Les contes parlent souvent de princesses. Mais comment sont définies les qualités inhérentes aux princesses ? Devient-on princesse par filiation, mariage ou grâce à ses vertus ? Deux contes de Grimm donnent à cette question des éléments de réponses pour le moins surprenants. 

Le conte des frères Grimm intitulé « La Princesse aux pois » raconte l’histoire d’un jeune prince désireux de se marier. Son père, le roi du pays, envoie alors une missive dans les royaumes avoisinants pour faire venir des princesses, étant entendu que le prince ne peut épouser qu’une princesse. Le bruit du souhait du jeune prince de convoler en justes noces se répand rapidement. C’est alors que de nombreuses jeunes femmes arrivent au palais. Mais beaucoup ne sont pas de vraies princesses. Voyant toutes ces jeunes femmes démasquées, le prince est un peu désespéré. Mais ses parents le rassurent en lui disant que parfois le bonheur frappe à la porte et qu’il suffit de lui ouvrir. Et justement à ce moment-là on frappe à la porte. Une jeune femme seule, vêtue de haillons, apparaît. Elle prétend être la fille du roi d’un pays lointain. Elle explique qu’en voyant le portrait du prince, elle est partie précipitamment sans emmener sa suite avec elle. Le roi est dubitatif, mais la reine le rassure en lui disant qu’elle connaît un moyen simple de vérifier sa qualité princière. Elle propose à la soi-disante princesse de prendre un repos bien mérité après un tel voyage, car elle doit être bien fatiguée. Elle fait préparer un lit pour elle. Elle y ajoute trois pois, l’un au pied, l’un au milieu et le dernier au chevet. Elle ordonne qu’on ajoute encore six matelas et la parure. Au petit matin, la reine va voir si la jeune femme a bien dormi et elle la trouve éveillée. « Comment avez-vous dormi ? », demande la reine. « Affreusement ! Je n’ai jamais dormi dans un tel lit. Il était si dur qu’on aurait dit que j’étais couchée sur des pois », répond la fille. En entendant ces mots, la reine reconnaît qu’il s’agit d’une vraie princesse. Elle lui fait remettre de magnifiques tenues et des bijoux et la marie à son fils.

Cette histoire rappelle celle des habitants de la ville de Sybaris, une colonie grecque antique d’Italie du Sud, connue pour abriter les personnes les plus douillettes qui soient. A un Sybarite qui lui demande s’il avait bien dormi la nuit précédente, son concitoyen répond : « Non ! J’ai très mal dormi. Un des pétales de rose qui formaient ma couche était plié en deux. » (D’après Sénèque, De la colère, II, 25)

Dans l’histoire des « Trois fileuses« , également des frères Grimm, une fille refuse de filer la laine car elle trouve cela trop fatigant. Sa mère se fâche contre elle et le vacarme de la dispute attire l’attention de la reine qui passait par hasard dans la rue. La mère a trop honte d’avouer la paresse de sa fille et prétend qu’elle n’a pas les moyens de lui fournir assez de lin tant elle met du cœur à l’ouvrage. La reine propose alors d’emmener la fille chez elle et de lui fournir tout le lin qu’elle voudra. Arrivée au palais, la reine montre à sa nouvelle pupille trois chambres remplies du sol au plafond de lin. Elle lui promet que si elle file tout le lin, elle la donnera en mariage à son fils aîné. Mais la pauvre fille, qui n’a jamais filé un centimètre de fil de toute sa vie, reste alors sans bras devant une telle quantité de travail à abattre.

A. Rötting, Le matin, 1840 (Wikimedia Commons)

A. Rötting, Le matin, 1840 (Wikimedia Commons)

La reine vient s’enquérir de ses progrès et remarquant que son ouvrage n’avance guère, elle lui rappelle les délais qu’elle lui a fixés. C’est alors que la jeune aperçoit par la fenêtre trois femmes à l’aspect étrange. L’une avait un pied aussi large que la pelle à pain d’un boulanger, la seconde une lèvre tombante jusqu’au menton rappelant celle du chef Raoni et la troisième un pouce ressemblant à une cuillère. La conversation s’engage. Les trois femmes avouent qu’elles adorent filer et acceptent d’aider la jeune femme à une seule condition. Elle doit s’engager à les inviter à ses noces et à les installer à sa table. Elles filent alors tout le lin et s’en vont une fois les trois chambres vidées de leur lin mis en bobines. Quand la reine revient, elle est épatée par le résultat et organise le mariage sans tarder. La jeune fille demande alors à pouvoir inviter ses trois cousines et à les asseoir à sa table. Personne ne trouve rien à redire à cela. Le grand jour arrive et les trois fileuses se présentent au palais. Bien entendu, elles attirent l’attention des invités, ce d’autant plus qu’on les installe à la table des mariés. Le prince est un peu surpris de l’apparence de ces cousines. Il va vers chacune et leur demande d’où vient sa particularité physique. Toutes trois expliquent que cela vient du travail du filage. La première a le pied aussi large que la pelle à pain d’un boulanger parce qu’elle frappe le rouet; la seconde a une lèvre tombante jusqu’au menton rappelant celle du chef Raoni parce qu’elle mouille le lin et la troisième est dotée d’un pouce ressemblant à une cuillère car elle tord le fil. En entendant cela, le prince est effrayé et il décrète que jamais sa jeune épouse ne touchera un rouet. Voilà la jeune fille libérée de l’obligation de travailler et … princesse.

Le filage, le tissage et les travaux de couture étaient des activités essentielles surtout à l’époque où les vêtements de confection n’existaient pas. Elle étaient féminines  par excellence depuis la nuit des temps, mais pas exclusivement l’apanage des servantes. Ainsi Pénélope est la fille du roi de Sparte et elle a épousé Ulysse le roi d’Ithaque. Pourtant c’est elle  qui tisse le linceul de son beau-père. Quant à Hélène, elle aussi fille de roi et reine, brode un magnifique tissu qu’elle offre à Télémaque.

Les trois fileuses ne sont pas sans rappeler les Moires, les trois déesses du destin de la mythologie grecque. Filles de la Nuit, Clotho tisse le fil de la vie tandis que Lachésis le déroule et qu’Atropos le coupe. Mais dans l’histoire des frères Grimm, les trois fileuses ne symbolisent pas la vie dans son ensemble, mais plutôt le deus ex machina permettant à la jeune femme d’échapper à une destinée de labeur et de devenir une princesse à part entière.

Francesco Salviati (1510–1563), Les trois Destinées, 1550, Palais Pitti (Wikimedia Commons)

Francesco Salviati (1510–1563), Les trois Destinées, 1550, Palais Pitti (Wikimedia Commons)

De nombreuses histoires montrent des princesses nées ou de futures princesses bienveillantes, courageuses, vertueuses et ne rechignant pas à la tâche. Que l’on songe à Cendrillon réduite au rang de servante par sa marâtre et ses deux filles, à Peau d’Âne qui garde les cochons ou à Blanche-Neige qui fait le ménage chez les sept nains de la montagne. Mais les deux histoires des frères Grimm citées ici donnent des princesses un portrait totalement différent : elles ne dorment que dans des lits confortables et n’aiment pas travailler. Et c’est vrai que cela est plus conforme à l’idée qu’on se fait d’une princesse : on a en effet de la peine à imaginer Charlène de Monaco en train de faire la vaisselle ou Kate, la duchesse de Cambridge, repassant son linge. Une vraie princesse porte de jolies toilettes, participe à des galas de charité et passe ses vacances dans des endroits de rêve. That’s it !