Une déesse de l’équilibre et de la justice

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La déesse égyptienne Maât est la fille du dieu solaire Rê. Dans l’iconographie, on la représente soit sous la forme d’une déesse qui porte une plume dans ses cheveux, soit sous la forme d’une plume.

Maât, Tombe de Séthi 1er

Maât, Tombe de Séthi 1er

Maât représente les idées d’ordre et d’équilibre et cela sur plusieurs plans : l’ordre cosmique voulu par le démiurge, l’ordre politique dont le pharaon est le garant et l’ordre social auquel chacun peut et doit contribuer.

Il s’agit d’une part de combattre les manifestations du désordre qui menacent le monde créé. D’autre part, il faut éviter de commettre des actes pouvant empêcher le bon fonctionnement de l’organisation politique.

En ce qui concerne l’individu, la sentence tombe dans l’autre monde. En effet, quand le défunt pénètre dans le tribunal des morts, son cœur est déposé sur un des plateaux d’une balance. Sur l’autre plateau, on trouve la plume de Maât. Le défunt doit se livrer à une confession négative en déclarant : « Je n’ai pas commis ceci ou cela ». Si les deux plateaux s’équilibrent, le défunt pourra accéder au Royaume des Morts. Dans le cas contraire, la Grande Dévoreuse le dévorera et le défunt disparaîtra à jamais.

Le Livre des Morts, Papyrus de Hunefer (Wikimedia Commons)

Le Livre des Morts, Papyrus de Hunefer (Wikimedia Commons)

 

Panacée

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Panacée était l’une des filles du dieu grec de la médecine, Asclépios, et de son épouse Epionè. Son nom vient de deux racines : pan signifie tout et akos le remède. Ses sœurs portent également des noms liés à la santé : Iasô est à rapprocher du verbe iaomai qui veut dire guérir tout comme Akesô est à mettre en parallèle avec le verbe akomai qui a le même sens. Quant à Hygie, sans doute la plus connue, elle est une personnification de la santé. Seule Aeglè (la resplendissante) a une nom qui n’est pas directement lié à la santé (encore qu’on puisse parler de mine resplendissante).

Le dieu Asclépios a également plusieurs fils. Tout d’abord les médecins Machaon et Podalire, connus déjà dans l’Iliade comme médecins. Télesphore est une divinité associée à la convalescence. Elle est apparue tardivement dans le culte d’Asclépios et elle est peut-être d’origine celte, apportée en Asie mineure par les Galates.

Asclépios lui-même est le fils du dieu Apollon, également lié à la guérison, et de Coronis, la fille d’un roi thessalien. Enceinte du dieu, la jeune femme se serait mariée avec un mortel. Apollon la tua pour se venger. Mais au moment où le bûcher funèbre allait consumer son corps, Apollon recueillit l’enfant et le confia au centaure Chiron. C’est auprès de ce maître qu’Asclépios apprit l’art de la médecine. Il fut rapidement un excellent guérisseur. Il parvint à ramener un mort à la vie. Voyant cela, Zeus se mit en colère et il le foudroya. Reconnaissant toutefois qu’Asclépios apportait des bienfaits, Zeus l’a métamorphosé en une constellation qu’on appelle le Serpentaire.

Les malades se rendaient dans sanctuaires d’Asclépios pour y trouver la guérison. Les prêtres d’Asclépios n’étaient pas à proprement parler des médecins. La méthode thérapeutique dite de l’incubation se rapprochait plutôt de la divination par les songes. Le patient dormait dans le temple dans l’espoir que le dieu lui conseille un remède. Le sanctuaire d’Asclépios le plus connu est Epidaure, mais le culte lui-même est sans doute d’origine thessalienne. La ville de Trikka abritait un des plus anciens temples d’Asclépios.

Le serpent est étroitement associé à Asclépios : des serpents sacrés vivaient dans ses temples et c’est sous la forme d’un serpent que le dieu Asclépios fut introduit à Rome où il devint Esculape. Du reste, l’attribut principal est un bâton autour duquel s’enroule un serpent. Cet animal est un symbole d’immortalité. D’une part, il vit dans ou proche de la terre et, d’autre part, ses mues sont assimilées à des renaissances.

Asclépios, copie romaine (ca. 160 AD), d’un original du 4ème siècle av. J.-C. d’une statue d’Asclépios provenant du sanctuaire du dieu à Epidaure. Musée national d’Athènes. Photo par Giovanni Dall'Orto, Wikimedia Commons. Asclépios, copie romaine (ca. 160 AD), d’un original du 4ème siècle av. J.-C. d’une statue d’Asclépios provenant du sanctuaire du dieu à Epidaure. Musée national d’Athènes. Photo par Giovanni Dall’Orto, Wikimedia Commons.

La médecine semblait être une affaire de famille. On connaît plusieurs reliefs sur lesquels Asclépios est représenté avec les siens. Deux proviennent de l’Asclépeion du Pirée et un troisième de Thyréa.

Relief votif représentant Asclépios avec Machaon, Podalire et ses trois filles, trouvé à Thyréa et conservé au Musée national d’Athènes (Wikimedia Commons) Relief votif représentant Asclépios avec Machaon, Podalire et ses trois filles, trouvé à Thyréa et conservé au Musée national d’Athènes (Wikimedia Commons)

Asclépios est cependant le souvent associé avec la seule Hygie.

Hygie tient un serpent qui boit dans un bol (Villa Pia, un bâtiment de style Renaissance située dans les jardins du Vatican à Rome, et sert de siège aux Académies pontificales des sciences, des sciences sociales et de saint Thomas d'Aquin). (Photo Sailko, Wikimedia Commons) Hygie tient un serpent qui boit dans un bol (Villa Pia, Vatican). (Photo Sailko, Wikimedia Commons)

Dans le Serment d’Hippocrate, un texte qui fait partie du Corpus hippocratique, Asclépios est invoqué en compagnie de deux de ses filles, dont Panacée :

Je jure par Apollon, médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses, les prenant à témoin que je remplirai, suivant mes forces et ma capacité, le serment et l’engagement suivants : …
(Traduction par Émile Littré du serment d’origine)

Si l’on en croit un texte d’Aristophane, les filles d’Asclépios étaient associées à son pouvoir de guérison. Dans la comédie intitulé « Ploutos », un Athénien ramène sans le savoir Ploutos, le dieu de la richesse à Athènes, rendu aveugle par Zeus par peur d’être détrôné par lui. Sitôt qu’il connaît son identité, l’homme décide de l’emmener au sanctuaire d’Asclépios pour le faire soigner, car s’il recouvrait la vue, il pourrait répartir les biens de manière plus équitable. Asclépios apparaît accompagné de Iasô et de Panacée :

[Asclépios] s’est ensuite assis auprès de Ploutos, et d’abord il lui a tâté la tête, puis il lui a essuyé les yeux avec un linge bien fin, et Panacée lui a couvert la tête et le visage d’un voile de pourpre. En même temps, Asclépios a sifflé ; à ce signal deux serpents d’une grandeur extraordinaire se sont élancés du fond du temple. (…) Ces serpents s’étant glissés tout doucement sous le voile de pourpre, je crois qu’ils ont léché les yeux du malade, et il a recouvré la vue et s’est levé de son lit en moins de temps, ma maîtresse, que tu n’en mettrais à boire dix hémines de vin. Moi, de la joie que j’ai eue de ce miracle, je me suis mis aussitôt à battre des mains et à réveiller mon maître. Asclépios a disparu immédiatement et les serpents s’en sont retournés dans leur repaire.
(Traduction Aristophane, Plutus. Traduction par André-Charles Brotier)

Les filles d’Asclépios sont également représentées ensembles. Pausanias en effet rapporte qu’une des parties de l’autel de l’Amphiaraion d’Oropos était consacrée à Aphrodite, Panacée, Iasô, Hygie et Athéna Paionia (la guérisseuse).

 

Amphiaraion d’Oropos. Vue vers le sud-ouest : l'autel, l'aire théâtrale, la source sacrée et le temple (Photo Nefasdicere, Wikimedia Commons) Amphiaraion d’Oropos. Vue vers le sud-ouest : l’autel, l’aire théâtrale, la source sacrée et le temple (Photo Nefasdicere, Wikimedia Commons)

De plus, une inscription, retrouvée également dans l’Asclépeion du Pirée, mentionne les filles bienfaisantes d’Asclépios : Iasô, Akèsô et Panacée. Elles se trouvent parmi les destinatrices des sacrifices lors de la fête en l’honneur d’Asclépios, avec entre autres Apollon et Hermès.

Panacée est une divinité liée à la guérison grâce à un médicament qui serait universel. Elle pourrait être plus spécifiquement associée à la guérison par les plantes.

Le terme panacée apparaît comme nom commun dans l’Hymne à Apollon de Callimaque où il désigne une substance issue de la chevelure du dieu. Ce produit n’est pas le gras habituel des cheveux, mais une huile parfumée. Le sol sur lequel elle tombe comme une rosée ne produit plus que des substances capables d’éviter la mort. Plus loin dans le texte, il est dit que les médecins tiennent d’Apollon leur art capable de retarder le trépas.

Dans le texte d’Aristophane mentionné plus haut, Asclépios, sans doute assisté par ses deux filles, commence par fabriquer un médicament à base de plantes pour les yeux d’un autre patient :

« La première chose qu’a faite le dieu, ça a été de broyer des drogues pour les yeux de Néoclidès ; il a donc pris trois têtes d’ail de Ténos et les a pilées dans le mortier, en y mêlant du suc de silphium et de lentisque, il a arrosé le tout de vinaigre sphettien. »

Bien entendu, comme nous sommes dans une comédie, le but est de piquer les yeux du malade considéré comme un ennemi du peuple. Les plantes sont choisies à dessein.

Pline l’Ancien mentionne dans son histoire naturelle diverses plantes médicinales dont l’une est appelée le panacès qui, « par son nom même, promet des remèdes à tous les maux ». Il ajoute la précision suivante : « on en attribue la découverte aux dieux, et il offre plusieurs espèces : l’une est appelée asclépion, parce que Esculape donna le nom de Panacée à sa fille. » (Traduction Emile Littré)

 

Statue de Panacée, 2ème siècle ap. J.-C., Musée archéologique de Dion (Photo Carole Raddato, Wikimedia Commons) Statue de Panacée, 2ème siècle ap. J.-C., Musée archéologique de Dion (Photo Carole Raddato, Wikimedia Commons)

Le nom de Panacée est entré comme nom commun dans la langue française au Moyen-Âge. Le terme désignait un remède universel et pouvait également s’applique à la thériaque, un médicament universel dont la recette a varié au cours des siècles.

Brigit

Brigit est une divinité irlandaise. C’était la fille du dieu Dagda et on lui rendait un culte dans toute l’Irlande. Son nom serait d’abord un épithète signifiant « l’exaltée ». Il peut être rapproché de celui de Brigantia, une déesse honorée dans le nord de l’Angleterre.

Brigit était une divinité qui patronnait un vaste spectre d’activités : guérison, artisanat (plus spécifiquement l’art du forgeron), la poésie, la sagesse, la divination. Président à des activités manuelles et intellectuelles, elle ressemble un peu à Athéna.

Sa fête, Imbolc, est célébrée le 1er février. Elle coïncide avec la naissance des premiers agneaux, ce qui ferait de Brigit une déesse de la fertilité. Mais le terme Imbolc contient plutôt l’idée de lustration, de purification. La fête celte rappelle celle des Februa à Rome. On se purifie avant de repartir dans un nouveau cycle. Lors de la fête d’Imbolc, on fabrique des croix de Brigit. Dans le calendrier chrétien, la fête d’Imbolc correspond à celle de la Chandeleur. On célèbre la lumière qui augmente avec la durée du jour. Ce qui n’était pas perceptible lors du solstice d’hiver le devient début février.

Le culte de Brigit était tellement considérable qu’il fut christianisée. Ainsi Brigit est devenue Sainte Brigitte. Elle serait née dans la maison d’un druide et aurait été nourrie avec le lait d’une vache magique. On lui attribue la fondation du monastère de Kildare dans lequel un feu est entretenu par les nonnes, ce qui n’est pas sans rappeler le culte de Vesta à Rome. Brigit fut aussi assimilée à Sainte Bride, la sage-femme de la Vierge Marie.

John Duncan (1866-1945), St. Bride, 1913

John Duncan (1866-1945), St. Bride, 1913

 

La Paix

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Thémis est une Titanide (fille d’Ouranos et Gaïa). Elle est la déesse de la justice, de l’équité. De son union avec Zeus sont nées la vierge Astrée, la dernière immortelle à avoir quitté la terre quand l’humanité est entrée dans l’Âge de Fer (selon Hésiode), les Moires (les déesses de la destinée qui tissent, enroulent et coupent le fil de la vie) et les Heures.

Les Heures représentent les saisons. Au départ, elles ne sont que trois, car les Grecs ne connaissaient que trois saisons (printemps, été, hiver). Elles se nomment Eirénè (la paix), Eunomie (ordre harmonieux) et Dikè (justice). Plus tard, les Grecs ont établi qu’il y avait cinq saisons, l’automne et le solstice d’hiver s’ajoutant aux trois autres : Carpô et Thallô ont rejoint le groupe initial. Ces deux dernières déités s’occupent des fruits et des fleurs.

Au départ, les Heures symbolisent le cours de la nature, à travers la ronde des saisons. Elles deviennent aussi, par la suite, les déesses de l’ordre et de la justice. En effet, la société se doit d’être aussi bien réglée que la nature. Finalement les Heures incarnent les subdivisions du jour.

Ludwig Knaus (1829–1910), La Paix (Eirene), entre 1850 et 1888

Ludwig Knaus (1829–1910), La Paix (Eirene), entre 1850 et 1888

Bien que faisant partie d’un groupe de divinité, Eirénè, la Paix, faisait l’objet d’un culte particulier. Dès le milieu du 5ème siècle av. J.-C., les Athéniens lui consacrèrent un autel. On connaît une statue d’Eirénè datant du 4ème av. J.-C. la représentant en portant l’enfant Ploutos, « la Richesse ». Cette oeuvre symbole sans doute les liens entre la paix et la prospérité.

Eiréné (la Paix) portant Ploutos (la Richesse), copie romaine d'une statue votive de Céphisodote (vers 370 av. J.-C.) qui se trouvait sur l'agora d'Athènes

Eiréné (la Paix) portant Ploutos (la Richesse), copie romaine d’une statue votive de Céphisodote (vers 370 av. J.-C.) qui se trouvait sur l’agora d’Athènes

Eirénè apparaît également dans la comédie d’Aristophane du même nom. Selon l’intrigue, elle avait été enfermée par la Guerre dans une grotte et un vigneron de l’Attique entreprend de la libérer. D’après l’un des personnages, son autel ne doit pas être souillé par le sang, même celui des sacrifices.

À Rome, on honore cette déesse sous le nom de Pax. L’empereur Auguste a fait construire un autel pour elle (Ara Pacis) et Vespasien lui a consacré un temple.

Ara Pacis à Rome. Photo: Manfred Heyde, mars 2009, Wikimedia Commons

Ara Pacis à Rome. Photo: Manfred Heyde, mars 2009, Wikimedia Commons

Jeune Fille Papillon

Polik Mana, ou Jeune Fille Papillon, est un kachina (esprit) Hopi. Les Hopi vivent dans un réserve en Arizona, située en plein milieu de la réserve Navajo. Ils vivent de la culture du maïs. On pense qu’ils sont les héritiers des Anasazis. Ils habitent des villages construits à flanc de collines dans la région des Four Corners. Ils sont voisins des Navajos, arrivés plus tard dans la région.

Les kachinas dont des esprits dans la mythologie des Hopi. Ces esprits de la pluie, du feu, de l’aigle, du serpent, etc. peuvent être bienveillants ou malveillants. Ils sont représentés sous forme de poupées distribuées aux enfants lors des fêtes, afin de les initier à la mythologie. Lors des fêtes, ces kachinas sont incarnés par des danseurs masqués et costumés.

Hopi women's dance, Oraibi, Arizona Date1879 Collection	 National Archives at College Park

Hopi women’s dance, Oraibi, Arizona
Date 1879
Collection
National Archives at College Park

Il existe deux danses liées à Jeune Fille Papillon que des danseuses et danseurs Hopi exécutent. La première a lieu au printemps et elle a pour but de faire tomber la pluie sur le désert de l’Arizona et ailleurs. Le papillon pollinise les champs et apporte la joie. La seconde est liée aux initiations des jeunes filles. Cette danse est exécutée quand et si des membres du village sont d’accord d’en payer les frais. Elle a lieu en août et en septembre. Les jeunes filles et les jeunes gens répètent les chants et les danses dans la kiva du village. La kiva est une salle ronde et semi-enterrée dans laquelle certains rituels sont exécutés.

Déesse marine

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Depuis le mois d’août 2019, une mystérieuse marée noire souille parmi les plus belles plages du Brésil. Elle est mystérieuse, car son origine est inconnue à ce jour. Mais le résultat est le même : non seulement, les plages sont irrémédiablement salies en vue de l’arrivée des tourisme, mais la faune marine souffre de cette pollution.

La mer, au Brésil, c’est le domaine de Yemanja, une divinité de l’eau et plus particulièrement de l’Océan. Elle-même est la mère de divinités appelées les orixas. Une légende dit que Yemanja aurait tellement pleuré le départ de l’un de ses fils dans la forêt qu’elle serait devenue un fleuve. Sous cette forme, elle se serait jetée dans la mer.

Associée à la Vierge Marie, Yemanja est une protectrice des pêcheurs, mais aussi des mères et de leurs enfants.

Statue de la déesse Yemanja, reine des eaux, Barra do Chuí, Santa Vitória do Palmar, Rio Grande do Sul, Brésil. Photo : FrancoBras

Statue de la déesse Yemanja, reine des eaux, Barra do Chuí, Santa Vitória do Palmar, Rio Grande do Sul, Brésil. Photo : FrancoBras

La fête de Yemanja a lieu le 31 décembre. À cette occasion, les fidèles se réunissent sur le bord de la mer et ils déposent leurs offrandes dans des paniers. On offre à Yemanja les objets les plus divers : miroirs, bijoux, peignes, parfums, fleurs, etc.). On glisse aussi des papiers avec des vœux dans les paniers.

La déesse Yemanja est arrivée au Brésil avec des Africains réduits en esclavages. Elle est originaire d’Afrique de l’Ouest. Dans la mythologie Yoruba, Yemoja est une déesse-mère, mère des orishas (divinités africaines apparentées aux orixas brésiliens). Elle est également la protectrice des femmes, notamment quand elles sont enceintes.

Le secret

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Jehanne vivait dans un village d’Ajoie, il y a bien longtemps de cela. On était au début du 17èmesiècle. En ce temps-là, un prince-évêque régnait sur le Jura et l’évêché de Bâle faisait partie du Saint-Empire. Disettes, guerre, épidémies. Les temps n’étaient pas très cléments, ni dans le Jura ni ailleurs.

Jehanne était veuve. Elle avait du courage à revendre. Elle vivait dans sa maison avec les plus jeunes de ses enfants. Elle cultivait son petit lopin de terre pour nourrir sa famille.

Dans son jardin potager, il n’y avait pas que des légumes. On y trouvait aussi un petit carré de plantes médicinales. Jehanne connaissait leurs vertus thérapeutiques. Et grâce à ses connaissances, elle parvenait sinon à guérir, du moins à soulager les maux des gens de son village. Parfois des femmes en pleurs venaient la tirer du lit, la nuit, pour qu’elle leur donne une potion, un onguent qui calmerait leur petit.

Jehanne connaissait aussi des prières de guérison. Les fameux secrets. On passait chez elle pour lui demander une prière pour une rage de dent, des furoncles, ou une crise de goutte. Même des paysans recourraient à elle pour soigner le bétail. Elle tenait ces secrets de sa mère.

Jehanne faisait aussi partie de celles qui aidaient les autres femmes à mettre leur enfant au monde.

Jehanne ne comptait ni son temps, ni son énergie quand il s’agissait de prendre soin des autres. Pour ses plantes et ses prières, elle ne demandait rien.

Cela ne plaisait pas à tout le monde. Cela ne plaisait pas à sa belle-famille qui voulait récupérer sa maison et sa terre. Cela ne plaisait pas à certains voisins que tout ce va-et-vient dérangeait. Cela ne plaisait pas au curé du village. Chaque dimanche, le curé faisait frémir ses ouailles, du haut de sa chaire, en leur parlant du diable.

– Mes frères et sœurs, n’imaginez pas que Malin se présente à vous sous des dehors effrayants, qui vous feraient fuir. Le Diable vient à vous avec une apparence séduisante. Il vous fait de vaines promesses. Les esprits les plus faibles se laissent tenter. Et parmi les esprits les plus faibles, il y a les femmes. Qui sait ? Peut-être que dans notre paisible village, parmi nous, il y a des femmes qui ont signé un pacte avec le diable et qui se rendent au sabbat. Et Satan leur donne du poussat, une poudre avec laquelle elles peuvent faire mourir vos vaches, vos enfants ou vous-mêmes.

Jehanne savait que ce qu’elle faisait était dangereux. Mais si elle ne le faisait pas, qui soignerait les gens ? Dans le village, deux femmes du village avaient été emmenées à Porrentruy pour y être interrogées. Elles n’étaient jamais revenues. Elles avaient été reconnues coupables de sorcellerie et condamnées au bûcher. L’une aurait été graciée par le prince-évêque. Cela signifiait qu’on l’avait étranglée avant de la livrer aux flammes.

Fedor Encke (1851-1926), Bûcher de sorcière

Fedor Encke (1851-1926), Bûcher de sorcière

Jehanne ne savait rien du diable et du sabbat. Elle croyait en Dieu et en sa miséricorde. Et elle pensait faire le bien en soignant ses semblables.

Un beau matin, deux hommes en armes sont venus la cueillir chez elle. Comme par hasard, sa belle-sœur était là pour emmener ses enfants. Les deux hommes l’ont emmenée dans une charrette jusqu’à Porrentruy.

Là, on l’enferme dans un cachot. Le lendemain, des gardes viennent la chercher et l’introduisent dans une salle. Plusieurs hommes assis, vêtus de noir, lui demandent son nom, d’où elle vient. Puis ils l’interrogent :

  • Quand le Malin est venu te trouver, comment était-il habillé ? demande l’un des hommes en noir. Quel nom t’a-t-il donné ?
  • Je ne l’ai jamais rencontré ! répond Jehanne.
  • Il t’a remis du poussat ?
  • Je n’ai rien reçu de tel !
  • Et le sabbat, c’est lui qui t’y emmenait ? Que faisais-tu pendant le sabbat ? As-tu reconnu des personnes au sabbat ?
  • Jamais je n’ai participé à un sabbat !

Les hommes assis ne sont pas très satisfaits de ses réponses. Ils appellent le bourreau. Celui-ci déchire les vêtements de Jehanne et cherche des marques sur sa peau. Quand il en trouve une, il lui enfonce des aiguilles dans l’épiderme. C’est douloureux et Jehanne crie. Après cela, on la ramène dans sa cellule.

Т. Mattson, Interrogatoire d’une sorcière, 1853 (extrait)

Т. Mattson, Interrogatoire d’une sorcière, 1853 (extrait)

Le lendemain, on vient à nouveau la chercher. Dans la salle, les juges sont déjà assis. Le bourreau est là. Il attache les poignets de Jehanne avait une longue corde qu’il passe ensuite autour d’une poutre du plafond. Il soulève Jehanne. Les pieds de la malheureuse ne touchent plus le sol. Alors le bourreau attache un poids à ses pieds. Le poids étire ses articulations et c’est terriblement douloureux. Les questions recommencent :

  • Le Malin, il était habillé en noir ou en vert ? demande l’un des juges. Il s’appelait Karemuss ou Chiffet? Ou bien Basébou ?
  • Je n’ai jamais rencontré quelqu’un de tel ! crie Jehanne malgré la douleur.
  • As-tu dansé pendant le sabbat ? Ou bien t’es-tu livrée à la débauche ? La Besatte, était-elle au sabbat ? Et une certaine Marie ?
  • Je n’ai jamais participé à de telles réunions !
  • Où as-tu caché le poussat ? Tu l’as utilisé pour faire du mal à qui ?
  • Je ne fais de mal à personne. Au contraire je soigne les gens.
  • Tu soignes les gens ? Et comment t’y prends-tu ?
  • J’utilise des plantes. J’en fais des onguents pour soigner des gens.
  • Ah ! Ah ! des remèdes de bonne femme ! Ça ne nous intéresse pas. Et que fais-tu d’autre pour « guérir » les gens ?
  • Je connais des prières, cria Jehanne.
  • Des prières ? Et tu invoques le Malin dans ces prières ?
  • Non ! J’invoque Dieu, les Saints, les Apôtres, les Anges.
  • Révèle le contenu de cette prière pour que nous puissions nous en rendre compte.
  • Je ne peux pas. C’est un secret.
  • Ici, il n’y a pas de secret qui tienne dans ce tribunal.

Le greffier note scrupuleusement la formule que Jehanne lui dicte dans le compte-rendu de l’interrogatoire. Les questions continuent. Malgré la douleur, Jehanne tient bon.

On ramène la pauvre femme dans sa cellule. Le tribunal délibère. Elle n’avait rien avoué qui ait un quelconque lien avec le Diable. On n’a trouvé aucune marque sur Jehanne. Le lendemain, on la relâche.

Jehanne est rentrée chez elle à pied, malgré son corps endolori. Elle est d’abord passée chez son beau-frère et sa belle-sœur pour reprendre ses enfants. On ne s’attendait plus à la revoir. Jehanne est retournée dans sa maison. Elle y a vécu encore longtemps. Elle continué à soigner les gens, à utiliser ses secrets. Quand elle est devenue âgée, elle les a transmis à ses filles. Et elles les ont transmis à leurs filles. Et qui sait ? Peut-être que les détenteurs de ces secrets sont encore parmi nous et soulagent nos maux.

Catwoman

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Mon chat est tombé très malade il y a quelques temps. Il ne se sentait vraiment pas bien et, même s’il y avait de bonnes raisons de penser qu’un traitement vétérinaire le remettrait sur pied (ce qui s’est fort heureusement produit), je me suis demandée si une entité supranaturelle veillait sur nos chers félins de maison. C’est alors que j’ai repensé à Bastet, la déesse égyptienne à tête de chat.

Bastet est la fille du dieu solaire Rê. Sa sœur jumelle est Sekhmet, la déesse à tête de lion. Elles constituent les deux aspects de la lumière solaire. Sekhmet en représente les côtés redoutables, la chaleur du désert. Elle était particulièrement crainte avant l’arrivée de la crue du Nil. À ce moment-là, les canaux contenaient une eau stagnante susceptible de rendre malade. Au contraire, Bastet était paisible, protectrice des femmes, notamment celles qui sont enceintes, et des enfants. Elle incarne la féminité sereine, le foyer. Mais le caractère redoutable n’est jamais très loin. Quiconque possède un chat sait que le coup de griffe n’est jamais très loin ronronnements. Il semble que cette agressivité soudaine peut s’expliquer par la nécessité de défendre les petits.

La déesse Bastet, Basse époque, 665 - 330 av. J.-C., Musée Georges-Labit. Photo Didier Descouens (Wikimedia Commons, licence Creative Commons 4.0)

La déesse Bastet, Basse époque, 665 – 330 av. J.-C., Musée Georges-Labit. Photo Didier Descouens (Wikimedia Commons, licence Creative Commons 4.0)

Bastet est une divinité à la fois solaire et lunaire. Elle accompagne Rê, le soleil, dans son voyage nocturne dans le monde des morts. C’est grâce à elle que l’aube renaît. En effet, quand la barque solaire en est à la huitième heure de son voyage, le monstre Apophis surgit. C’est le grand Chat divin, émanation de Bastet, se jette sur la créature infernale. Le soleil peut renaître.

Statue de Bastet debout, Basse époque, 400 - 250 av. J.-C., Walters Art Museum

Statue de Bastet debout, Basse époque, 400 – 250 av. J.-C., Walters Art Museum

Bastet est également une divinité lunaire, en opposition à sa sœur qui représente la chaleur destructrice. Les Grecs l’avaient du reste assimilée à Artémis. Le chat est en effet un animal nocturne et un grand chasseur.

Bastet était la déesse tutélaire de la ville de Bubastis. Chaque année, une grande fête est donnée en son honneur. Elle attirait de nombreux visiteurs.

La vérité ne sort-elle pas de la bouche des enfants ?

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Greta Thunberg, une enfant de 16 ans, est devenue la porte-parole de tous ceux qui s’inquiète du climat. Alors que des savants cherchent à expliquer les conséquences de la crise climatique depuis des décennies, c’est une enfant qui actuellement incarne leur discours. Greta Thunberg est rapidement devenue une icône, ce qui ne va pas sans danger. D’une part, le danger de récupération est proportionnel à l’écho médiatique que suscite son discours. On peut lire à ce titre l’analyse d’Isabelle Attard :

https://reporterre.net/Le-capitalisme-vert-utilise-Greta-Thunberg

D’autre part, Greta s’expose à des critiques qui, parfois vont trop loin.  Certains s’en prennent à son jeune âge, comme on l’a vu en France, lorsqu’elle a été invitée à parler à l’Assemblée nationale. Un député a même déclaré qu’il n’entendait pas « applaudir une prophétesse en culottes courtes ».

Greta Thunberg au Parlement européen le 16 avril 2019  Source de la photo : Parlement européen

Greta Thunberg au Parlement européen le 16 avril 2019
Source de la photo : Parlement européen

Et pourtant, ne serait-ce pas dans son jeune âge qu’il faudrait trouver ce qui fait la force de son discours ? Cherchons quelques modèles d’enfants ou de jeunes considérés comme crédibles.

Le célèbre conte d’Andersen intitulé « Les habits neufs de l’Empereur » illustre bien la situation. Commençons par un résumé de l’histoire (merci Wikipédia !) :

ll y a de longues années vivait un empereur qui aimait par-dessus tout être bien habillé. Il avait un habit pour chaque heure du jour.

Un beau jour, deux escrocs arrivèrent dans la grande ville de l’empereur. Ils prétendirent savoir tisser une étoffe que seules les personnes sottes ou incapables dans leurs fonctions ne pouvaient pas voir et proposèrent au souverain de lui en confectionner un habit. L’empereur pensa qu’il serait exceptionnel et qu’il pourrait ainsi repérer les personnes intelligentes de son royaume. Les deux charlatans se mirent alors au travail.

Quelques jours plus tard, l’empereur, curieux, vint voir où en était le tissage de ce fameux tissu. Il ne vit rien car il n’y avait rien. Troublé, il décida de n’en parler à personne, car personne ne voulait d’un empereur sot. Il envoya plusieurs ministres inspecter l’avancement des travaux. Ils ne virent pas plus que le souverain, mais n’osèrent pas non plus l’avouer, de peur de paraître imbéciles.

Tout le royaume parlait de cette étoffe extraordinaire. Le jour où les deux escrocs décidèrent que l’habit était achevé, ils aidèrent l’empereur à l’enfiler. Ainsi « vêtu » et accompagné de ses ministres, le souverain se présenta à son peuple qui, lui aussi, prétendit voir et admirer ses vêtements.

Seul un petit garçon osa dire la vérité : « Mais il n’a pas d’habits du tout ! » (ou dans une traduction plus habituelle : « le roi est nu ! »). Et tout le monde lui donna raison. L’empereur comprit que son peuple avait raison, mais continua sa marche sans dire un mot.

Cette histoire illustre bien les mécanismes du déni dès lors qu’il s’agit de garder sa position. L’empereur ne veut pas paraître stupide, pas plus que ses courtisans et même son peuple. Il faut l’innocence d’un enfant pour que la vérité éclate enfin. Ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants ? Voilà pourquoi le discours de la jeune Greta Thunberg a un impact si fort.

On trouve d’autres enfants porteurs de vérité, d’espoir et de vérité dans l’histoire.

C’est un enfant nommé Jésus qui est synonyme d’espérance dans la civilisation judéo-chrétienne. Le sauveur promis par plusieurs prophètes arrive dans le monde sous la forme d’un bébé sans défense, né dans le plus grand dénuement et qui, peu après sa naissance, doit se réfugier en Egypte pour fuir les sicaires du roi Hérode. En effet, le souverain craignait pour son pouvoir, confondant pouvoir séculaire et royauté céleste. Si la naissance du Christ, la fête de Noël, est célébrée lors du solstice d’hiver, ce n’est pas un hasard. Au plus profond de la nuit, la lumière finit par vaincre les ténèbres. Au début, cette victoire du jour sur la nuit et, partant, de la vie sur la mort, ne se remarque pas. Il faut attendre la période de la Chandeleur pour cela. Qui mieux qu’un enfant peut symboliser cette victoire sur les ténèbres ou la mort. L’enfant est faible à sa naissance, mais il est porteur d’espoir.

Jésus est présenté comme un enfant doté de capacités intellectuelles étonnantes, comme en témoigne un épisode de l’Evangile de Luc :

Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem, à la fête de Pâque. Lorsqu’il fut âgé de douze ans, ils y montèrent, selon la coutume de la fête. Puis, quand les jours furent écoulés, et qu’ils s’en retournèrent, l’enfant Jésus resta à Jérusalem. Son père et sa mère ne s’en aperçurent pas. Croyant qu’il était avec leurs compagnons de voyage, ils firent une journée de chemin, et le cherchèrent parmi leurs parents et leurs connaissances. Mais, ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher. Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant. Tous ceux qui l’entendaient étaient frappés de son intelligence et de ses réponses. Quand ses parents le virent, ils furent saisis d’étonnement, et sa mère lui dit : Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Voici, ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse. Il leur dit : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je m’occupe des affaires de mon Père ? Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait. Puis il descendit avec eux pour aller à Nazareth, et il leur était soumis. Sa mère gardait toutes ces choses dans son cœur. Et Jésus croissait en sagesse, en stature, et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. (Luc 2, 41-52, traduction Segond)

L’épisode a été maintes fois traité dans la peinture. On représente régulière un Jésus juvénile et sûr de lui et entouré de vieillards perdus dans leurs ouvrages.

Cercle de José de Ribera, Jésus parmi les docteurs de la loi, 1630, Kunsthistorisches Museum Wien

Cercle de José de Ribera, Jésus parmi les docteurs de la loi, 1630, Kunsthistorisches Museum Wien

Une figure illustre bien que la jeunesse n’est pas un obstacle à l’action dans une situation périlleuse. Jeanne d’Arc n’avait pas vingt ans quand elle fut suppliciée sur le bûcher à Rouen. C’est vers l’âge de dix-sept ans que la jeune Jeanne entend des voix, qu’elle attribue à Saint Michel, Sainte Marguerite d’Antioche et Sainte Catherine d’Alexandrie. On est alors en pleine Guerre de Cent Ans et les Anglais occupent une partie de la France. Les voix que Jeanne entend lui demandent ni plus, ni moins de délivrer la France de l’occupation anglaise. Très tenace et charismatique, Jeanne parvient à quitter le village de ses parents et à convaincre des gens d’arme de la conduire auprès du Dauphin, le futur Charles VII. Elle réussit également à persuader l’héritier du trône de la laisser se rendre à Orléans. Il semble qu’elle n’y va pas en cheffe de guerre, mais munie d’un étendard. Son courage et son charisme parviennent sans doute à changer l’état d’esprit des troupes françaises, ce qui les conduit à la victoire. On aurait pu attribuer à cet épisode les vers de Victor Hugo :

L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme.(Les Châtiments, 1853)

Jeanne parvient ensuite à emmener le futur roi à Reims pour y être sacré. Le cours de la guerre de Cent Ans en fut changé.

John William Waterhouse (1849–1917), Sainte Jeanne

John William Waterhouse (1849–1917), Sainte Jeanne

En conclusion, on le voit bien, la figure de l’enfant est porteuse tout à la fois d’innocence, d’espoir et de vérité.

Le chapeau de Sophie

L’histoire qui suit faisait partie de la tradition orale du village d’Undervelier. Le protagoniste du récit était habituellement Monsieur Boivin. Il s’agit vraisemblablement d’Édouard Boivin, un banquier de Bâle qui avait acheté en 1880 le domaine de la Jacotterie. À cette époque, la Jacotterie était une bergerie. Monsieur Boivin a fait reconstruire la ferme. Il a aussi construit une magnifique villa et des jardins, ainsi qu’une route. Le 1er juin 1899, la bourgeoisie accorde à Monsieur Boivin, banquier de Bâle, habitant la Jacotterie, un droit de superficie sur le pâturage de la Metteneux pour la construction d’un hôtel pour le tourisme. Ce projet sera abandonné. La propriété de la Jacotterie fut vendue par les héritiers en 1940.

Cependant, dans un article du Journal du Jura datant du 17 septembre 1971, Mlle Régina Simon, alors âgée de 86 ans, raconte la même anecdote à deux journalistes. L’histoire se déroule désormais à Courtemaîche et le protagoniste en est Adolphe Finot (1810-1847), le fils de François Finot, directeur des Forges.

Ce genre d’histoire passe d’une génération à l’autre tout en s’adaptant. Le souvenir des Finot, en tant que notables, fut sans doute chassé par celui des Boivin. Nous avons choisi de conserver la version la plus récente.

C’était la fin de l’été. Sophie passait le râteau pour ramasser les derniers brins de foin. C’était une des filles de la ferme des Grands-Champs. Elle avait une quinzaine d’années. Tout le monde la trouvait jolie et elle-même était fort coquette.

Cet après-midi-là, il faisait chaud. Sophie s’arrêta pour souffler un peu. Elle s’épongea le front avec un coin de son tablier. Au loin, elle aperçut un nuage de poussière sur la route. C’était une calèche qui descendait depuis la ferme de la Jacotterie. À sa grande surprise, la calèche s’arrêta sur le bord du champ et le passager la héla. C’était Monsieur Boivin.

Sophie accourut. Monsieur Boivin n’était pas une personne à qui l’on pouvait dire non. Lorsque la jeune fille fut proche de l’équipage – la calèche de la Jacotterie était toujours tirée par de magnifiques chevaux – elle fut intimidée par la stature de son propriétaire. Monsieur Boivin lui sourit :

– Ma petite Sophie, j’ai un cadeau pour toi. Mais avant que je te le donne, tu dois me jurer que tu n’en parleras à personne.

Sophie jura. Comment faire autrement d’ailleurs ? Elle se demandait pour quelle raison Monsieur Boivin, le riche propriétaire de la Jacotterie, lui faisait un cadeau. Et que pouvait-il bien lui offrir ?

Monsieur Boivin prit une boîte ronde dans le fond de la calèche et il la tendit à Sophie. Il ne fallut à cette dernière qu’une seconde pour deviner la nature de l’objet : c’était une boîte à chapeau. La jeune fille tressaillit de joie en prenant la boîte dans ses petites mains, elle qui n’avait que les chapeaux usés de ses grandes sœurs ou les bibis démodés de ses vieilles tantes.

Monsieur Boivin la regarda d’un air amusé puis, sur un ton grave, il ajouta :

– Je veux que tu le portes à la messe dimanche prochain. Tu seras la plus belle. Et n’oublie pas : cela reste un secret entre nous.

Là-dessus, Monsieur Boivin fit un signe entendu à son cocher qui secoua les rênes. L’équipage disparut dans un nuage de poussière. Sophie courut déposer son trésor au coin du champ, à l’ombre d’un arbre. C’est là qu’elle avait laissé le baluchon qui contenait son goûter. Elle jugea que c’était le moment de manger un morceau. Elle s’assit sous l’arbre en croquant une pomme. Elle regardait la boîte, n’osant même pas l’ouvrir. Finalement elle lança son trognon au loin et retint son souffle en soulevant le couvercle.

Le chapeau était magnifique : fait dans une paille très fine, il était orné de fleurs en tissus et d’un merveilleux ruban. Monsieur Boivin l’avait certainement acheté à Bâle. On n’en trouvait pas de tels dans les marchés de la région. Sophie se dit qu’elle n’osait pas l’essayer comme ça, en plein champ. Elle décida d’attendre le soir. Elle reprit son râteau et travailla encore longtemps. Elle voulait rentrer le plus tard possible, quand tout le monde serait à l’intérieur, juste avant le souper. Ce serait plus simple pour dissimuler son trésor. Tout en tirant le lourd outil sur le sol, la jeune fille rêvait à son entrée dans l’église, le dimanche suivant. Tout le monde allait la regarder, c’est certain.

Auguste Renoir, Femme au chapeau, 1889

Auguste Renoir, Femme au chapeau, 1889

Comme elle l’avait prévu, Sophie parvint à cacher la précieuse boîte. Dans sa chambre, c’était impossible, car elle la partageait avec deux de ses sœurs. Elle la déposa donc dans un petit débarras dans le grenier. Elle prévoyait d’y revenir plus tard pour essayer le chapeau. Elle descendit ensuite les escaliers en courant et s’assit à sa place habituelle autour de la grande table de la cuisine.

Après le repas, Sophie subtilisa un petit miroir appartenant à sa grand-mère qui vivait au rez-de-chaussée et une lampe à pétrole. Elle s’installa dans le grenier. Enfin elle pouvait essayer son chapeau ! Elle peigna ses longs cheveux blonds, puis déposa la coiffe sur la tête. Dans le petit miroir, elle put constater qu’elle lui allait à merveille. Les yeux des garçons ne pourraient se détacher d’elle, dimanche à la messe.

Les jours suivants ont paru très longs à Sophie, malgré les séances d’essayage nocturnes. Quant au samedi, il était interminable. Le dimanche arriva enfin. Sophie avait préparé ses plus beaux vêtements pour les associer à son chapeau. Sous divers prétextes, elle se mit en retard. Il fallait que personne ne voie son chapeau avant son entrée dans l’église, un peu comme la robe d’une future mariée.

Quand tout le monde fut parti pour le village, elle mit son chapeau et partit en courant. À l’entrée du village, elle entendit les derniers tintements de cloche. Elle arriva vers l’entrée du cimetière alors que les chants commençaient à l’intérieur. Elle était sûre de son effet. Elle qui était plutôt timide, elle poussa crânement la porte de l’église.

Et là, ce qu’elle vit la remplit de stupeur. Sur les premiers rangs du côté gauche, tout en haut, près du chœur, là où prennent place les jeunes filles, elle vit … une vingtaine d’exemplaires de son chapeau. Elle baissa la tête, remonta la nef en fixant le sol et prit place à côté de ses sœurs.

Tout à droite, au premier rang, juste devant Monsieur le Curé, Monsieur Boivin souriait sous sa moustache.