. Devait-elle tromper leur confiance ? D’un autre côté, ces mêmes dieux l’avaient abandonnée chez les péquenots, alors qu’elle se trouvait très à son aise dans les palais célestes. Elle ne devait plus rien à ces dieux lâcheurs et manipulateurs. Il lui fallait désormais songer à elle-même et à l’amélioration de sa misérable condition. Que pouvait bien receler cette jarre ? Son contenu devait être en tout cas très précieux si les humains ne devaient pas y toucher. Si c’était le cas, pourquoi s’en priverait-elle ? Elle ouvrit donc la jarre. Catastrophe ! Cataclysme ! Il en sortit une sorte de nuée toute noire qui se dissipa dans l’atmosphère en lançant des cris d’orfraie et forma des nuages menaçants dans un ciel qui jusque là était toujours resté beau bleu. Ces nuages, c’était la foule des maux, des malheurs, des misères qui allait s’abattre sur les humains : maladies graves et vieillesse, souffrances et épuisement professionnel, pauvreté et famine, violence et guerres, mensonges et tromperies, crimes de tous ordres. Rien ne leur fut désormais épargné. Mais en voyant tous ces nuages noirs s’échapper du vase et s’enfuir, Pourrie-Gâtée eut peur d’avoir commis une grosse bêtise. Elle replaça aussitôt le couvercle. Caché tout au fond du pot, l’espoir n’avait pas eu le temps de prendre la poudre d’escampette. Il resta donc enfermé dans la fameuse jarre. C’est là-dedans qu’on le conserva précieusement, car désormais c’est ce dont les hommes avaient le plus besoin. Telle est l’histoire de Pourrie-Gâtée.

Quant à Bison-Futé, il fut sévèrement puni pour avoir dérobé le feu. Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout ordonna qu’il soit enchaîné solidement à un rocher. Chaque jour, un aigle venait dévorer son foie qui repoussait pendant la nuit. Ce n’est que bien plus tard qu’il fut libéré de la torture du volatile, grâce à une flèche tirée par un fils de Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout. Le roi des dieux finit par pardonner son chapardage à Bison-Futé.

Dans cette peinture exécutée en 1703 par Nicolas Bertin, un artiste qui a vécu entre 1667 et 1668–1736, le héros Hercule délivre Prométhée.

Nicolas Bertin (entre 1667 et 1668–1736), Hercule délivrant Prométhée, 1703

En définitive, c’était lui, Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout, le grand gagnant de l’histoire. L’insubordination de son cousin n’avait fait que servir ses desseins : les humains vivaient désormais une vie pleine de souffrances et d’aléas, une existence dont la seconde moitié n’était qu’un pénible déclin et qui se terminait désormais par le noir trépas. Alors, pour se concilier ces dieux à l’origine de leurs misères, ils utilisaient la majeure partie de leur énergie pour les honorer et se concilier leurs bonnes grâces. Comble de malheur, depuis l’arrivée de Pourrie-Gâtée, les humains étaient divisés en deux catégories bien distinctes, les hommes et les femmes. Ces catégories étaient certes attirées l’une vers l’autre, mais elles avaient parfois, souvent même, de la peine à se comprendre. De fait, leurs relations devinrent fort complexes et constituèrent une grande partie des chicaneries de l’existence. À l’humanité, il ne restait finalement plus que l’espoir resté au fond de la jarre pour se consoler.

Chacun aura reconnu dans cette histoire Pandore (Pourrie-Gâtée), Prométhée (Bison-Futé), Epiméthée (Tête-de-Linotte), Atlas (La-Montagne), Zeus (Grand-Esprit-Qui-Sait-Tout ou Lance-La-Foudre), Héphaïstos (Fameux-Boiteux), Athéna (Femme-Aux-Yeux-De-Chouette), Aphrodite (Née-de-L’Écume) et Hermès (La-Fripouille). Mais qui est Pandore ? Nous avons commencé par raconter son histoire en interprétant très librement les textes antiques qui lui sont consacrés. Parce que le sens des noms des principaux protagonistes non divins constitue l’une des clés de l’histoire, nous avons choisi d’en donner une traduction qui, tout en constituant une « belle infidèle », n’en est pas moins compréhensible pour le lecteur d’aujourd’hui. Quant aux dieux, nous les avons appelés par leurs épithètes plutôt que par leurs vrais noms. De prime abord, l’histoire pourrait tout aussi bien être racontée dans la région des Grands Lacs, en Amérique du Nord, qu’en Grèce ancienne.

Les plus anciens textes consacrés à Pandore sont ceux du poète Hésiode, qui aurait vécu au VIIème siècle avant J.-C. en Béotie. Des parties du mythe de Pandore sont présentées dans ses deux œuvres principales, la Théogonie et les Travaux et les Jours. Par la suite, aucun auteur de l’Antiquité ne reprend le mythe dans son ensemble. Il est seulement possible de glaner quelques détails supplémentaires ici ou là. Ces textes sont lacunaires et parfois ils se contredisent. Le mythe de Pandore soulève donc de nombreuses questions. D’où vient l’expression proverbiale de la boîte de Pandore ? La curiosité est-elle un vilain défaut ? Quel rôle a joué Pandore dans la naissance de l’humanité ? Quels sont les points communs et les différences entre Pandore et Eve ? Que symbolise la fameuse jarre ? Que contenait-elle en fait ? L’espoir est-il un mal ou un bien ? Voilà les interrogations auxquelles nous tenterons d’apporter des réponses dans les notes suivantes, tout en explorant le mythe de Pandore dans l’art et la littérature moderne, depuis la Renaissance. En effet, Voltaire, Goethe, Nerval et Nathaniel Hawthorne, entre autres, ont évoqué ce troublant personnage dans leurs œuvres.