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Ces mots, ce sont ceux de Cassandre. Elle cherche dans son délire à qualifier de mots durs Clytemnestre, alors que cette dernière s’apprête à la tuer en compagnie d’Agamemnon. Elle évoque un monstre synonyme de terreur pour les hommes d’équipage dans la mythologie grecque.

Cette créature fabuleuse n’agissait du reste pas seule, car non loin d’elle se terrait Charybde. Aller de Charybde en Scylla, c’est pas vraiment une sinécure. On doit plutôt être balloté et on s’accroche tant bien que mal au bastingage en tentant de retenir le contenu de son estomac. Charybde avale carrément l’eau de la mer et les vaisseaux qui flottent sur sa surface et elle recrache liquide et bateaux, qui ne ressortent pas toujours en très bon état. A quelques encablures de là, Scylla happe quelques malheureux marins encore tout estourbis et va les manger dans sa tanière. Du reste, Homère en dresse un portrait qui fait se dresser les cheveux sur la tête :

Elle a douze pieds difformes, et six cous sortent longuement de son corps, et à chaque cou est attachée une tête horrible, et dans chaque gueule pleine de la mort noire il y a une triple rangée de dents épaisses et nombreuses.

Scylla ne fut cependant pas toujours un monstre, ou alors seulement un bourreau des cœurs. Mais dans la mythologie grecque, décevoir un amoureux, surtout s’il s’agit d’un dieu, peut amener bien des ennuis.

Prenons donc un dieu ! Disons un dieu marin ! Mais ce dieu n’en fut pas toujours un. C’était à l’origine un simple pêcheur. Un jour qu’il tirait ses filets sur le rivage, il remarqua que des poissons qui étaient tombés sur une surface herbeuse se tortillaient bizarrement et, à force de se trémousser, ils retournaient dans l’eau dont ils sortaient à peine. Notre homme est curieux et il se dit que cette herbe a peut-être des propriétés surprenantes. Il en saisit une touffe qu’il se met à brouter. Aussitôt il est inexorablement attiré par l’élément liquide. Et là il subit une métamorphose étonnante : sa peau devient aussi bleue que la surface de la mer, une grande chevelure et une barbe azurée lui poussent. Mais non ! Ce n’est pas le Grand Schtroumpf ! Pas de traces d’une culotte et d’un bonnet rouges ! En revanche ses jambes ne peuvent plus sauter du tout, car elles se rejoignent et prennent la forme d’une queue de poisson argentée. Voilà une nouvelle divinité marine qui prendt le nom de Glaucos. Son nom signifie brillant, mais désigne aussi le vert ou le gris de la mer. D’où le glissement sémantique en français, car quand c’est glauque, c’est pas franchement brillant.

Une fois revenu de sa surprise d’avoir été admis au nombre des divinités marines, Glaucos se met à parcourir la vaste étendue liquide en faisant frétiller sa belle queue argentée. Un jour, il aperçoit une nymphe qui fait trempette sur une plage. Il est séduit par sa grâce et se met à la poursuivre. La jeune fille, en repérant cette créature bleutée, pousse un cri, sort des flots et s’enfuit en courant. Elle se réfugie sur un rocher, hors d’atteinte. C’est à ce moment-là que la queue de poisson de Glaucos devient un handicap certain.

Salvatore Rosa (1615-1673), Glaucus et Scylla, Musée des Beaux-Arts de Caen

Salvatore Rosa (1615-1673), Glaucus et Scylla, Musée des Beaux-Arts de Caen

Glaucos décide alors d’user de sa meilleure rhétorique pour séduire la belle. Il lui raconte son histoire, vante ses pouvoirs divins. Mais Scylla ne se laisse pas attendrir et elle se casse. Dépité, Glaucos ne se considère pas pour autant vaincu. Si la drague directe ne marche pas, il peut encore recourir à des moyens non conventionnels pour posséder Scylla. Replongeant dans les flots, il se rend chez la magicienne Circé. Il lui explique comment il s’est ramassé un râteau et lui demande si elle ne disposerait pas d’une petite potion capable de faire changer d’avis Scylla sur la perspective d’une aventure lascive avec lui.

Circé était une grande magicienne et elle possédait bien entendu un tel philtre dans son magasin à poisons. Mais elle regarde attentivement Glaucos et elle le trouve tout à fait à son goût. A chacun son goût du reste. Et d’ailleurs tous les goûts sont dans la nature. Circé reproche alors au dieu tout bleu de s’accrocher à une petite dinde qui ne voudra jamais de lui, alors qu’une déesse expérimentée pourrait lui faire connaître bien des délices. Glaucos est plutôt du genre têtu et il répond qu’il veut Scylla et c’est tout. Et il s’en va. Mais il avait fâché Circé. Et ça, ce n’était pas une bonne idée. Quand Circé est contrariée, elle se venge en recourant à la magie. Se lasse-t-elle d’un amant ? Elle le transforme en animal, choisissant l’espèce à son gré. Sa maison est entourée de lions, d’ours, de loups tous gentils comme des agneaux et qui viennent lui manger dans la main. Mais en face d’une rivale, elle opte pour une solution plus radicale. Après ça, Scylla ne disposera plus d’un seul avantage physique titillant le désir de Glaucos. Et en plus, elle embêtera tout le monde pour l’éternité.

Circé se rend dans sa cuisine et concocte une potion dont elle a le secret. Elle choisit des herbes particulièrement néfastes, désagréables et nauséabondes. Elle compose une incantation terrifiante qu’elle récite au-dessous de la potion glougloutante. Ensuite elle se rend à l’endroit où Scylla aime à se retirer. C’est une petite grotte avec un bassin d’eau de mer. La magicienne verse sa décoction maléfique dans l’eau et repart.

Circé jalouse jette une potion magique dans le puits, où sa rivale en amour, Scylla, se baigne.

John William Waterhouse (1849–1917), Circe Invidiosa (Circé jalouse), 1892

Quand la malheureuse Scylla arrive dans son repaire, elle plonge dans l’eau sans méfiance. Aussitôt des têtes de chien se mettent à sortir de son propre corps. Elle croit d’abord que ces bestioles nagent autour d’elle. Mais elle comprend vite que c’est sa propre chair qui devient canine. Elle est méconnaissable. En voyant les dégâts, Glaucos pleura Scylla comme si elle était morte. Il prit aussi Circé en haine, car elle avait provoqué la perte de celle qu’il aimait. Quant à Scylla, elle restera dans sa grotte et attaquera les bateaux qui passaient à sa portée, qu’il s’agisse des compagnons d’Ulysse ou des Argonautes. Elle ne devait son malheur qu’au fait d’avoir été le jeu d’amours divines frustrées, mais sa vengeance fut terrible et durable, frappant au hasard des innocents.

Si nous revenons à notre point de départ, quel peut être le point commun entre Clytemnestre et Scylla, dans l’esprit de Cassandre ? Clytemnestre est traitée de chienne dans le même passage, l’animal qui hybride le corps de Scylla. La chienne symbolise elle-même la vengeance : les Erinyes sont souvent qualifiées de chiennes poursuivant les criminels. Mais peut-être qu’à l’instar de Scylla, Clytemnestre se venge aussi d’un malheur qu’elle a subi, impuissante, quand Agamemnon a accepté le sacrifice d’Iphigénie. Sa vengeance devient hors norme et ne frappe pas seulement son époux, mais aussi Cassandre, prophétesse captive, ramenée de Troie comme butin, étrangère à la malédiction des Atrides. La devineresse peut comparer, de manière tout à fait subjective, l’aveuglement de celle qui s’apprête à l’abattre à celui de Scylla qui happe au hasard les compagnons d’Ulysse, qui ne lui ont causé aucun tort. Rappelons que les crimes commis dans la mythologie grecque provoquent souvent des réactions en chaîne, qui sont parfois arrêtées par l’intervention d’un dieu ou d’un héros. Si c’est un tribunal d’Athènes qui mit fin à la malédiction des Atrides, en jugeant Oreste, avec la complicité d’Athéna, Héraclès est censé avoir débarrassé la mer de Scylla.

Références

Le titre de cette note provient de l’Agamemnon d’Eschyle (v. 1233-1234).

La description de Scylla est tirée du Chant 12 de l’Odyssée d’Homère (v. 89-92, traduction de Leconte de Lisle).

L’histoire de sa transformation en monstre est racontée dans les Métamorphoses d’Ovide (XIII, 719-749; 898-968; XIV, 1-75).

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