Sedna

Les premiers hommes se nourrissaient essentiellement du gibier qu’ils chassaient. Ainsi ils connaissaient des périodes d’abondance et des périodes de disette. Ils ont certainement expliqué à leur manière cette alternance de la profusion de nourriture et de la faim et mis en place des rituels pour tenter de s’assurer de bonnes prises pour la chasse. Il est même possible que les peintures des grottes comme à Lascaux soient liées à de tels rituels. S’il nous reste les images, les récits ont disparu. Si l’on veut imaginer comment ces chasseurs, notamment ceux qui ont vécu pendant la dernière glaciation, s’expliquaient et géraient la précarité de la chasse, il faut nous tourner vers des peuples qui ont vécu dans des conditions similaires. C’est pourquoi je vous emmène maintenant au-delà du cercle polaire, au pays des Inuits.

Cette histoire s’est passée dans un village d’igloos qui se trouvait au bord d’une baie dans laquelle s’ébattaient de nombreux phoques. Les phoques étaient le gibier de prédilection des Inuit. Aaqui était un grand chasseur, mais il était aussi le chaman de la tribu. Le chaman était celui qui faisait le lien entre le monde des hommes et celui des esprits maître des animaux. Il pouvait comprendre le langage des animaux. Il se rendait dans le monde des esprits pour obtenir suffisamment de gibier pour sa communauté.

C’est l’été. Aaqui est en train de chasser dans la baie, en kayak. Il aperçoit deux phoques, l’un tacheté de noir, l’autre avec une longue trace blanche dans le cou. Il s’approche, son harpon dans la main, prêt à frapper. C’est alors qu’il surprend ce que les deux phoques se disent : les deux prochains hivers seront très rigoureux et, même pendant l’été, la glace ne fondra pas.

Inuit photographié vers 1929 lors de l'expédition Harriman. Inuit photographié vers 1929 par Edward Sheriff Curtis lors de l'expédition.

Inuit photographié vers 1929 lors de l’expédition Harriman. Inuit photographié vers 1929 par Edward Sheriff Curtis lors de l’expédition.

Aaqui se hâte de rentrer au village. Vite ! il doit avertir la tribu pour chacun fasse des réserves suffisantes. Quand Aaqui révèle aux autres chasseurs ce qu’il a appris, personne ne veut le croire :

– Allons Aaqui, l’été succède toujours à l’hiver.

La saison de la chasse au phoque devait durer encore quelques semaines. Les membres de la tribu s’affairent pour réunir de quoi tenir un hiver. Et encore ! ils ont prévu de compléter leurs réserves en allant chasser de temps en temps. Ils s’apprêtent à passer un hiver comme les autres, à se raconter des histoires, à chanter, à danser, réunis dans leurs igloos, autour de la faible lumière des lampes.

Mais Aaqui prépare des provisions beaucoup plus importantes. Il avait capturé un grand nombre de phoques. C’est sa femme qui les apprête. Elle racle les peaux et les tend pour fabriquer plus tard des vêtements chauds. La graisse, elle la met de côté : elle servira à alimenter la lampe. Elle enfouit la viande dans des cachettes tout autour de l’igloo. Quant aux os, elle ne les jette pas car ils seront utilisés pour la fabrication de toutes sortes d’objets pendant la longue nuit de l’hiver.

Photographie d'une famille inuite par George R. King parue dans la revue américaine The National Geographic Magazine volume 31 (1917), numéro de juin 1917, page 564

Photographie d’une famille inuite par George R. King parue dans la revue américaine The National Geographic Magazine volume 31 (1917), numéro de juin 1917, page 564

Bientôt l’hiver arrive et, avec lui, le froid, la neige et l’obscurité. Un vent très fort se met à souffler, contraignant les habitants à rester chez eux. La glace est si épaisse qu’on ne peut pas la briser : la chasse au phoque est impossible.

C’est d’abord la graisse qui a manqué. On ne pouvait plus s’éclairer pendant cette nuit qui devait durer plusieurs mois. Et puis, la nourriture qui s’est faite rare.

Mais l’hiver n’était pas fini. Il a fallu se résoudre à tuer les chiens de traîneau, car on ne pouvait plus les nourrir. Et puis les plus faibles parmi les hommes sont tombés malades. Certains même sont morts.

Enfin l’été est revenu, avec la lumière, ramenant l’espoir dans le cœur de chacun. Mais on dut se rendre à l’évidence : le chaman avait raison. Ce n’était pas le bel été dont on avait rêvé au plus fort de la tempête, au plus profond de l’obscurité. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages, la glace ne fond pas. Et surtout les phoques ne reviennent pas s’ébattre dans la baie.

Alors que l’été est bien avancé, Aaqui se dit qu’il doit faire quelque chose, car personne ne résistera à un second hiver. Après tout, c’est lui le chaman. Il décide d’aller trouver Sedna. Sedna est la déesse de la mer et des animaux marins. Autrefois c’était une très belle jeune fille qui passait son temps à peigner sa longue chevelure noire. Elle ne trouvait aucun de ses prétendants à son goût. Son père finit par la donner en mariage à un jeune homme plein de charme. Mais c’était en fait un homme-corbeau et il la maltraitait. Son père, qui avait entendu les cris de sa fille dans le vent, était venu la secourir. Il l’emmène dans son kayak. Le corbeau, plein de colère, soulève la mer. Le petit kayak est ballotté sur les flots. Le père, voyant que le corbeau voulait récupérer Sedna et prenant peur, précipite sa fille dans la mer. La jeune femme tente de s’agripper au bateau, mais son père lui coupe les doigts qui deviennent les poissons. Comme elle essaie encore de s’accrocher, il lui coupe aussi les pouces et les mains qui prennent la forme de mammifères marins : phoques, baleines. La jeune fille coule au fond de l’océan où elle devient une déesse. Depuis ce temps, chez les Inuits, quand la chasse est mauvaise ou que les flots sont déchaînés, on pense que la longue chevelure noire de Sedna est emmêlée. La déesse n’arrive pas à la peigner et se met en colère. Seuls les chamans peuvent démêler ses cheveux. Mais pour cela, ils doivent accomplir un voyage périlleux.

Aaqui met ses vêtements chauds. Dans l’une de ses moufles, il glisse un peigne sculpté dans de l’ivoire et qui appartient à son épouse. Sans rien dire à personne, il monte dans son kayak. Il pagaie longtemps et finit par sortir de la baie. Quand il est en pleine mer, sans hésiter, il plonge dans l’eau glacée. Il nage en direction du fond. Au bout d’un moment, il aperçoit une grande forme à l’apparence humaine, avec une épaisse chevelure noire. Sans nul doute, il s’agit de Sedna. Elle a l’air contrariée. Aaqui s’approche lentement. Il enlève sa moufle et prend le peigne. Il se met à démêler patiemment la longue chevelure de Sedna. Ce n’est pas une tâche facile. Il y a des nœuds partout. Et puis les mèches sont tellement longues. Peu à peu, des animaux marins s’échappent de l’enchevêtrement des cheveux : des phoques, des bélugas, des narvals, des morses et même des baleines regagnent la surface de la mer d’un air content. Aaqui voit deux phoques s’échapper : l’un est tacheté de noir, l’autre a une marque blanche dans le cou. La chevelure de Sedna est redevenue belle, soyeuse. Elle ondule doucement dans les flots. Aaqui croit même dicerner un sourire sur les lèvres de la déesse. Mais il est temps de partir.

Sedna, Sculptures in the National Museum of Finland

Sedna, Sculptures in the National Museum of Finland

Aaqui remonte vers la surface, sans effort. Il retrouve son kayak. Quand il arrive, au petit matin près de la baie, il s’aperçoit que la glace a disparu et que les phoques sont de retour. Sedna est apaisée. Les chasseurs sont déjà à l’œuvre ; ils ne savent plus où donner de la tête tant le gibier est abondant. Aaqui remarque deux phoques qui s’ébattent dans la mer, en attendant sans doute le harpon d’un chasseur habile : l’un est tacheté de noir, l’autre a une marque blanche dans le cou.

Cette histoire est librement inspirée de : Delphine Gravier, Contes traditionnels du pays des glaces, Paris, Editions Milan, 2003

Qui a tué Adonis ?

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Les dieux indo-européens

Les écoféministes, à l’instar de Starhawk, considéraient que dans les époques les plus reculées de l’humanité, au Paléolithique, on vénérait une divinité féminine qui symbolisait la vie, la terre, la fertilité. Au Néolithique, cette déesse participait également, avec un parèdre masculin, du cycle de la végétation et de celui de la vie et de la mort. Les écoféministes se sont notamment inspirées des travaux de l’archéologue Marija Gimbutas qui a étudié les représentations anciennes de cette déesse dans le bassin méditerranéen oriental. Selon cette scientifique, la civilisation dite des tombes à kourganes (tumulus) apparaît au nord de la Mer noire au 4èmemillénaire avant J.-C. Elle se serait ensuite diffusée en plusieurs vagues aussi bien vers l’est et les steppes que vers l’ouest et le bassin méditerranéen. Marija Gimbutas voit dans cette culture les proto-indo-européens qui auraient ainsi diffusé leurs langues et leur culture sur une aire très vaste sur un laps de temps assez long.

Marija Gimbutas émet l’hypothèse que les cultures qui vénéraient cette déité féminine et dont la structure sociale était plutôt horizontale sont peu à peu remplacées par ces peuples indo-européens vivant en sociétés plus stratifiées. En effet, la construction de tombes imposantes pour certains de leurs membres témoignerait d’inégalités sociales. Toujours selon elle, cette modification de la société est également perceptible dans le panthéon. Ainsi à la déesse et à son parèdre qui étaient complémentaires succèdent des panthéons complexes et hiérarchisés, dont les dieux occupant la fonction royale sont masculins. En somme il s’agit de l’instauration du patriarcat après une longue période non pas de matriarcat, mais d’une humanité égalitaire.

Si la théorie de Marija Gimbutas a ses partisans et ses détracteurs, l’origine des Indo-europens reste assez obscure. Malgré cela, l’idée présente un certain intérêt. Nous laissons de côté les questions de nature linguistique pour nous concentrer sur la mythologie. En effet, la mythologie indo-européenne a été étudiée par Georges Dumézil qui a trouvé des structures semblables dans des mythes se répartissant sur une aire géographique allant du Caucase à la Bretagne. Il s’est notamment intéressé aux récits romains, scandinaves et à ceux de l’Inde ancienne. Il a pu montrer que les divinités des panthéons indo-européens pouvaient être classées en trois catégories selon leur fonction :

  • La première fonction correspond à l’administration à la fois mystérieuse et régulière du monde (roi, prêtre).
  • La deuxième fonction est celle de la vigueur physique, de la force principalement, mais non uniquement guerrière (héros).
  • La troisième fonction est liée à la fécondité qui apporte la prospérité, la santé, la volupté. Elle comprend l’idée de beauté, de nombre, de richesse.

Ces trois fonctions ne sont pas sur un pied d’égalité. La fonction souveraine établit un ordre, le plus stable possible, que le guerrier protège des êtres monstrueux, symboles du désordre. Les divinités de la fertilité pourvoient aux besoins des deux premières fonctions. Ces dernières sont donc proches, alliées, tandis que la troisième est en quelque sorte à leur service.

Les structures sociales aux époques préhistoriques ont laissé des traces qu’il n’est pas facile d’interpréter, surtout en l’absence de textes. Il est donc difficile de savoir si et quand l’humanité a basculé dans le patriarcat. Les mythologies pourraient en revanche contenir le récit du basculement vers des sociétés hiérarchisées et dominées par les hommes.

Si l’on suit l’hypothèse de Marija Gimbutas (et d’autres), au début était donc une grande déesse. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, puis de nomades, c’est une déesse de la fertilité aux formes généreuses et que l’on représente parfois comme enceinte ou parturiente. Au Néolithique, avec l’agriculture, cette déesse évolue et devient une déesse de la végétation. Cette déesse correspond, du fait de ses attributions, à la troisième fonction indo-européenne. Jusque là, les deux premières fonctions sont absentes (du moins dans les représentations). Mais la société se complexifie avec la révolution néolithique, l’urbanisation, la métallurgie. À partir du moment où des textes nous parviennent, les panthéons sont formés de nombreuses divinités hiérarchisées avec, à leur tête, une fonction royale occupée par un dieu mâle. Il est donc tentant, malgré l’incertitude des sources, de penser que la violence et la force, au service de l’autorité, se sont appropriées les fruits de la fécondité en asservissant ce qui permettait la production de ces fruits, à savoir la femme (son corps en fait) et la terre. Ce changement est lourd de conséquences. La femme servant essentiellement à mettre au monde des enfants, elle est dépossédée de son corps. De même la terre, de pourvoyeuse devient exploitée.

Dans la mythologie grecque, cet asservissement du corps féminin est patent. Les modalités d’union sont  souvent basés sur la violence : enlèvement, viol. Le corps féminin est tellement pensé par rapport à sa descendance que Poséidon déclare, dans l’Odyssée, à l’une de ses « conquêtes » que la « couche des dieux n’est pas inféconde ». En d’autres termes, si un dieu couche avec une femme, elle portera automatiquement un enfant. On décèle également une crainte assez récurrente parmi les dieux : la capacité de certaines déesses d’enfanter un fils plus puissant que son père. Cette capacité doit évidemment être annulée. Ainsi Métis enceinte est avalée par Zeus. Dans le cas de Thétis, les dieux vont conclure une mésalliance avec un mortel. Enfin Zeus, le roi des dieux, cherche même à s’approprier le pouvoir de la femme en mettant au monde lui-même deux de ses enfants. Certaines déesses comme Héra, l’épouse de Zeus, sont intégrées dans la hiérarchie olympienne, car elles acceptent ce nouvel ordre. Mais d’autres semblent résister. C’est le cas d’Athéna et d’Artémis, qui restent vierges. Vierge ne désigne pas forcément une femme qui n’a pas eu de relations sexuelles, mais également une femme qui n’est pas dominée par les hommes (pensez à l’expression « forêt vierge « ). Aphrodite constitue un élément libre dans le monde olympien.

Le mythe du cycle de la végétation

Comme on le voit, les anciennes divinités féminines de la fertilité et de la végétation ne disparaissent pas. Elles sont intégrées dans le nouveau panthéon. Il en va de même pour les mythes, qui semblent s’adapter à la nouvelle norme patriarcale. Parmi les mythes qu’on retrouve à divers endroits dans le Proche-Orient et le bassin méditerranéen, il y a celui de la divinité qui passe une partie de l’année dans le monde souterrain et l’autre partie de l’année sur la terre, symbolisant le cycle de la végétation. Ce mythe a été étudié en profondeur par J.-G. Frazer dans le Rameau d’Or. Dans la mythologie grecque, on trouve plusieurs versions de ce mythe : les plus connues sont le mythe d’Adonis et celui de Déméter et Perséphone.

Le mythe d’Adonis symbolise le cycle de la végétation 1). Adonis est une divinité d’origine orientale. Son nom signifie « Seigneur » et constitue son titre. En Mésopotamie, Adonis est connu sous le nom de Dumuzi ou de Tammuz. Il est l’amant de la déesse Inanna ou Ishtar. Selon le mythe mésopotamien, la déesse descend dans les Enfers pour rendre visite à sa sœur, Ereshkigal. Mais cette dernière la retient prisonnière et exige qu’elle trouve une personne pour la remplacer dans l’inframonde. Inanna décide alors que Dumuzi doit la remplacer. Une fois Dumuzi prisonnier dans les Enfers et Inanna à nouveau libre et sur terre, la sœur de Dumuzi, Geshtinanna, obtient d’Ereshkigal que Dumuzi puisse passer une moitié de l’année sur la terre, tandis qu’elle prend sa place dans le monde souterrain.

La version grecque est un peu différente. Aphrodite assiste à la naissance d’Adonis. L’enfant naît du tronc de l’arbre à myrrhe dans lequel sa mère, Myrrha, a été métamorphosée. Adonis est si beau qu’Aphrodite craint qu’il soit convoité par d’autres. Elle cherche un endroit où le cacher. Elle pense aux Enfers où règne Perséphone. Elle dépose donc Adonis dans un coffre qu’elle envoie à Perséphone pour qu’elle s’en occupe. Adonis grandit. Perséphone s’éprend du jeune homme et veut le garder auprès d’elle. Il s’ensuit une querelle avec Aphrodite. C’est la Muse Calliope qui est chargée de régler le différend. Elle accorde à Adonis de passer un tiers de l’année avec Aphrodite, un tiers avec Perséphone dans le monde souterrain et un tiers à sa guise. Adonis choisit de passer ce dernier tiers de l’année avec Aphrodite. Cette situation suscite un certain mécontentement chez certaines divinités. Perséphone n’est guère enchantée. Arès, l’amant officiel d’Aphrodite, voit en Adonis un rival. Un jour, Adonis meurt à la chasse, renversé par un sanglier qu’il avait blessé. Ce sanglier semble être l’instrument d’une vengeance. Plusieurs dieux peuvent être soupçonnés. Arès aurait pu vouloir se débarrasser d’un concurrent. Apollon aurait pu vouloir se venger de la mort d’un de ses fils aveuglé par Aphrodite.

Benjamin West (1738–1820), Vénus pleurant la mort d’Adonis, 1768 (retouché en 1819), Carnegie Museum of Art Benjamin West (1738–1820), Vénus pleurant la mort d’Adonis, 1768 (retouché en 1819), Carnegie Museum of Art

Les mythes grec et mésopotamien se ressemblent indéniablement. Mais les différences qu’ils présentent sont plus intéressantes. Tout d’abord Aphrodite ne descend pas dans le monde inférieur. Les allers et retours d’Adonis, symbolisant le cycle de la végétation, sont la conséquence d’un arbitrage entre les deux déesses qui le convoitent. Enfin Adonis meurt de manière définitive. Le sanglier met fin à son cycle de descente et de remontée du monde infernal. Et le sanglier est l’outil d’une vengeance d’un dieu olympien. Qui donc avait intérêt à la mort d’Adonis ?

Le thème du cycle de la végétation va réapparaître dans un autre mythe grec, celui de Déméter et Perséphone. Perséphone est la fille de Zeus et de Déméter. Jeune fille, elle cueille des fleurs dans un champ quand la terre s’ouvre. Hadès en sort. Il enlève Perséphone et disparaît avec elle sous la terre. Déméter ignore tout de l’endroit où se trouve sa fille. Elle part à sa recherche. Elle finit par apprendre que c’est Hadès qui l’a enlevée et que Zeus avait donné son accord à cet enlèvement. Outrée, la déesse de la végétation quitte l’Olympe et se rend sur la terre, métamorphosée en vieille femme. Elle se fait engager par une famille pour s’occuper d’un jeune enfant. Pendant qu’elle est occupée à ses tâches, elle n’accomplit pas son activité divine. La végétation dépérit. Les autres dieux et Zeus en premier réalisent alors le problème : le monde court à sa perte. Les humains vont mourir de faim et les dieux ne seront plus honorés par des sacrifices. Zeus décide de négocier avec Déméter. Cette dernière exige le retour de Perséphone. Malheureusement cette dernière a mangé un grain de grenade. Le fait d’avoir avalé de la nourriture dans les enfers condamne à y rester. Finalement Zeus parvient à convaincre Déméter et Hadès. Désormais Perséphone passerait six mois avec sa mère et six mois dans les Enfers auprès d’Hadès.

Frederic Leighton (1830–1896), Le retour de Perséphone, 1891 Frederic Leighton (1830–1896), Le retour de Perséphone, 1891

La version du mythe d’Adonis avec la querelle entre Aphrodite et Perséphone est indéniablement d’origine mésopotamienne. Aphrodite est une déesse que l’on peut assimiler à Inanna ou Ishtar, également déesses de l’amour. On peut rapprocher Perséphone d’Ereshkigal. Quant à Adonis, son nom même trahit son origine orientale. C’est Dumuzi ou Tammuz. La version du mythe impliquant Déméter et Perséphone a ceci de particulier qu’elle intègre le récit dans la structure du monde mis en place par les Olympiens, à savoir une structure patriarcale. Perséphone est la fille de Zeus et de Déméter, qui elle-même est sa sœur. Zeus autorise son frère Hadès, le dieu des Enfers, à enlever sa nièce pour l’épouser et l’emmener dans les enfers, sans même demander son accord à Déméter. Finalement c’est Perséphone qui reprendra le rôle dévolu à Adonis et qui fera des allers et retours entre la surface de la terre et l’infra-monde. Mais Perséphone n’est plus la reine altière des Enfers qu’était Ereshkigal. Dans le monde souterrain, elle est l’épouse d’Hadès. Sur la terre, elle est la fille de Déméter. Elle est donc parfaitement sous le contrôle des dieux olympiens. Aphrodite et Adonis sont complètement absents du récit.

Il ne s’agit pas de savoir si le mythe mésopotamien précède le mythe grec et s’il procède d’un mythe encore plus ancien de la grande déesse de la fertilité. En effet, le mythe de Déméter et Perséphone pourrait avoir une origine lointaine également, par exemple en Crète. Ce qui nous intéresse, c’est l’intégration de ces deux récits dans la structure mythologique grecque. Et c’est la mort d’Adonis qui doit nous mettre la puce à l’oreille. Dans le mythe mésopotamien, c’est une déesse puissance, Inanna ou Ishtar, qui met en place et régit le cycle de la végétation. Il se trouve que cette grande déesse de la fertilité (Inanna, Ishtar, puis Aphrodite) a vu son rôle diminuer dans la version grecque. L’Aphrodite ouranienne, divinité primordiale, laisse peu à peu la place à une Aphrodite fille de Zeus qui ne s’occupe plus que du sentiment amoureux. Eros, force d’union qui apparaît au début de la cosmogonie, sera remplacé par un petit dieu ailé qui tire des flèches dans le cœur des personnes amoureuses. Entre une Aphrodite diminuée et une Perséphone mariée de force à un Olympien, Adonis n’a plus les puissances d’attraction qui permettaient à son cycle de se perpétuer. Un des Olympiens, et peu importe lequel, a pu attenter à ses jours en mettant un sanglier sur sa route. Il aurait aussi pu bien mourir de sa propre mort, comme le Grand Pan. Salomon Reinach avait même émis l’hypothèse que la mort du Grand Pan était celle en fait celle d’Adonis 2).

Dans le mythe grec, Déméter tout comme Perséphone sont les jouets de Zeus et de Perséphone. Déméter est obligée de céder à Zeus et de faire repartir la végétation, sinon le monde est détruit. Par conséquent, dans cette version du mythe, le cycle de la végétation est désormais sous l’autorité de deux divinités masculines, même si le travail est effectué par deux divinités féminines.

Fait intéressant, ces deux mythes correspondaient à deux fêtes dans le calendrier religieux athénien. Les femmes d’Athènes célébraient les Adonies, durant lesquelles elles pleuraient bruyamment la mort d’Adonis. Elles arrosaient aussi d’eau chaude des graines, qui germaient très vite. Les plantes ainsi cultivées dépérissaient également très vite, symbolisant le destin d’Adonis. Perséphone et Déméter étaient célébrées au cours des mystères d’Eleusis. Ces mystères étaient ouverts à tous, hommes et femmes. Ils étaient célébrés sous la houlette de l’archonte-roi et étaient intégrés dans la vie religieuse de la cité.

Dans la mythologie grecque, il reste des traces, des lambeaux de la puissance de certaines déesses responsables de la fertilité. À ces récits, d’autres se substituent. Ils racontent une toute autre histoire. Comme dans les mythologies indo-européennes, la fonction de fertilité est désormais subordonnée aux dieux qui détiennent l’autorité. La fertilité n’est plus un cadeau de la terre-mère. Elle est le fait du travail des hommes. Et Déméter n’est plus qu’une déesse de l’agriculture.

Notes

1). Nous nous basons ici sur l’interprétation de Frazer. Adonis a fait l’objet d’autres études, comme celle de Marcel Detienne. Cette dernière s’inscrit dans une période très restreint, l’époque classique. Il est clair que tous les mythes ont trouvé une interprétation propre à toute époque où ils étaient vivants. Nous sommes ici cependant dans une perspective historique et nous privilégions la parenté entre les versions mésopotamienne et grecque.

2). Le récit de la mort du Grand Pan est tiré du traité de Plutarque « Sur la disparition des oracles « . Plutôt que de lire « Thamous, Thamous, Thamous (nom du pilote égyptien du bateau interpellé), le Grand Pan est mort ! », on lirait « Thamous, Thamous, Thamous le très grand est mort!  » Thamous rappelle le mésopotamien d’Adonis: « Tammuz ».

L’évangile des sorcières

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Aradia, le texte que Charles Leland a sous-titré l’évangile des sorcières, est enfin disponible en français.

Aradia. L'évangile des sorcières

Aradia. L’évangile des sorcières

Cet ouvrage, paru en 1899, constitue une référence essentielle dans les mouvements néo-païens et notamment dans la Wicca. Du reste l’un des principaux textes de la Wicca, la Charge de la déesse, reprend presque mot pour mot un passage d’Aradia qui décrit une rencontre de sorcières lors de la pleine lune. Ce type de réunion est appelé dans la Wicca esbat, le terme de sabbat étant réservé aux huit fêtes qui marquent les saisons et les mi-saisons et qui sont liées au cycle solaire.

Plusieurs auteurs ont défendu l’idée de la survivance d’un culte ancien dans ce qu’on pourrait appeler la vieille religion et qui correspond à la tradition qui aurait pu être celle des sorcières. L’hypothèse avait été popularisée par Margaret Murray dans son livre « The Witch-Cult in Western Europe » (1921). Elle imaginait la survivance d’une religion néolithique jusqu’au 15ème siècle, moment où ce culte aurait été découvert et persécuté. Cette théorie a été largement critiquée et rejetée. En revanche ses écrits ont influencé les fondateurs de la Wicca.

Plus récemment Carlo Ginzburg, dans le Sabbat des sorcières (1992), défend l’idée que sous le sabbat des sorcières, un récit largement forgé par des clercs et des érudits de l’Eglise, se cachent les restes d’une ancienne religion qui remonterait jusqu’au chamanisme. L’auteur identifie certains éléments des sabbats tels qu’ils étaient décrits (sous la torture) par les femmes accusées de sorcellerie à des motifs propres au chamanisme. Ainsi le vol des sorcières n’est pas sans rappeler le voyage du chaman dans le monde des esprits. Cette théorie prête également à discussion.

Le texte d’Aradia présente donc un intérêt pour ceux qui pensent qu’il y a une continuité non seulement entre des religions très anciennes, la sorcellerie persécutée par l’Eglise et même la résurgence moderne de cette sorcellerie à travers le néo-paganisme. D’où vient ce texte ?

Son auteur, Charles Leland (1824-1903), était un journaliste, écrivain et folkloriste américain. Il a vécu plusieurs années en Italie où il a recueilli des traditions anciennes. Dans son ouvrage, il évoque une informatrice, Maddalena, qui lui aurait parlé de l’évangile des sorcières (Vangelo). Il aurait fallu dix ans à cette femme pour lui fournir une version rédigée en italien de ce texte. Leland a traduit le texte en anglais et l’a enrichi d’autres éléments qu’il avait recueillis. Néanmoins les conditions dans lesquelles ce texte a été composé sont obscures et ne permettent pas de voir en lui le témoignage indubitable de l’existence d’une vieille religion. Il contient des éléments très anciens, comme la référence à Diane, la déesse des sorcières, et d’autres plus récents. En plus des personnages issus de la mythologie grecques, on trouve des figures tirées de la Bible. Ainsi Aradia, la fille de Diane, est dérivé d’Hérodiade, la petite-fille d’Hérode.

Dans tout texte folklorique, on va trouver des éléments très anciens coexistant avec des motifs plus modernes. Mais il faut imaginer que les récits folkloriques, mythologiques, se métamorphosent constamment. Ils doivent cependant répondre à une condition, celle d’être cohérent avec la période ou la communauté qui les porte. On peut se demander en effet quel est le rapport entre la déesse Artémis honorée dans certains temples grecs en tant que déesse à l’ours, la Diane romaine des Métamorphoses d’Ovide et la Diane reine des sorcières dont le nom a du reste survécu dans le terme du patois jurassien « dgenâtche » qui désigne justement les sorcières. Des attributs de cette divinité se retrouvent d’une époque à l’autre. Mais chaque culture a développé une conception de cette divinité qui lui était propre. S’il est intéressant et important de retracer l’historique d’un culte quelconque, il faut surtout essayer de comprendre sa cohérence à un moment donné. Ainsi le culte d’une déesse à l’ours à Brauron ne peut être pas être complètement assimilé à celui de la Déesse dans la Wicca, même s’ils partagent des caractéristiques communes. « Rien ne naît ou n’est détruit, mais il y a mélange et séparation des choses qui sont » disait le philosophe Anaxagore en parlant de la matière. C’est en partie aussi vrai pour les traditions qui se réinventent constamment.

D’où vient la neige ?

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Dans certaines régions d’Allemagne, on attribue les chutes de neige à Dame Holle, une fée qui secoue ses édredons et ses duvets à la fenêtre. Les plumes qui s’en échappent deviennent des flocons qui tombent doucement sur la terre. Dame Holle a un lien avec les quenouilles et les travaux de la laine. Elle récompense les filles qui filent avec ardeur, punit les paresseuses et veille à ce que l’interdiction du travail de la laine pendant les douze jours de Noël soit respectée. Elle donne aussi des cadeaux aux enfants à Noël et elle est la protectrice des chats. Les frères Grimm ont popularisé sa légende.

Une veuve vivait avec ses deux filles qui s’appelaient toutes les deux Marie. Ce n’était pas parce que la veuve manquait d’imagination qu’elles portaient le même prénom. La cadette était sa propre fille, née de son premier mariage avec un homme mort à la guerre. L’ainée était la fille que son second mari, lui aussi mort, avait eu de sa première femme morte en couches. La veuve avait une préférence pour sa véritable fille. Elle la laissait paresser dans la maison. L’autre Marie était la fille du premier lit de son défunt mari. Elle la gardait par charité et, surtout, elle la faisait travailler. En plus de tous les travaux ménagers, l’aînée devait filer de la laine pour payer sa pension.

Hans Thoma (1839–1924), Portrait de la soeur de l’artiste, Agathe, âgée de 15 ans, 1863, Alte Nationalgalerie Hans Thoma (1839–1924), Portrait de la soeur de l’artiste, Agathe, âgée de 15 ans, 1863, Alte Nationalgalerie

Quand il faisait beau, Marie, la fille aînée, s’installait près du puits pour filer. Ainsi quand ses mains enflaient, elle pouvait les rafraîchir avant de se remettre à l’ouvrage. Un jour, elle avait tant filé que sa main en était entamée. Un peu de sang avait taché l’ouvrage. Marie a voulu le laver avec l’eau du puits, mais elle a laissé tomber sa quenouille dedans. Ne sachant que faire, elle a couru vers sa belle-mère en pleurant et lui a raconté son malheur. La veuve, au lieu de la consoler, s’est mise à crier :

  • – Tu crois que l’argent pousse sur les arbres. Allons ! Va récupérer ta quenouille dans le puits et remets-toi au travail.
  • La pauvre Marie repart, toujours en larmes. Elle se penche au-dessus du puits pour voir s’il est profond. Elle n’en distingue même pas le fond. Elle grimpe sur le rebord du puits. Déséquilibrée, elle tombe dedans.

    La chute semble longue à Marie. Elle finit par se retrouver assise au milieu d’un champ fleuri, sous un magnifique soleil. Elle se relève. Ne sachant où aller, elle choisit une direction au hasard et se met à marcher. Soudain elle entend qu’on l’appelle.

    – Hohé !

    Marie regarde autour d’elle. Personne.

    – Hohé !

    Marie remarque que l’arbre devant elle, un pommier , bruisse des feuilles comme s’il voulait qu’il la remarque.

  • – Mes fruits sont mûrs. Il faut les cueillir avant qu’ils ne pourrissent.
  • Marie n’hésite pas. Elle secoue les branches basses de l’arbre et fait un tas de toutes les pommes qui sont tombées. Elle continue sa route. Elle arrive sur un chemin, elle le suit. Plus loin, elle aperçoit une maisonnette. En passant devant, elle entend :

    – Hohé !

    La porte est ouverte. Marie se dit que la voix vient de l’intérieur. Elle guigne. Personne. La maisonnette est un four communautaire. Le four se met à parler :

  • – Mon pain est cuit. Sors-le avant qu’il ne brûle.
  • Sans hésiter, Marie s’empare de la pelle à pain et sort les miches, qu’elle dépose sur une table qui se trouvait là. Elle continue son chemin. La prairie fleurie fait place à des champs cultivés, puis un jardin. Enfin elle aperçoit une jolie petite maison. Devant la maison, une vieille femme est assise sur un banc. Elle file de la laine. Marie reconnaît sa quenouille et sa pelote. La vieille femme lui sourit. Marie remarque ses dents énormes et pointues. Elle a peur, recule. Mais la vieille se met à parler :

  • – N’aie aucune crainte. Je ne te ferai aucun mal. Si tu restes chez moi et que tu m’aides à tenir ma maison, je saurai te récompense.
  • Ne sachant pas où aller, Marie accepte l’hospitalité de la vieille femme. Elle l’aide dans ses tâches quotidiennes sans rechigner. Un jour, en hiver, la vieille l’appelle :

  • – Aide-moi à secouer tous les édredons et les tous les duvets par la fenêtre.
  • Marie et la vieille femme s’emparent de toutes les parures de lit et les secouent tant qu’elles peuvent. De petites plumes s’en échappent. Dans le village de Marie, la neige se met à tomber. La vieille femme n’est autre que Dame Holle, qui fait tomber la neige, dit-on, en secouant ses duvets.

    Hans Thoma (1839–1924), Février Hans Thoma (1839–1924), Février

    Le temps a passé sans que Marie ne s’en rende compte. Elle a envie de rentrer chez elle, de revoir sa maison, son village. Elle s’en ouvre à Dame Holle. Cette dernière la comprend et elle accepte de la laisser partir. Elle lui rend sa quenouille et puis, elle l’accompagne sur la route jusqu’à un immense portail. Au moment où la jeune fille passe la grille, une pluie d’or ruisselle sur elle. Ses cheveux, ses vêtements sont couverts d’or.

    Marie l’aînée se retrouve sur le chemin près de sa maison. Marie la cadette et sa mère font la fête à la jeune fille quand elles la voient couverte d’or. La veuve la presse de questions. Après avoir entendu son histoire, la veuve envoie sa propre fille avec une quenouille près du puits. La seconde Marie lance sa quenouille dans le puits et saute dans le trou sans hésiter. Elle arrive dans la prairie fleurie. Quand le pommier lui demande de cueillir ses fruits, elle se contente de prendre une pomme pour la croquer en chemin. Quand le four lui demande de sortir le pain, elle prend une miche pour elle-même et repart. Parvenue chez la Dame Holle, elle n’a même pas peur de ses dents, car elle était au courant de leur taille. Elle travaille un seul jour et, dès le lendemain, elle préfère se vautrer dans les lits de la maison de Dame Holle. Elle ne tient pas à faire de vieux os dans cet endroit. Quelques jours plus tard, elle demande son congé à la vieille femme. Cette dernière lui rend sa quenouille. Elle l’accompagne jusqu’au portail. Au moment où Marie passe le grillage, elle s’attend à être recouverte d’une pluie d’or. Mais au lieu de cela, c’est une substance gluante, collante qui lui tombe dessus. De la poix ! En plus, quand elle se retrouve sur le chemin près de chez elle, le vent se met à souffler. De la poussière, des brindilles, des feuilles mortes viennent se coller sur elle. Quand elle arrive chez elle, elle ressemble à un épouvantail. Dépitée, elle rentre chez elle. Depuis ce jour, l’aînée des filles répond au nom de Marie d’Or tandis que la cadette est appelée Marie la Poisse.

    La véritable histoire du Teddy Bear

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    Vers la fin des années 30, un vieil ours qui vivait au zoo de Washington racontait toujours aux alentours de Noël une histoire extraordinaire. Sa propre histoire. Les autres ours ne le croyaient pas. Ils pensaient qu’il radotait. Mais après que cet ours soit tombé dans le grand sommeil, ses compagnons ont continué à raconter son histoire aux ours plus jeunes, aux gardiens et même aux visiteurs qui savaient écouter les animaux. C’est ainsi que je la connais.

    « Je suis né au début du 20èmesiècle (1902) dans le sud des Etats-Unis, disait ce vieil ours, plus exactement dans le Mississipi. Le gouverneur du Mississipi avait invité le président des Etats-Unis de l’époque, qui s’appelait Théodore Roosevelt. Son hôte savait que le président Roosevelt aimait la chasse et les activités en plein air de manière générale. Il a donc organisé une chasse à l’ours pour lui faire plaisir. Mais durant toute la journée, le président n’a pas vu un seul ours. Ni même un cerf, un renard ou un lièvre. Le président allait faire chou-blanc, comme on dit. Pour qu’il ne soit pas trop déçu, son hôte a demandé à ses garde-chasse de capturer un ours dans la forêt et de le mettre sur le chemin du président. Mais ces garde-chasse n’ont trouvé que moi. J’étais encore un bébé ours. Je m’étais imprudemment éloigné de ma maman ours. Mal m’en a pris. Ces hommes m’ont poursuivi. J’ai essayé de leur échapper courageusement. J’ai couru aussi vite que j’ai pu. Mais ils étaient nombreux et plus forts que moi. Ils m’ont finalement attrapé et m’ont attaché à un arbre en attendant que le président arrive.

    Le président Roosevelt est arrivé avec son fusil. Je ne savais pas trop ce qui pouvait m’arriver, mais je me doutais que ce n’était pas très bon pour moi. Cependant quand il m’a vu, une toute petite boule de poil avec des yeux effrayés, il a posé son arme sur le sol. Et il a grondé ceux qui m’avaient attaché

    – Comment avez-vous pu faire cela ? Un animal sans défense ! Un bébé de surcroît.

    Mais ce n’est pas tout. Me libérer, c’était me condamner une seconde fois. Je ne parviendrais jamais à retrouver ma famille. Le président s’en est rendu compte. Il a grondé les garde-chasse une fois de plus pour leur stupidité et il a déclaré au gouverneur du Mississipi que, puisque personne n’était capable de s’occuper de moi ici, il m’emmenait à Washington. Là je serai installé au parc zoologique du Smithsonian pour que les enfants de la capitale puissent venir me voir. Et comprendre à quel point le président était un homme généreux. On m’a donc installé dans une cage et la cage a été mise dans le train qui ramenait le président à Washington. À bord, on s’est bien occupé de moi. On m’a donné des carottes et des pommes.

    Quand je suis arrivé dans la capitale, j’étais déjà une célébrité. Grâce au télégraphe, les nouvelles étaient allées plus vite que le train. Un journaliste du Mississipi avait écrit une dépêche dans le journal local. Un journaliste du Washington Post en avait fait un article. Mais c’est surtout à cause du dessin qui illustrait l’article que je suis devenu célèbre. Sur ce dessin, on voyait le grand chef du pays en train de gracier une petite boule de poils à la tête ronde avec deux petites oreilles toutes mignonnes. À Washington, tout le monde voulait voir le véritable ourson sauvé par le président. Bien entendu, plus je grandissais, moins je ressemblais au dessin. Et les visiteurs se sont faits plus rares.

    Clifford K. Berryman (1869–1949), Drawing the line in Mississippi, 16 November 1902

    Clifford K. Berryman (1869–1949), Drawing the line in Mississippi, 16 November 1902

    Mais ça ne s’arrête pas là. À New York vivait également un certain Morris Michtom. Morris était né en Russie et il avait émigré aux Etats-Unis. Il tenait un petit magasin de bonbons. Et la nuit, il fabriquait des animaux en peluche avec son épouse Rose. Morris a vu le dessin dans le journal. Il l’a découpé et l’a mis dans sa vitrine en compagnie de deux ours en peluche. Le succès a été immédiat.  Tout le monde en voulait. Morris a décidé d’abandonner la vente de bonbons pour créer une fabrique d’animaux en peluches. Mais il fallait donner un nom à l’ours en peluche. C’était en fait tout trouvé ! Le président Théodore Roosevelt avait un petit nom: Teddy. Le jouet était donc l’ours de Teddy, Teddy’s bear. Morris a donc écrit une gentille lettre à la Maison Blanche (c’est là où habite le président des Etats-Unis) pour demander au président l’autorisation d’appeler son jouer Teddy’s bear. Le président, amusé par la proposition et persuadé que ce jouet n’aurait aucun succès, a bien entendu accepté.

    Teddy’s Bear, c’était aussi le surnom que l’on m’avait donné au zoo de Washington. Morris ne l’a jamais su. Il n’est jamais venu me voir non plus. Peut-être ignorait-il que l’ours gracié par le président se trouvait à Washington. Le journal n’en avait pas parlé. En revanche de nombreux enfants sont venus me voir en compagnie de leur ours en peluche. Très fiers, ils me le montraient. J’étais devenu en quelque sorte l’ami de tous les enfants. J’écoutais leurs peines et je partageais leur joie. Ce sont les gardiens qui nous ont raconté l’histoire de Morris en voyant tous ces gamins débarquer avec leur ours en peluche pour les brandir devant notre cage.

    Sous la forme de jouets en peluche, nous les ours, nous avons envahi les maisons des hommes, alors que ces derniers nous avaient chassés de nos territoires. C’est peut-être grâce aux yeux des enfants qu’il est devenu de moins en moins acceptable de tuer des ours, d’en faire des trophées. Dans de nombreuses régions, nous avons été protégés. Grâce à cette protection, nous regagnons timidement quelques terres desquelles nous avions disparu. »

    L’histoire que racontait ce vieil ours du zoo de Washington est en partie vraie. Elle s’est passé en 1902. On a conservé l’article du Washington Post et le dessin qui l’illustrait. En revanche, on ignore ce qu’est devenu l’ours gracié par le président Roosevelt. D’après ce que l’on sait, il s’agissait d’un vieil ours. Mais il nous a paru plus intéressant d’un en faire un ourson, ce qui permettait de le faire emmener au zoo de Washington.  

    Morris Michtom a vraiment créé un ours en peluche et a demandé officiellement l’autorisation d’utiliser le petit nom du président pour nommer l’ours en peluche que lui et sa femme avait imaginé. Il a créé une entreprise appelée « Ideal Toy Company » pour commercialiser son invention. Du reste, l’un des ours en peluche créé en 1903. Le Smithsonian Museum en conserve un exemplaire qui avait été donné par le fils de Morris Michtom aux petits-enfants de Théodore Roosevelt, afin de pouvoir faire une photo à l’occasion des 60 ans de la création de l’ours en peluche et sous réserve de faire don ensuite du jouet au Smithsonian Museum (National Museum of American History). Il semble que les enfants ont un peu hésité à donner le jouet, mais en 1964 il faisait partie des collections du musée.  

    Teddy Bear, ca 1903, INational Museum of American History, http://americanhistory.si.edu/collections/search/object/nmah_491375

    Teddy Bear, ca 1903, INational Museum of American History, http://americanhistory.si.edu/collections/search/object/nmah_491375

    Callisto et Artémis

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    Je publie ici une nouvelle version de l’histoire de Callisto, destinée à un jeune public. Je l’ai débarrassée de plusieurs complications, comme la rencontre coquine entre Zeus transformé en Artémis et Callisto ou la jalousie d’Héra. Simplifiée ainsi, elle se rapproche de récits de chasse que l’on retrouve un peu partout dans l’hémisphère nord et qui aboutissent à la métamorphose du gibier (souvent un ours, parfois un cerf) en constellation de la Grande Ourse. Un récit qui pourrait nous venir de la préhistoire. 

    Cette histoire se déroule à une époque où les hommes pensaient qu’il y avait plusieurs dieux. En fait, il y avait un dieu pour chaque chose : le dieu du ciel, le dieu de la mer, le dieu des vents. Ces dieux vivaient sur une montagne qui s’appelle l’Olympe. Leur roi s’appelait Zeus, le dieu du ciel, de la pluie, de la foudre et du tonnerre. De temps en temps, ils descendaient sur la Terre. Ainsi des hommes et des dieux se rencontraient, parfois pour le meilleur, souvent pour le pire.

    Voici Callisto ! Son nom signifie la plus Belle. Et c’est vrai qu’elle est jolie. Callisto est la fille d’un roi, le roi Lycaon. Elle a quitté le palais de son père pour rejoindre une troupe de jeunes femmes qui passent leurs journées à courir dans la forêt et à chasser. Leur maîtresse, c’est la déesse de la chasse, Artémis.

    Francesco Hayez  (1791–1881), Artémis

    Francesco Hayez (1791–1881), Artémis

    Artémis a fixé des règles strictes pour les filles qui forment sa troupe. Elles doivent consacrer toute leur énergie à la chasse. Et elles n’ont pas le droit d’avoir un fiancé. Et par conséquent, pas de bébé. Peut-être plus tard dans leur vie, mais pas tant qu’elles restent avec la déesse. Elles sont heureuses comme cela.

    Un jour Zeus, le dieu du ciel, de la pluie, de la foudre et du tonnerre, se promenait sur terre incognito. Il croise Callisto qui cherchait une source d’eau pour remplir sa gourde. Pour l’épater, le dieu touche un rocher de sa main et de l’eau se met à couler. Callisto est surprise par ce miracle :

    – Seul un dieu peut faire cela !

    – Oui, seul un dieu peut le faire, répond Zeus en souriant.

    D’abord effrayée, Callisto apprend à connaître Zeus. Ils deviennent amis … puis petits amis. Callisto et Zeus se voient désormais en cachette pour échapper au regard d’Artémis et de ses compagnes.

    Quelques temps plus tard, Callisto remarque que son ventre devient rond. Elle attend un bébé de Zeus. Si Artémis le voit, elle est perdue. Elle devra quitter la forêt et le groupe de jeunes femmes. Et pourtant, c’est la vie qui lui plaît le plus. Callisto ne veut pas y renoncer. Alors elle cache son ventre sous des vêtements amples.

    Un jour, après une chasse au cerf effrénée, toute la troupe de la déesse s’arrête près d’une source qui forme un petit lac. Toutes les jeunes femmes sont trempées de sueur. La déesse invite ses compagnes à prendre un bain. N’osant pas retirer son vêtement, Callisto s’assied à l’écart. Mais Artémis à l’œil à tout.

    – Callisto, tu n’as pas envie de te baigner ?

    – Peut-être plus tard, grande déesse.

    – Qu’on lui ôte sa tunique, ordonne Artémis aux jeunes femmes qui sont proches de Callisto.

    Deux jeunes femmes s’approchent et enlève sa tunique. Son ventre rebondi apparaît aux yeux de toutes.

    – Tu connaissais nos règles, Callisto ! Tu ne peux plus rester parmi nous.

    – Pitié, grande déesse. Chasser avec toi et toutes ces femmes, c’est ce qui me plaît le plus.

    – Il n’y a pas d’exceptions. Quitte cette forêt et n’y reviens jamais. Sinon tu endureras ma colère.

    Artémis et ses compagnes s’en vont et laissent Callisto seule. La pauvre jeune femme erre dans la forêt pendant quelques heures. Mais elle doit se rendre à l’évidence. Il faut qu’elle rentre chez ses parents pour donner naissance à son enfant.

    Callisto est désormais la maman d’un petit garçon maintenant. Elle l’a appelé Arcas. Elle l’élève avec ses parents qui sont très heureux d’être des grands-parents. Surtout que le roi Lycaon a maintenant un héritier. Même Zeus vient la voir discrètement de temps à autre.

    Callisto n’est pas malheureuse, Mais parfois elle retourne se promener quelques heures dans la forêt interdite. Elle s’assied sur un tronc d’arbre et pleure sa vie d’avant, quand elle courait avec la déesse et ses autres compagnes. Un jour, Artémis l’aperçoit :

    – Callisto ? Ne t’avais-je pas interdit de revenir dans cette forêt ? Tu me désobéis à nouveau ! Mais si tu aimes tant vivre dans cette forêt, je vais t’en donner l’occasion.

    La déesse disparaît. Callisto ne sait pas trop ce qu’elle a voulu dire. Mais soudain ses membres s’agrandissent.  Des poils poussent sur tout son corps. Ses ongles se transforment en d’énormes griffes. Ses dents grandissent et sortent de sa bouche qui s’avance. Ses oreilles remontent sur le sommet d’une tête désormais énorme et toute ronde. Callisto veut appeler au secours, crier. Mais ce sont des grognements qui sortent de son énorme gueule. Callisto réalise qu’elle n’a plus une forme humaine. Elle est devenue une ourse. Mais son esprit humain est toujours là. Elle comprend qu’il lui est impossible de rentrer chez elle, de prendre son fils dans ses bras. Sous cet aspect, elle ne fera qu’effrayer les siens. L’ourse Callisto s’enfonce dans la forêt à la recherche d’une caverne qui deviendra sa nouvelle maison.

    Chez les parents de Callisto, on commence à s’inquiéter. Elle s’est absentée plus longtemps que d’habitude. Lycaon, le père de Callisto envoie des serviteurs et des soldats partout dans le pays, mais sans résultat. On la recherche pendant plusieurs jours. Mais au bon d’un moment, il faut se rendre à l’évidence. Callisto a sans doute fait une mauvaise rencontre dans ces bois qu’elle aimait tant ou bien elle a eu un accident. Le petit Arcas grandira orphelin auprès de ses grands-parents. Quant à Zeus, le sort de Callisto l’attriste beaucoup. Mais il ne peut rien faire pour elle. Ce qu’un dieu a fait, un autre ne peut le défaire. Il se contentera de veiller d’un œil sur elle et sur son fils.

    Les années passent. Callisto vit dans sa grotte. Elle chasse pour manger, mais ce n’est pas aussi plaisant que lorsqu’elle suivait Artémis. Elle pense beaucoup à son fils qu’elle ne peut approcher.

    Arcas grandit. Il devient un jeune homme et son grand-père l’initie à la chasse. Arcas a de qui tenir. Il devient un redoutable chasseur. Il manie l’arc et le javelot avec dextérité. À la mort de son grand-père, Arcas devient même le roi du pays qui prendra son nom, l’Arcadie.

    Un jour, Arcas chasse dans la forêt, armé d’un javelot. Attiré par un bruit, il s’éloigne de ses compagnons. Il aperçoit au loin une ourse. L’ourse le sent. Elle le regarde. Cette ourse, c’est Callisto. Son instinct maternel lui parle. Ce n’est pas un chasseur qu’elle a devant elle, mais son fils. Son petit Arcas ! Elle devrait fuir, mais elle s’approche sans méfiance. Arcas voit d’abord son aubaine. Mais il ne comprend pas. Cette ourse devrait s’en aller. Au lieu de cela, elle s’approche. Il prend peur. Il veut lancer son javelot.

    C’est alors que sur l’Olympe, Zeus comprend que quelque chose de grave se passe. Il prend de la hauteur. Il les voit : mère et fils qui se font face. Une tragédie se prépare. Un enfant pourrait tuer par erreur celle qui l’a mis au monde. Ou bien une mère  pourrait tuer son enfant par instinct de survie. Lui le roi des dieux ne peut pas laisser faire cela. Et puis, c’est sa chère Callisto et son fils Arcas.

    Tout va très vite. Callisto et Arcas s’élèvent du sol. Ils sont emportés tout deux vers la voûte du ciel. Tous deux perdent leur apparence terrestre. Ce ne sont plus que des points que l’on peut voir la nuit dans le ciel. Callisto est devenue la constellation de la Grande Ourse et Arcas celle de la Petite Ourse.

    Si vous observez le ciel régulièrement, vous remarquerez que la Grande et la Petite Ourse sont deux seules constellations qui sont visibles la nuit tout au long de l’année. De nombreux peuples de l’hémisphère nord possèdent une légende de chasse qui explique l’origine de la Grande Ourse. Le gibier est un cerf ou un ours. Des chercheurs ont fait l’hypothèse que ces histoires pourraient descendre d’une version commune remontant à la préhistoire. Une histoire que les hommes de la préhistoire, de l’époque glaciaire, se racontaient déjà.

    Inversions à l’opéra

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    Lors de mon dernier passage à Paris, j’ai visité le bâtiment de l’Opéra Garnier. En effet, je voulais voir in situ la sculpture représentant la Pythie. Cette œuvre a été réalisée par Marcello. Ce pseudonyme masculin cache en fait une femme artiste, Adèle d’Affry, duchesse de Castiglione Colonna (1836 -1879).

    Georges Clairin (1843-1919), Marcello dans son atelier de Givisiez, 1871

    Georges Clairin (1843-1919), Marcello dans son atelier de Givisiez, 1871

    Adèle d’Affry est née à Fribourg en Suisse. Elle se marie à Rome et s’installe ensuite à Paris. Elle devient veuve moins d’un an après son mariage. Elle s’initie alors à l’art. C’est pour exposer au Salon qu’elle choisit le pseudonyme de Marcello.

    Il semble qu’à l’origine, Marcello devait créer deux Caryatides pour l’Opéra. Mais ce projet n’aboutit pas pour des raisons financières. On raconte que l’architecte de l’Opéra, Charles Garnier, eut un coup de coeur pour la représentation de la Pythie, qu’il installa dans l’entrée des abonnés et pour laquelle il conçut une sorte d’antre pythique.

    Marcello, La Pythie, Opéra Garnier

    Marcello, La Pythie, Opéra Garnier

    Cette sculpture convient particulièrement bien à la décoration du bâtiment conçue également par Charles Garnier et consacrée à Apollon, le dieu de la musique. Garnier n’oublie pas que la divinité régnait également sur l’oracle de Delphes. La Pythie était la prêtresse installée sur un trépied que le dieu inspirait. L’oeuvre de Marcello montre une Pythie sauvage, dont les transes violentes sont décrites dans certains textes. Ces textes sont influencés par d’autres prophétesses en transe, comme la Sybille de Virgile dans l’Enéide et Cassandre dans l’Agamemnon d’Eschyle. Les représentations sur vase de la Pythie présentent au contraire une femme calme. On peut admirer une réduction en bronze de cette oeuvre au Musée d’art et d’histoire de Fribourg, dans la magnifique galerie consacrée à Marcello.

    Marcello, Phoebe, 1875

    Marcello, Phoebe, 1875

    Le programme apollinien de l’Opéra Garnier se retrouve également dans les deux salons consacrés respectivement au soleil et à la lune.

    Salons du soleil et de la lune à l'Opéra Garnier

    Salons du Soleil et de la Lune à l’Opéra Garnier

    Ces deux petites salles ont été peintes par des décorateurs du théâtre et leur ornementation se voulait provisoire. De plus, dans la précipitation des travaux, ils ont été inversés. Le salon du Soleil devait permettre l’accès au fumoir tandis que le salon de la Lune devait s’ouvrir sur le lieu où l’on pouvait déguster des sorbets. Mais c’est le contraire qui se produit.

    Le Salon du Glacier est orné de divers bustes d’artistes ayant un lien avec l’opéra. On y trouve des danseuses, des cantatrices, des chanteurs. L’un d’eux présente néanmoins un petit mystère. Il représente probablement Marie Thérèse Maillard (1766-1818), cantatrice de l’Opéra. Néanmoins ce buste manifestement féminin porte une curieuse légende : 1699 – 1772, Maillard, poète

    Maillard poète

    Buste du poète Maillard

    Or il existe un poète portant le nom de Paul Desforges-Maillard et dont les dates de naissance et de mort correspondent à celles de la légende. Ce poète, frustré de ne pas connaître le succès, a décidé de publier des poèmes sous le pseudonyme de Mademoiselle Malcrais de La Vigne. Sous ce nom, il devint célèbre. Il reçut des hommages de nombreux poètes dont Voltaire. Mais pris dans une situation impossible, le pauvre poète dut avouer la supercherie. Un aveu auquel son oeuvre ne survécut pas.

    Paille d’or

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    Un conte de Grimm intitulé Rumpelstilzchen (le Nain Tracassin en français) narre l’histoire d’une jeune fille qui, d’après son père, est capable de filer la paille en or. Cette idée intéresse au plus haut point le roi du pays qui fait venir la jeune fille dans son palais. Il l’enferme alors dans une salle remplie de paille jusqu’au plafond avec un rouet, la menaçant de mort si elle ne parvient pas à s’acquitter de sa tâche. La jeune fille se met à pleurer. C’est alors qu’apparaît un nain ou un lutin qui promet de faire le travail en échange d’un cadeau. La jeune fille fille donne son collier et le nain transforme la paille en or. Le roi souhaite avoir plus de fil d’or et, la nuit suivante, la jeune fille donne sa bague au nain. La troisième nuit, le souverain promet à la jeune de l’épouser si elle réussit encore à filer une salle remplie de paille. Mais la pauvrette n’a plus rien à donner au nain. Elle doit lui promettre de lui remettre son fils premier né. Devenue reine, elle donne au bout d’un an un fils au roi. Le nain vient la trouver pour lui rappeler sa promesse, mais la reine refuse de donner l’enfant. Elle est prête à donner toutes ses richesses, mais le nain refuse. Il lui accorde trois jours pour qu’elle découvre son prénom. Sinon elle devra lui remettre l’enfant pour de bon. La reine envoie des serviteurs partout pour collecter les prénoms les plus fantaisistes. Mais quand le nain se présente le soir, elle n’a jamais le bon prénom. Au matin du troisième jour, un serviteur surprend le nain en train de chanter derrière un buisson. C’est ainsi qu’il a apprend son nom, libérant la reine de sa terrible promesse. Quand le nain entend de la bouche de la reine son nom, il se fâche. Frappant le sol avec son pied, de colère, il s’enfonce dans le sol. Plus jamais on ne le reverra.

    Anne Anderson (1874-1930), La fille du meunier, Wikipedia (http://www.artsycraftsy.com/anderson_prints.html)

    Anne Anderson (1874-1930), La fille du meunier, Wikipedia (http://www.artsycraftsy.com/anderson_prints.html)

    Ce conte comporte de nombreux thèmes typiques comme l’épreuve impossible à réaliser sans une aide surnaturelle, la promesse de donner son enfant pour se sortir d’un mauvais pas, le filage comme métaphore de la destinée, le nain gardien gardien de l’or. Mais ce qui retient toute notre attention ici, c’est la transformation de la paille en or.

    La paille est un matériau bien modeste. On le réserve habituellement à la litière des animaux, dans l’étable. Quand on dit que quelqu’un qu’il est sur la paille, c’est qu’il est si pauvre qu’il dort sur une litière, comme un animal domestique. Pourtant il existe d’autres utilisations de la paille. On l’employait déjà aux époques préhistoriques pour fabriquer les toits, car elle protégeait bien de la pluie. Mais ce n’est pas tout. On la tressait pour fabriquer des chapeaux protégeant du soleil de l’été.

    Giovanni Segantini  (1858–1899) Midi sur l’alpage, 1892, Musée Ohara

    Giovanni Segantini (1858–1899) Midi sur l’alpage, 1892, Musée Ohara

    De nos jours, la moisson est effectuée à l’aide de machines. Il n’en allait pas ainsi autrefois. On coupait les tiges des céréales à la serpe et on les rassemblaient en gerbe, d’où l’expression nouer une gerbe.

    Jean-François Millet  (1814–1875), Récolte du sarrasin, entre 1868 et 1874, Musée des Beaux-Arts de Boston

    Jean-François Millet (1814–1875), Récolte du sarrasin, entre 1868 et 1874, Musée des Beaux-Arts de Boston

    Selon certaines croyances, comme le rapporte James-Georges Frazer dans le Rameau d’Or, on pensait que l’âme du grain survivait à la moisson. Dans certaines régions, la confection de la dernière gerbe de la moisson revêtait une importance particulière. Ailleurs on fabriquait de petits objets en tressant des pailles. Les poupées de grain étaient censées contenir l’âme du grain jusqu’à la prochaine récolte.

    Poupées de grain de Cambridgeshire Handbells, Source: Renata, Wikipedia

    Poupées de grain de Cambridgeshire Handbells, Source: Renata, Wikipedia

    Les tiges d’autres plantes pouvaient être transformées en fibre. C’est le cas du lin qui servait à produire du fil avec lequel on pouvait faire des vêtements.

    Jean-François Millet  (1814–1875), Briser le lin, entre 1850 et 1851, Walters Art Museum

    Jean-François Millet (1814–1875), Briser le lin, entre 1850 et 1851, Walters Art Museum

    L’utilisation et la transformation des tiges des plantes donnaient lieu à un artisanat aujourd’hui pratiquement disparu. Dans le passé, on cherchait à utiliser même ce qui aujourd’hui paraît sans valeur. Certaines personnes essaient tout de même de faire revivre ces activités. Et les contes permettent parfois de nous en souvenir.

    La déesse mère

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    Starhawk est une écrivaine, militante écoféministe et néopaïenne américaine. Lors d’une conférence qu’elle a donnée à Lausanne le 20 juillet 2018, elle a évoqué l’ancien culte d’une déesse mère précédent les religions païennes des Âges du bronze et du fer ainsi que de l’Antiquité, dont les panthéons sont dominés par des divinités masculines. Elle s’est référée aux travaux de l’archéologue Marija Gimbutas (1921-1994). Cette dernière a développé, dans plusieurs de ses ouvrages, l’idée d’un culte d’une grande déesse, dans la zone européenne, qui aurait émergé au Paléolithique et qui se serait maintenue au Néolithique. Les sociétés de ces époques auraient été socialement égalitaires et gynécocentriques. Marina Gimbutas rejette le terme matriarcat et parle plutôt de culture matrilocale. Ses hypothèses se basent sur l’analyse des habitats, des structures sociales, de l’art, de la religion et de la nature des savoirs.

    Vénus de Willendorf, Photo : MatthiasKabel (Wikimédia)

    Vénus de Willendorf, Photo : MatthiasKabel (Wikimédia)

    Pour expliquer la fin de cette culture matrilocale, l’archéologue émet l’hypothèse que des envahisseurs proto-européens, les Kourganes, nommés ainsi d’après un terme russe désignant des tumulus typiques de cette culture, auraient supplanté les cultures vouant un culte à la déesse. Les Kourganes auraient imposé le culte d’un panthéon masculinisé ainsi qu’une société patriarcale.

    Si les théories de Marija Gimbutas lui ont assuré un grand renom, elles ont aussi fait l’objet de nombreuses critiques. D’aucuns peinent à croire à une société matriarcale généralisée avant que le patriarcat ne s’impose.

    Revenons à Starhawk. Pour convaincre l’auditoire de la théorie de Marija Gimbutas, elle a rappelé que les mythologies de l’Antiquité comportent des déesses qui furent autrefois puissantes, mais qui sont tombées sous la domination des dieux. Elle a notamment évoqué Héra, l’épouse trompée et bafouée de Zeus, et Athéna, sa fille chérie, en charge d’une activité très mâle, la guerre, mais réduite au célibat.

    C’est en écoutant Starhawk qu’il m’est venu à l’esprit que le passage d’une divinité féminine primordiale à un panthéon dominé par des dieux mâles est certainement illustré par le mythe de succession des générations de dieux aboutissant à l’établissement de l’ordre olympien, tel qu’on le lit dans la Théogonie d’Hésiode.

    Avant d’exposer le mythe de succession, rappelons que l’existence d’un mythe racontant la passation de pouvoir d’une déesse mère à un panthéon de patriarches ne constitue pas la preuve d’une évolution sociétale analogue. Tout au plus en est-il un indice.

    Selon Hésiode, Gaïa, la Terre, figure au nombre des premières entités qui émergent du Chaos. Gaïa va enfanter elle-même deux divinités masculines, Ouranos, le Ciel, et Pontos, la Mer. Elle s’unit ensuite à tous deux. Le couple formé par Gaïa et Ouranos constitue le premier couple du mythe de succession. Ensemble, ils vont engendrer la seconde génération divine, celle des Titans. La Terre précède le Ciel. Mais Ouranos va d’emblée chercher à dominer Gaïa, en la couvrant littéralement (comme le ciel couvre la terre). Ce faisant, il empêche leurs enfants de venir au monde, faute d’espace entre ciel et terre. Gaïa souffre de cette situation insupportable et elle décide d’y mettre fin. Elle fabrique, à partir de sa propre substance, une serpe. Elle parvient à convaincre l’un de ses enfants, le dernier-né, Kronos, de se placer en embuscade et de tendre un piège à son père. Kronos émascule son père et crée, en même temps, un espace entre le ciel et la terre.

    Gaïa (Gê), Grand autel de Pergame, Inselmuseum, Berlin

    Gaïa (Gê), Grand autel de Pergame, Inselmuseum, Berlin

    Les Titans libérés prennent aussitôt le pouvoir, Kronos à leur tête. Kronos hérite des prérogatives célestes et royales d’Ouranos. Il épouse la Titanide la plus terrienne, Rhéa.

    Kronos a peur de subir le même sort que son père et de se faire déposséder de son pouvoir par sa progéniture. Il avale donc chacun de ses enfants à leur naissance. Tout comme Gaïa, Rhéa a vocation à donner la vie. Elle veut mettre fin aux infanticides de Kronos. Alors que Gaïa armait son fils dernier-né, Rhéa se contente de lui éviter son funeste sort en le cachant.  Kronos avalera une pierre à la place de Zeus.

    Quant à Zeus, une fois parvenu à maturité, il mettra définitivement fin au pouvoir de Kronos en remportant une bataille décisive contre les Titans. Il installera ses frères au pouvoir. Il fera un enfant à la première de ses soeurs olympienne, Déméter. Il épousera la seconde, Héra. Il fera de la troisième, Hestia, la gardienne vierge du foyer.

    Zeus est menacé de la même malédiction que ses ancêtres. Le fils qu’il aurait Métis aurait pu le détrôner. Pour éviter cette situation fâcheuse, Zeus avale la déesse de la sagesse et met au monde Athéna par la tête. Héra n’a pas le pouvoir d’enfanter un fils qui pourrait détrôner Zeus. Elle est hors-jeu. Son opposition à Zeus se marque par leurs incessantes querelles. Tout au plus, Héra harcèle les amantes et les bâtards de son époux. Ainsi Zeus établit son pouvoir sur le monde de manière définitive. Sa parèdre féminine est désormais dominée.

    On peut cependant constater que, dans certaines versions du mythe de succession, il y a tout même une réaction vis-à-vis du pouvoir de Zeus. Le monstre Typhon vient le défier. Selon certains auteurs, Typhon est le fils de Gaïa et du Tartare (un lieu souterrain où seront enfermés les Titans). Selon d’autre, il a été enfanté par Héra, seule, pour se venger de la naissance d’Athéna, mise au monde par Zeus. Mais Typhon est défait. Cette réaction tardive est un échec. Plus jamais les déesses féminines n’occuperont le pouvoir sous le règne des Olympiens. Athéna, qui est en quelque ce fils de Zeus qui aurait du le renverser, paie sa place de choix dans le panthéon de son célibat.

    Athéna Farnèse, Copie de la statue d'Athéna par Phidias, Musée de Naples

    Athéna Farnèse, Copie de la statue d’Athéna par Phidias, Musée de Naples

    Ainsi à travers le mythe de succession, on assiste à une inversion progressive du pouvoir. Initialement détenu par une divinité de la terre, il finit par échoir sans partage au ciel. La terre est féminine et dans l’horizontalité (du moins dans la perspective de la mythologie). Le ciel est masculin et dans la verticalité.

    Si peu d’indices permettent d’affirmer un matriarcat aux époques préhistoriques, il est en revanche certain que la société grecque antique était largement dominée par les hommes. Et malgré l’existence d’institutions démocratiques, notamment à Athènes, la société était très hiérarchisée.

    Revenons à notre point de départ. Dans sa conférence, Starhawk a souligné le parallélisme entre la domination de la femme par l’homme et celle de la terre par l’espèce humaine dans les sociétés patriarcales. La femme produit des héritiers, des bras pour le travail, des soldats pour la guerre. C’est tellement vrai qu’en Grèce ancienne, on reconnaissait une équivalence entre la mort d’une femme en couches et celle d’un soldat à la guerre. De même, la terre produit de la nourriture quand elle est cultivée par le paysan. Elle fournit aussi du bois, des minerais pour les activités humaines.

    Starhawk prône un retour aux valeurs féminines. Il ne s’agit pas d’un féminisme politique, mais d’un changement de valeurs profond, une sorte d’éco-spiritualité, restaurant le respect du à la nature et à la terre, un respect que les populations de chasseurs-cueilleurs et les premiers agriculteurs avaient certainement. Ce lien à une nature considérée comme sacrée s’est perdu au fur et à mesure des progrès techniques qui ont permis de maîtriser la production agricole et industrielle. Il ne s’agit pas non plus d’un renversement des valeurs, qui donnerait le pouvoir aux femmes. Il faudrait créer les conditions d’une plus grande égalité. Selon Starhawk, les femmes savent prendre soin des autres et ce type d’activité est aujourd’hui dévalorisé. Les métiers visant à prendre soin des autres et à les nourrir sont mal payés et déconsidérés. Elle pense aux enseignants, aux infirmiers, aux agriculteurs. Starhawk considère que si la propension féminine à s’occuper des autres était plus largement présente dans la société (et pas seulement chez les femmes), non seulement la société irait mieux, mais on aurait un autre rapport à notre environnement. On vivrait selon son rythme à elle plutôt que de lui imposer notre agenda. Voilà pourquoi, à ses yeux, l’écologie et le féminisme sont liés. Starhawk ne dit pas qu’il faut retourner aux paganismes anciens et au culte de la Terre mère pour résoudre nos problèmes. En revanche, ces anciennes cultures illustrent d’autres manières de penser la nature et elles peuvent nous inspirer. La permaculture constitue une mise en oeuvre possible de ses idées. Starhawk venait justement à Lausanne pour animer un atelier de permaculture.

    Pour réécrire le mythe de succession, Gaïa et Ouranos auraient partagé leurs responsabilités avec leurs enfants et ces derniers auraient fait de même. Les Olympiens auraient travaillé ensemble et avec les générations précédentes. Et sous leur regard bienveillant, les humains auraient continué à respecter Grand-mère Gaïa.

    Les alcyons

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    Il y peu de temps, en fin de journée, j’ai vu sur le toit, en face de chez moi, un jeune goéland qui s’apprêtait à faire le grand saut. D’une manière ou d’une autre, il était arrivé là. Il avait certainement eu peur. Ou alors il avait vécu un atterrissage hasardeux. Alors que deux adultes de la même espèce, probablement ses parents, l’encourageaient de leurs cris, le jeune goéland était trop timoré pour s’envoler. Je l’ai surnommé Jonathan Livingston (en hommage à un récit célèbre). Mais ce surnom n’eut guère d’effet dans l’immédiat. Le pauvre oiseau errait sur le toit plat et, dès que ses géniteurs revenaient, il leur réclamait de la nourriture en tapotant leur bec. Le soir tombait et Jonathan était toujours là comme une âme en peine, en lançant des cris déchirants. Des adultes goélands, ses parents et sans doute quelques renforts, veillaient au grain. Des corbeaux rôdaient. Puis la nuit noire a enveloppé la toiture. On entendait toujours les cris de Jonathan. Au petit matin, il était encore là. Je ne pouvais l’imaginer cuire la journée entière sur ce toit brûlant. J’ai cherché les coordonnées d’un garde-faune. Au moment où je m’apprêtais à composer le numéro, Jonathan s’est envolé. Il est parvenu sur mon propre toit, situé plus haut, entouré de ses deux parents. Et de là, il s’est s’est à nouveau élancé. Il n’avait plus peur désormais. Il fendait l’air comme un brave.

    Brave Jonathan Livingstone ! Pour rendre hommage à ton courage et pour souligner la ténacité des tiens qui ne t’ont jamais laissé tomber, je vous dédie ma propre version de l’histoire de Céyx et Alcyone, une métamorphose en oiseaux racontée par Ovide il y deux mille ans. On retrouve dans cette histoire le personnage de Morphée. J’aurais vraiment souhaité tomber dans ses bras cette fameuse nuit, mais tes cris lancinants m’ont empêchée de fermer les paupières. 

    Jeune goéland surnommé Jonathan Livingstone

    Jeune goéland surnommé Jonathan Livingstone

    Les alcyons, vastes oiseaux des mers, sont considérés par les marins comme un présage de temps calme. Cette croyance remonte à une histoire qui s’est déroulée, il y a fort longtemps, en Grèce.

    Céyx était le fils de l’Etoile du Matin. Il régnait sur la ville de Trachine et il avait pris pour épouse la belle Alcyonè, elle-même fille d’Eole, le dieu qui retient les vents prisonniers dans sa demeure. Tous deux étaient fort épris l’un de l’autre.

    Un jour, Céyx décide d’aller consulter un oracle d’Apollon sur la conduite de ses affaires. Comme le sanctuaire de Delphes est inaccessible à cause d’une bande de brigands qui en barre l’accès, il doit se résoudre à consulter l’oracle de Claros et pour cela, il doit traverser la mer Egée.

    Il parle de son projet à Alcyonè, mais elle, elle fait tout pour le dissuader :

    – Ne suis-je donc plus rien pour toi, puisque tu songes à entreprendre des voyages lointains ? Si du moins tu voyageais par les terres, je serais malheureuse, mais je n’aurais pas peur. C’est la mer que je crains. Ne va pas imaginer que le fait d’être le gendre d’Eole t’avantage. Une fois les vents libérés, rien ne les arrête. 

    Céyx est ému par les paroles de son épouse. Il essaie d’endormir ses craintes par de longs discours et, à la fin, il lui fait une promesse :

    – A compter de mon départ, je serai de retour dans deux lunes.

    Cette seule promesse convainc Alcyonè de le laisser partir.

    Tous deux se rendent sur le rivage. Là, un bateau attend Céyx. Il embarque, en compagnie de toute la fine fleur de la ville de Trachine, de nombreux jeunes gens qui tiennent les rames.

    Alcyonè regarde son époux partir jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un point sur le navire. Elle regarde le bateau s’éloigner jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un point sur l’horizon. Puis elle rentre chez elle pour attendre son époux.

    Mais les dieux en avaient décidé autrement. Lorsque le bateau de Céyx est à la moitié de sa course, une terrible tempête éclate et l’engloutit dans les profondeurs de la mer. Avant de périr noyé, Céyx s’accroche à quelques débris qui flottent à la surface des eaux. Il lève les yeux aux ciel pour la dernière fois et implore les divinités : 

    – Ô dieux, faites que les flots ramènent mon corps auprès d’Alcyonè.

    Pendant tout ce temps, Alcyonè honore les dieux. Elle visite leurs temples, brûle de l’encens sur leurs autels et prie pour le retour de son époux.

    Herbert Draper (1863–1920), Halcyone, Huile sur toile, 1915, collection privée.

    Herbert Draper (1863–1920), Halcyone, Huile sur toile, 1915, collection privée.

    Plus que les autres divinités, elle vénère Junon, la déesse du mariage. Mais la déesse n’en peut plus d’être implorée pour un mort. Elle fait venir sa messagère, Iris:

    – Rends-toi dans la demeure du Sommeil. Ordonne-lui d’envoyer à Alcyonè un songe à la semblance de Céyx, pour qu’elle apprenne enfin la vérité.

    François Lemoyne  (1688–1737), Junon, Iris et Flore, 1720, Musée du Louvre

    François Lemoyne (1688–1737), Junon, Iris et Flore, 1720, Musée du Louvre

    Iris trace son arc-en-ciel et se rend dans la demeure du Sommeil.

    Il est, près du pays des Cimmériens, une grotte que jamais les rayons du soleil n’atteignent. Là on n’entend aucun bruit, ni celui des animaux, ni celui de la voix humaine, pas même le bruit du vent dans les arbres.

    A l’entrée de la grotte poussent des pavots. C’est de cette plante que la Nuit tire la torpeur qu’elle répand. A l’intérieur, il y a un grand lit fait de bois d’ébène. C’est sur ce lit que dort le dieu Sommeil, fils de la Nuit et frère de la Mort, entouré des Songes évanescents.

    John William Waterhouse  (1849–1917), Le Sommeil et son demi-frère la Mort, 1874

    John William Waterhouse (1849–1917), Le Sommeil et son demi-frère la Mort, 1874

    Au moment où Iris entre dans le palais, elle répand une douce clarté qui réveille le dieu. Il essaye de soulever ses paupières alourdies, mais elles retombent aussitôt. Finalement il se lève  et demande à Iris ce qu’elle veut. La messagère lui transmet l’ordre de Junon, puis elle quitte les lieux aussitôt car elle sent le sommeil s’insinuer peu à peu dans ses membres. 

    Le Sommeil réveille les Songes, les Songes qui peuvent prendre toutes les apparences. Phobetor est passé maître dans l’art d’imiter les animaux, sauvages ou domestiques. Phantasos excelle à prendre les formes d’êtres inanimés : cours d’eau, rocher, tronc d’arbre. Mais celui que le Sommeil choisit, celui-là sait mieux que tout autre prendre l’apparence humaine, et pas seulement l’apparence, mais aussi la voix, la démarche. Et celui-là, c’est Morphée. 

    Pierre-Narcisse Guérin  (1774–1833), Morphée et Iris, 1811, Musée de l’Ermitage

    Pierre-Narcisse Guérin (1774–1833), Morphée et Iris, 1811, Musée de l’Ermitage

    Morphée s’envole donc pour la ville de Trachine. Là, il prend l’apparence de Céyx. Maintenant il a le teint pâle, les cheveux mouillés. Il se penche au-dessus du lit d’Alcyonè :

    – C’est un mort que tu as sous tes yeux. Une terrible tempête a saisi mon bateau dans la mer Egée. Allons Alcyonè, lève-toi ! Ne laisse pas Céyx entrer dans le sombre Tartare sans avoir été pleuré !

    Alcyonè gémit dans son sommeil et ses cris la réveillent. Elle se lève brusquement et cherche partout dans sa chambre celui qu’elle croit avoir vu. Alertés par le bruit, ses serviteurs amènent des torches. Alcyonè leur annonce la mort de Céyx. 

    Le lendemain matin, elle se rend sur le rivage, à l’endroit même où, il y a deux lunes,  elle avait regardé partir son époux.

    Elle regarde au loin. Soudain elle voit une forme qui se rapproche de la côte. On dirait le corps d’un naufragé. La forme s’approche encore, et là, elle en est sûr, c’est bien le corps d’un naufragé. Rien que par ce présage, Alcyonè est émue. Le corps s’approche du rivage. On dirait que c’est Céyx. Elle veut en avoir le cœur net.

    Non loin de là, il y a une jetée qui s’avance sur la mer. Alcyonè s’y précipite. Mais, ô prodige, elle ne court pas, elle vole et de ses ailes nouvelles, elle s’approche  du corps de son époux, elle se pose sur son torse et, de son bec dur, elle veut lui donner des baisers sur la joue. N’est-ce qu’une illusion: on dirait que la tête de Céyx a bougé ! Peut-être n’est-ce que le mouvement de l’eau ! 

    Les dieux ont pitié de ces deux êtres et transforment Céyx lui aussi en oiseau.

    Jean-Léon Gérôme (1824–1904), Les Mouettes, vers 1900, Musée Georges-Garret, Vesoul

    Jean-Léon Gérôme (1824–1904), Les Mouettes, vers 1900, Musée Georges-Garret, Vesoul

    Céyx et Alcyonè sont devenus des alcyons. Même sous cette forme-là, leur amour subsiste. Ils s’accouplent ont des petits. Les alcyons construisent un nid qui flotte sur l’eau et couvent leurs œufs pendant sept jours. Pendant ces sept jours, Eole retient les vents et assure un temps calme pour ses petits-fils.