La belle endormie s’est éveillée, que cela soit dû à l’atteinte du terme fixé par la fée, à un doux baiser ou bien encore à l’extirpation du morceau de lin somnifère. Le prince et la princesse forment désormais un couple prêt à affronter la vie. L’histoire pourrait s’arrêter là. Du reste, les frères Grimm ont opté pour un happy end expéditif : « ils vécurent heureux jusqu’à leurs derniers jours« . Mais chez Perreault et chez Giambattista Basile, la situation ne tarde pas à se compliquer notablement. Ce second épisode constitue en quelque sorte une répétition du premier. Le récit est en fait constitué d’une superposition de deux narrations, l’une suivant le destin unidirectionnel de la vie humaine, l’autre astrale et basée sur des alternances. Finalement toutes les significations du conte n’ont pas encore été épuisées, comme en témoigne l’approche originale du film de Disney, Maléfice, qui s’intéresse au passé de la méchante fée.

 Des situations compliquées

Revenons à la belle Thalie. Le roi, qui avait dans un premier temps oublié sa petite aventure avec une belle endormie, y repense un jour. Prétextant une partie de chasse, il retourne au château abandonné. Il y retrouve la princesse, mais surprise : elle se trouve en compagnie de deux bébés. La pauvre Thalie ignore comment elle s’est retrouvée dans cet endroit et qui sont ces deux enfants. Le roi possède évidemment la clé du mystère et il s’empresse de la lui révéler. Thalie prend plutôt bien cette annonce. En effet, elle et le roi se jurent un amour éternel. Petit souci : le roi est déjà marié. Peu lui importe. Le souverain se rend souvent en visite au château de Thalie. Comme il n’est pas très malin, il parle sans cesse de Thalie et de ses deux enfants à la cour. Voilà qui échauffe les oreilles de la reine, qui commence à se méfier des nombreuses parties de chasse de son époux. Elle menace alors son secrétaire des pires sévices s’il n’élucide pas l’énigme des vadrouilles royales. Le scribouillard finit par découvrir le pot aux roses et avertit immédiatement la reine. Cette dernière décide aussitôt de se venger de l’affront. Elle ordonne au secrétaire de retourner auprès de Thalie pour lui dire que le roi veut voir Soleil et Lune. Ainsi se prénomment les deux enfants. Thalie est tout heureuse de les envoyer auprès de leur père. Mais c’est une reine qualifiée de Médée qui les reçoit. Elle commande à son cuisinier d’égorger les bambins et de les accommoder à diverses sauces pour les servir au roi. Le cuisinier prend pitié des enfants et demande à sa femme de les cacher, tandis qu’il sacrifie deux agneaux. Pendant le repas, la reine déclare plusieurs fois au roi : « Tu manges du tien ! « . Le roi finit par s’énerver du comportement de la reine, qu’il interprète mal : il croit que la reine lui rappelle que tout ce qui est servi est à lui, car elle-même ne possédait rien avant de l’épouser. Contrarié, le souverain file dans une maison de campagne proche, histoire de se calmer les nerfs. La reine n’en reste pas là. Elle envoie à nouveau son secrétaire pour qu’il aille chercher Thalie. La malheureuse est accueillie à son tour par la reine qui lui indique un bûcher, sur lequel elle s’apprête à la faire brûler. Devant cette funeste perspective, la jeune femme cherche à gagner du temps. Elle demande à pouvoir ôter ses vêtements. La reine accepte, se disant que les beaux corsages de sa rivale, ce sera toujours ça de pris. Un dramatique strip tease commence alors : entre deux effeuillages, Thalie crie le plus fort qu’elle peut, espérant par là alerter son amant. Par bonheur, le roi arrive. Tout est alors réglé rapidement. Le bûcher est utilisé en cendres pour réduire la méchante reine et son obséquieux secrétaire. Le cuisinier reçoit une belle charge pour avoir sauvé les enfants. Enfin le roi, désormais libre, épouse Thalie en justes noces.

Tête de mouton et morceaux de viande sur un tableau de Francisco Goya peint entre 1808 et 1812

Francisco Goya, Nature morte à la tête de mouton, entre 1808 et 1812, Musée du Louvre, Paris

Chez Perreault, le prince n’ose pas parler de son mariage, ni de ses enfants à ses parents. Il craint surtout sa mère qui est une ogresse. D’après la rumeur, le roi l’avait épousée pour son argent. On prétendait aussi qu’en présence de petits enfants, la reine avait toutes les peines de se retenir. A la mort du roi, son père, le prince officialise son mariage. Peu après, il doit partir guerroyer contre le pays voisin. Il confie donc la régence à sa mère. A peine a-t-il tourné les talons que la vieille reine voit là l’occasion d’assouvir ses penchants cannibales. Elle envoie sa bru et ses petits-enfants, Aurore et Jour, dans une maison de campagne. Le banquet n’en sera que plus discret. L’ogresse vient les y retrouver et elle ordonne au maître d’hôtel de lui servir la petite Aurore, alors âgée de quatre ans, apprêtée à la sauce Robert. Bien entendu, le maître d’hôtel est incapable de tuer l’enfant. Il la cache. L’ogresse mange donc de l’agneau, mais le cuisinier avait préparé une sauce si bonne qu’elle ne remarque rien. Quelques jours plus tard, l’ogresse demande à manger le petit Jour, âgé de trois ans. Cette fois, on lui sert du chevreau sans que l’ogresse ne s’en rende compte. Mais l’appétit vient en mangeant. La reine-mère anthropophage ordonne alors que l’on lui accommode sa belle-fille. Elle dîne d’une biche tandis que la jeune reine retrouve ses deux enfants dans leur cachette. Malheureusement l’ogresse se promène un jour près de l’endroit où la petite famille est planquée. Découvrant la ruse de son cuisiner, elle fait installer une cuve pleine de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpents dans laquelle elle projette de précipiter la princesse, ses enfants, le cuisinier, sa femme et sa servante. Tout finit bien grâce au retour providentiel du roi. L’ogresse, dépitée, se jette d’elle-même dans sa cuve remplie de reptiles.

Une ogresse poursuit des jeunes filles sur une gravure illustrant un recueil de contes

L’ogresse dans Finette Cendron, Perrault, Mme d’Aulnoy, Hamilton et Mme Leprince de Beaumont, Contes des fées, Garnier frères, Paris, 1872

Dans l’histoire de Thalie, c’est la jalousie qui constitue le mobile de la reine, alors que chez Perreault, c’est le penchant anthropophage de la vieille reine. Dans les deux cas, on retrouve le motif du cannibalisme. Dans le conte italien, c’est une sorte de repas de Thyeste, au cours duquel on fait manger ses propres enfants à quelqu’un par vengeance. Chez Perreault, c’est l’appétit de l’ogresse qui faillit provoquer la perte de la Belle au bois dormant et de ses enfants. Dans les deux cas, il se trouve un personnage subalterne pour sauver les enfants et leur mère de l’égorgement.

Structure inversée chez Blanche-Neige

Le conte de Blanche-Neige a une structure inversée. On a d’abord l’épisode de la vengeance d’une méchante femme, suivi de la séquence du sommeil. On retrouve le motif de la rivalité : la reine de Blanche-Neige veut se débarrasser d’une jeune fille qui lui souffle la couronne de la beauté. La méchante reine a un côté anthropophage, puisqu’elle veut manger le cœur de Blanche-Neige. Elle joue aussi le rôle de la mauvaise fée, puisqu’elle se transforme en sorcière pour lui donner la pomme empoisonnée qui la plongera dans le sommeil. Dans cette histoire, c’est le rejet de la pomme qui provoque le réveil, tout comme l’arrachement du fil de lin fait ouvrir les yeux à Thalie. Quant au prince, il tombe amoureux de Blanche-Neige en la voyant dormir. En revanche, il décide de faire transporter son cercueil de verre dans un autre endroit. Dans le conte italien et chez Perreault, le roi ou le prince est présent à chaque fois que la princesse doit être sauvée : au moment du réveil et lorsque la méchante reine veut la mettre à mort. Chez Blanche-Neige, le prince n’est là qu’au moment du réveil. En revanche, le père de la princesse est absent et ne la protège pas.

Blanche-Neige est endormie au pied d'un rocher. La sorcière s'enfuit alors que les nains voient la scène avec désolation, dans un tableau de Hans Makart peint en 1872.


Hans Makart (1840–1884), Blanche-Neige endormie, 1872

Conclusion

Outre les interprétations bien connues de nature psychologique qui voient dans le sommeil de la Belle au bois dormant tout comme dans celui de Blanche-Neige une latence précédant l’entrée dans la vie sexuelle de la jeune femme, on peut interpréter ce conte de diverses façons. Nous évoquerons deux interprétations possibles. Notons cependant que tout conte peut être interprété de multiples façons et que chaque interprétation contribue à son enrichissement plutôt qu’à sa limitation.

La présence, dans la Belle au bois dormant, des déesses du destin, que ce soit à travers les fées ou le fuseau, laisse penser que cette histoire s’oppose à un autre type de récit dont le meilleur exemple est le mythe d’Œdipe. Œdipe ne parvient à aucun moment à échapper à son destin, tel qu’il a été prédit par l’oracle de Delphes. Tout se passe selon la prédiction, malgré tous ses efforts pour éviter les atrocités qu’il est censé commettre. La destinée demeure flexible. Dans l’histoire de la belle endormie, tout est mis en place pour éviter un destin funeste à un enfant. Comme il a longtemps été désiré (motif que l’on retrouve aussi dans l’histoire d’ Œdipe), il n’en est que plus précieux. Il représente tous les espoirs de ses parents, car il restera vraisemblablement unique. Lors du baptême ou de la fête qui en tient lieu, on omet délibérément de mettre un couteau dans le couvert de la fée qui coupe le fil de la vie. Cet oubli volontaire constitue une stratégie d’évitement d’un mauvais destin. Mais la mauvaise fée remarque l’absence de couteau et elle se sent bernée. Pour se venger, elle condamne l’enfant à une mort jeune, avant qu’elle atteigne l’âge de se marier. Par chance, une seconde fée se présente pour atténuer ce destin et transforme la mort en un long sommeil. La jeune fille s’endort conformément au sort puis, des années plus tard, elle se réveille. Entretemps elle est devenue une femme, rappelant la transformation de la chenille en papillon. Dans les versions les plus anciennes, cette transformation se produit pendant le sommeil, comme chez la chrysalide. La princesse s’est unie à un homme et elle est devenue mère. Elle a pu échapper à son sort qui consistait à mourir avant d’être nubile. Dans les versions récentes, la princesse se marie immédiatement et elle met rapidement des enfants au monde. C’était plus acceptable à raconter. Mais le sort continue à s’acharner sur elle. La marâtre ou la rivale, qui tente de la tuer, endosse le rôle de la méchante fée, si elle n’est pas cette méchante fée elle-même, revenue sous une autre forme pour essayer à nouveau de couper le fil de sa vie. Cela pourrait expliquer que Perrault attribue ce rôle à une créature monstrueuse, en l’occurrence une ogresse, plutôt qu’à une humaine. Là aussi, il se trouve une personne charitable pour éviter à la jeune femme de périr. Le roi revient enfin pour mettre fin définitivement à ses tourments. Il lui donne la place qui est la sienne, place qu’elle n’avait pas acquise auparavant. Dans le conte italien, le roi est déjà marié et Thalie est sa maîtresse. Mais en échappant à la mort que lui promettait la reine, elle devient reine à son tour. Chez Perreault, le prince n’annonce pas tout de suite son mariage à ses parents. Quand il devient roi, il amène son épouse à la cour. Lorsqu’il part à la guerre, il donne la régence à sa mère et non à sa femme. Une fois l’ogresse disparue, la jeune reine occupe sa position de plein droit et sans rivale. La belle endormie, pour contrecarrer le sort, doit devenir une femme puis trouver sa place. Quand elle a rempli ces deux conditions, elle peut enfin vivre une longue vie exempte de malheurs. Sur cette partie de sa vie, il n’y a plus rien à dire. Jamais deux sans trois : la fée du destin aura tout de même gain de cause. Le troisième combat est perdu d’avance. Mais il aura lieu à un moment ou la Belle au bois dormant sera à un âge avancé, auquel le trépas est acceptable.

Trois femmes d'âges différents représentant les âges de la vie filent et coupent le fil de la vie dans un tableau peint en 1885 par John Melhuish Strudwick.

John Melhuish Strudwick (1849–1937), Un fil doré, 1885

On peut aussi donner à l’histoire de la belle endormie un éclairage astral. Il n’épuise de loin pas l’histoire, mais constitue une superposition intéressante qui peut expliquer comment la jeune fille échappe à son destin funeste à plusieurs reprises. Les noms des enfants ne sont certainement pas choisis au hasard. Ils se prénomment Soleil et Lune dans le conte italien, Jour et Aurore chez Perrault. Ils évoquent des divinités astrales qui se succèdent dans le ciel. Pendant que la princesse dort, elle enfante des astres symbolisant eux-mêmes l’alternance du jour et de la nuit, et par métaphore, celle de la vie et de la mort. Ainsi à une narration unidirectionnelle, qui va de la naissance à une mort sans retour possible, se superpose un récit d’alternance des états de sommeil et de veille. La cachette dans laquelle la princesse se terre avec ses enfants pour échapper à la méchante fée se substitue au sommeil de l’épisode précédent. Une cachette est analogue au sommeil : elle est souvent sombre, obscure et elle empêche toute activité normale. Les plans de la méchante fée sont à nouveau déjoués : à la gentille fée succède un cuisinier compatissant. A travers cette alternance d’états de latence et de vie normale, la perspective d’un trépas prématuré s’éloigne. Il ne se produira qu’à un âge jugé normal.

La Nuit avec son cortège d’étoiles dans un tableau peint par Edward Robert Hughes (1857 - 1914).

Edward Robert Hughes (1857 – 1914), La Nuit avec son cortège d’étoiles, 1912

Le conte continue sa métamorphose

De nos jours, c’est la version romanesque, courte et exempte de détails étranges, à la notable exception du fuseau, qui est privilégiée. Un prince réveille, grâce à un chaste baiser, une princesse endormie de son long sommeil dû à une obscure malédiction. Cependant beaucoup de motifs ne trouvent aucune explication dans cette version. Il est intéressant de constater que dans la dernière version du conte, mis en film par Disney, on cherche à donner un nouveau sens à l’histoire. C’est à travers la destinée de la méchante fée, Maléfice, que la trame narrative se déroule désormais. Le thème diffère cependant notablement de celui de l’histoire d’origine. Le film pose en effet la question de la vengeance qui s’abat non pas directement sur celui qui a causé un tort, mais sur ses proches. Maléfice finit par réaliser que le malheur promis à Aurore pour se venger du roi, son ancien petit ami, est cruel, car il frappe une innocente. C’est l’amour qu’elle développe pour la jeune princesse qui finit par la sauver du sort qu’elle lui a elle-même jeté. Dans une perspective américaine, le conte devient morale.

Textes

La Belle au bois dormant, in Perreault, Contes. Edition présentée, établie et annotée par Jean-Pierre Collinet, Gallimard, Paris, 1981

Giambattista Basile, Le Soleil, la Lune et Thalie (Sole, luna e Talia), Pentamerone, journée v, conte 5, Wikisource (https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Contes_de_ma_mère_l’Oye_avant_Perrault/Le_Soleil,_la_Lune_et_Thalie)