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En cette veille de célébration pascale, il est impossible d’échapper à l’image de la Vierge qui pleure sur le corps de son fils mort, après sa descente de la croix. La douleur d’une mère qui pleure son enfant est un thème que l’on rencontre dès la plus haute antiquité. Les larmes antiques et celles de la Vierge ne sont cependant pas tout à fait identiques. Les premières sont provoquées par les malheurs que les caprices des dieux envoient aux hommes, alors que les secondes proviennent de la douleur attachée à l’existence humaine. Et qu’en est-il aujourd’hui de l’image de la mère en pleurs ?

Niobé était la fille de Tantale. Elle a épousé Amphion, le roi de la ville Thèbes, dont elle a eu sept fils et sept filles. Ses enfants comptaient la présence de Zeus, le roi des dieux, deux fois dans leur ascendance. En effet, Zeus était le géniteur de Tantale et celui d’Amphion. Niobé était orgueilleuse comme son propre père. On ne sait pas exactement de quel acte d’impiété Tantale se rendit coupable, mais sa punition dans les Enfers est restée célèbre: de la nourriture et de la boisson lui était présentées et au moment où il voulait s’en saisir, tout lui échappait pour revenir ensuite.

Niobé commit une faute irréparable. Elle se vanta du nombre et de la beauté de ses enfants et se moqua de Léto, mère d’Apollon et d’Artémis, qui ne mit au monde que ces jumeaux divins. Il n’en fallait pas moins pour que la machinerie de la vengeance divine se mette en marche. Apollon et Artémis traversèrent le ciel cachés par des nuages et, parvenus à Thèbes, ils tirèrent des flèches dans le coeur de chacun des enfants de Niobé. Celle-ci s’effondra sur le sol et pleura la mort de sa progéniture par d’abondantes larmes. Elle fut transformée en rocher et transportée dans un massif montagneux. On dit que du rocher que fut Niobé s’écoule une source intarissable. Niobé est ainsi devenue le symbole de la mère en pleurs.

Abraham Bloemaert (1564–1651), Niobé désespérée pour ses enfants, 1591, Statens Museum, Copenhague

Abraham Bloemaert (1564–1651), Niobé désespérée pour ses enfants, 1591, Statens Museum, Copenhague

Hécube, l’épouse de Priam et la reine de Troie, n’a pas beaucoup moins d’enfants à pleurer. Ils sont morts dans les combats qui ont opposé Grecs et Troyens. Polyxène est sacrifiée sur la tombe d’Achille. Cassandre est emmenée en captivité où elle connaîtra un sort funeste elle aussi. Même son petit-fils Astyanax, le rejeton d’Hector, a été précipité du haut des murailles de la ville. Dans la tragédie d’Euripide intitulé Les Troyennes, la vieille reine a la charge de pleurer sur le corps de son petit-fils, car sa mère, Andromaque, a déjà été emmenée en captivité :

Avec amour ta mère cultivait le jardin de tes boucles : c’était pour que le sang coulât si pur de ton crâne fracassé ! Horreurs dont je ne veux pas parler ! O mains, quelle douce ressemblance vous aviez avec celles de votre père ! Vous voici devant moi rompues, fracassées, inertes. O bouche chérie qui a lancé tant de cris joyeux, c’est fini ! Tu mentais quand en te jetant sur mon lit criais : « Mère, oui, je couperai une grosse boucle de mes cheveux sur ta tombe, j’y amènerai le cortège de mes compagnons et t’adresserai de tendres adieux.  » Ce n’est pas toi qui me pleures, c’est moi qui, dans ton jeune âge, moi une aïeule sans patrie, sans enfants, ensevelis ton malheureux corps. Hélas ! tant de baisers, et mes soins, et mes nuits sans sommeil, tout est perdu pour moi !

Et plus loin, la vieille reine de conclure plus généralement sur le malheur humain :

Insensé celui d’entre les mortels qui croyant son bonheur stable se plaît dans la joie ! Dans leurs vicissitudes, les destinées, tel un homme frappé de démence, bondissent tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et ce n’est jamais le même homme que favorise le destin.

(Les Troyenne, Euripide. Théâtre complet 2, traduction Henri Berguin, Paris, 1966)

Ainsi les malheurs qui frappent les humains sont soit le prix de leur propre folie, soit le fait du hasard. Cette conception change du tout au tout avec le christianisme. Le monde est désormais une vallée de larmes. La faute qui en est la cause a été commise au début des temps. A travers la passion du Christ, la douleur est mise en avant, exacerbée, exaltée. A sa souffrance et à sa mort répondent les larmes de sa mère, la Vierge Marie. Dès le Moyen-Âge, elle est représentée en pleurant sur le corps de son fils, en le tenant dans ses bras, sur ses genoux. C’est la treizième station du Chemin de Croix, représentant la descente de la croix, ou le poème liturgique appelé le Stabat Mater, mis en musique à de multiples reprises par les plus grands compositeurs.

Elle était debout, la Mère, malgré sa douleur,
En larmes, près de la croix ,
Tandis que son Fils subissait son calvaire.

Alors, son âme gémissante,
Toute triste et toute dolente,
Un glaive transperça.

Qu’elle était triste, anéantie,
La femme entre toutes bénie,
La Mère du Fils de Dieu !

Dans le chagrin qui la poignait,
Cette tendre Mère pleurait
Son Fils mourant sous ses yeux.

Quel homme sans verser de pleurs
Verrait la Mère du Seigneur
Endurer si grand supplice ?

Qui pourrait dans l’indifférence
Contempler en cette souffrance
La Mère auprès de son Fils ?

Pour toutes les fautes humaines,
Elle vit Jésus dans la peine
Et sous les fouets meurtri.

Elle vit l’Enfant bien-aimé
Mourant seul, abandonné,
Et soudain rendre l’esprit.

Mais si Marie pleure son fils, le supplice de ce dernier prend un sens tout à fait particulier puisqu’il meure pour racheter les fautes des hommes. Sa douleur est grave, digne et ne ressemble en rien aux thrènes des pleureuses antiques.

Rogier van der Weyden (1399/1400–1464), La descente de la croix, entre 1435 et 1438, Musée du Prado (WIkimedia Commons, Google Earth)

Rogier van der Weyden (1399/1400–1464), La descente de la croix, entre 1435 et 1438, Musée du Prado (WIkimedia Commons, Google Earth)

Michel-Ange (1475 - 1564 à Rome), Pietà, 1499, Basilique Saint-Pierre, Cité du Vatican

Michel-Ange (1475 – 1564 à Rome), Pietà, 1499, Basilique Saint-Pierre, Cité du Vatican (Wikimedia Commons)

Franz von Stuck (1863–1928), Pietà,1891, Städel  (Wikimedia Commons)

Franz von Stuck (1863–1928), Pietà, 1891, Städel (Wikimedia Commons)

Aujourd’hui la douleur de la femme qui pleure son fils a pris la figure des Mères de Srebrenica, tragédie dont on commémorera le vingtième anniversaire en 2015. L’image de l’actrice Angelina Jolie, la tête couverte d’un voile noir, qui est venue se recueillir en 2014 dans le cimetière où sont enterrés ces hommes et ces garçons massacrés, a certainement frappé les esprits. Si cette image n’est pas sans évoquer celles de Marie pleurant son fils, la douleur qu’elle ressent est le fait de l’absurdité et de la folie des hommes.