Brigit

Brigit est une divinité irlandaise. C’était la fille du dieu Dagda et on lui rendait un culte dans toute l’Irlande. Son nom serait d’abord un épithète signifiant « l’exaltée ». Il peut être rapproché de celui de Brigantia, une déesse honorée dans le nord de l’Angleterre.

Brigit était une divinité qui patronnait un vaste spectre d’activités : guérison, artisanat (plus spécifiquement l’art du forgeron), la poésie, la sagesse, la divination. Président à des activités manuelles et intellectuelles, elle ressemble un peu à Athéna.

Sa fête, Imbolc, est célébrée le 1er février. Elle coïncide avec la naissance des premiers agneaux, ce qui ferait de Brigit une déesse de la fertilité. Mais le terme Imbolc contient plutôt l’idée de lustration, de purification. La fête celte rappelle celle des Februa à Rome. On se purifie avant de repartir dans un nouveau cycle. Lors de la fête d’Imbolc, on fabrique des croix de Brigit. Dans le calendrier chrétien, la fête d’Imbolc correspond à celle de la Chandeleur. On célèbre la lumière qui augmente avec la durée du jour. Ce qui n’était pas perceptible lors du solstice d’hiver le devient début février.

Le culte de Brigit était tellement considérable qu’il fut christianisée. Ainsi Brigit est devenue Sainte Brigitte. Elle serait née dans la maison d’un druide et aurait été nourrie avec le lait d’une vache magique. On lui attribue la fondation du monastère de Kildare dans lequel un feu est entretenu par les nonnes, ce qui n’est pas sans rappeler le culte de Vesta à Rome. Brigit fut aussi assimilée à Sainte Bride, la sage-femme de la Vierge Marie.

John Duncan (1866-1945), St. Bride, 1913

John Duncan (1866-1945), St. Bride, 1913

 

La Paix

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Thémis est une Titanide (fille d’Ouranos et Gaïa). Elle est la déesse de la justice, de l’équité. De son union avec Zeus sont nées la vierge Astrée, la dernière immortelle à avoir quitté la terre quand l’humanité est entrée dans l’Âge de Fer (selon Hésiode), les Moires (les déesses de la destinée qui tissent, enroulent et coupent le fil de la vie) et les Heures.

Les Heures représentent les saisons. Au départ, elles ne sont que trois, car les Grecs ne connaissaient que trois saisons (printemps, été, hiver). Elles se nomment Eirénè (la paix), Eunomie (ordre harmonieux) et Dikè (justice). Plus tard, les Grecs ont établi qu’il y avait cinq saisons, l’automne et le solstice d’hiver s’ajoutant aux trois autres : Carpô et Thallô ont rejoint le groupe initial. Ces deux dernières déités s’occupent des fruits et des fleurs.

Au départ, les Heures symbolisent le cours de la nature, à travers la ronde des saisons. Elles deviennent aussi, par la suite, les déesses de l’ordre et de la justice. En effet, la société se doit d’être aussi bien réglée que la nature. Finalement les Heures incarnent les subdivisions du jour.

Ludwig Knaus (1829–1910), La Paix (Eirene), entre 1850 et 1888

Ludwig Knaus (1829–1910), La Paix (Eirene), entre 1850 et 1888

Bien que faisant partie d’un groupe de divinité, Eirénè, la Paix, faisait l’objet d’un culte particulier. Dès le milieu du 5ème siècle av. J.-C., les Athéniens lui consacrèrent un autel. On connaît une statue d’Eirénè datant du 4ème av. J.-C. la représentant en portant l’enfant Ploutos, « la Richesse ». Cette oeuvre symbole sans doute les liens entre la paix et la prospérité.

Eiréné (la Paix) portant Ploutos (la Richesse), copie romaine d'une statue votive de Céphisodote (vers 370 av. J.-C.) qui se trouvait sur l'agora d'Athènes

Eiréné (la Paix) portant Ploutos (la Richesse), copie romaine d’une statue votive de Céphisodote (vers 370 av. J.-C.) qui se trouvait sur l’agora d’Athènes

Eirénè apparaît également dans la comédie d’Aristophane du même nom. Selon l’intrigue, elle avait été enfermée par la Guerre dans une grotte et un vigneron de l’Attique entreprend de la libérer. D’après l’un des personnages, son autel ne doit pas être souillé par le sang, même celui des sacrifices.

À Rome, on honore cette déesse sous le nom de Pax. L’empereur Auguste a fait construire un autel pour elle (Ara Pacis) et Vespasien lui a consacré un temple.

Ara Pacis à Rome. Photo: Manfred Heyde, mars 2009, Wikimedia Commons

Ara Pacis à Rome. Photo: Manfred Heyde, mars 2009, Wikimedia Commons

Jeune Fille Papillon

Polik Mana, ou Jeune Fille Papillon, est un kachina (esprit) Hopi. Les Hopi vivent dans un réserve en Arizona, située en plein milieu de la réserve Navajo. Ils vivent de la culture du maïs. On pense qu’ils sont les héritiers des Anasazis. Ils habitent des villages construits à flanc de collines dans la région des Four Corners. Ils sont voisins des Navajos, arrivés plus tard dans la région.

Les kachinas dont des esprits dans la mythologie des Hopi. Ces esprits de la pluie, du feu, de l’aigle, du serpent, etc. peuvent être bienveillants ou malveillants. Ils sont représentés sous forme de poupées distribuées aux enfants lors des fêtes, afin de les initier à la mythologie. Lors des fêtes, ces kachinas sont incarnés par des danseurs masqués et costumés.

Hopi women's dance, Oraibi, Arizona Date1879 Collection	 National Archives at College Park

Hopi women’s dance, Oraibi, Arizona
Date 1879
Collection
National Archives at College Park

Il existe deux danses liées à Jeune Fille Papillon que des danseuses et danseurs Hopi exécutent. La première a lieu au printemps et elle a pour but de faire tomber la pluie sur le désert de l’Arizona et ailleurs. Le papillon pollinise les champs et apporte la joie. La seconde est liée aux initiations des jeunes filles. Cette danse est exécutée quand et si des membres du village sont d’accord d’en payer les frais. Elle a lieu en août et en septembre. Les jeunes filles et les jeunes gens répètent les chants et les danses dans la kiva du village. La kiva est une salle ronde et semi-enterrée dans laquelle certains rituels sont exécutés.

Déesse marine

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Depuis le mois d’août 2019, une mystérieuse marée noire souille parmi les plus belles plages du Brésil. Elle est mystérieuse, car son origine est inconnue à ce jour. Mais le résultat est le même : non seulement, les plages sont irrémédiablement salies en vue de l’arrivée des tourisme, mais la faune marine souffre de cette pollution.

La mer, au Brésil, c’est le domaine de Yemanja, une divinité de l’eau et plus particulièrement de l’Océan. Elle-même est la mère de divinités appelées les orixas. Une légende dit que Yemanja aurait tellement pleuré le départ de l’un de ses fils dans la forêt qu’elle serait devenue un fleuve. Sous cette forme, elle se serait jetée dans la mer.

Associée à la Vierge Marie, Yemanja est une protectrice des pêcheurs, mais aussi des mères et de leurs enfants.

Statue de la déesse Yemanja, reine des eaux, Barra do Chuí, Santa Vitória do Palmar, Rio Grande do Sul, Brésil. Photo : FrancoBras

Statue de la déesse Yemanja, reine des eaux, Barra do Chuí, Santa Vitória do Palmar, Rio Grande do Sul, Brésil. Photo : FrancoBras

La fête de Yemanja a lieu le 31 décembre. À cette occasion, les fidèles se réunissent sur le bord de la mer et ils déposent leurs offrandes dans des paniers. On offre à Yemanja les objets les plus divers : miroirs, bijoux, peignes, parfums, fleurs, etc.). On glisse aussi des papiers avec des vœux dans les paniers.

La déesse Yemanja est arrivée au Brésil avec des Africains réduits en esclavages. Elle est originaire d’Afrique de l’Ouest. Dans la mythologie Yoruba, Yemoja est une déesse-mère, mère des orishas (divinités africaines apparentées aux orixas brésiliens). Elle est également la protectrice des femmes, notamment quand elles sont enceintes.

Le secret

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Jehanne vivait dans un village d’Ajoie, il y a bien longtemps de cela. On était au début du 17èmesiècle. En ce temps-là, un prince-évêque régnait sur le Jura et l’évêché de Bâle faisait partie du Saint-Empire. Disettes, guerre, épidémies. Les temps n’étaient pas très cléments, ni dans le Jura ni ailleurs.

Jehanne était veuve. Elle avait du courage à revendre. Elle vivait dans sa maison avec les plus jeunes de ses enfants. Elle cultivait son petit lopin de terre pour nourrir sa famille.

Dans son jardin potager, il n’y avait pas que des légumes. On y trouvait aussi un petit carré de plantes médicinales. Jehanne connaissait leurs vertus thérapeutiques. Et grâce à ses connaissances, elle parvenait sinon à guérir, du moins à soulager les maux des gens de son village. Parfois des femmes en pleurs venaient la tirer du lit, la nuit, pour qu’elle leur donne une potion, un onguent qui calmerait leur petit.

Jehanne connaissait aussi des prières de guérison. Les fameux secrets. On passait chez elle pour lui demander une prière pour une rage de dent, des furoncles, ou une crise de goutte. Même des paysans recourraient à elle pour soigner le bétail. Elle tenait ces secrets de sa mère.

Jehanne faisait aussi partie de celles qui aidaient les autres femmes à mettre leur enfant au monde.

Jehanne ne comptait ni son temps, ni son énergie quand il s’agissait de prendre soin des autres. Pour ses plantes et ses prières, elle ne demandait rien.

Cela ne plaisait pas à tout le monde. Cela ne plaisait pas à sa belle-famille qui voulait récupérer sa maison et sa terre. Cela ne plaisait pas à certains voisins que tout ce va-et-vient dérangeait. Cela ne plaisait pas au curé du village. Chaque dimanche, le curé faisait frémir ses ouailles, du haut de sa chaire, en leur parlant du diable.

– Mes frères et sœurs, n’imaginez pas que Malin se présente à vous sous des dehors effrayants, qui vous feraient fuir. Le Diable vient à vous avec une apparence séduisante. Il vous fait de vaines promesses. Les esprits les plus faibles se laissent tenter. Et parmi les esprits les plus faibles, il y a les femmes. Qui sait ? Peut-être que dans notre paisible village, parmi nous, il y a des femmes qui ont signé un pacte avec le diable et qui se rendent au sabbat. Et Satan leur donne du poussat, une poudre avec laquelle elles peuvent faire mourir vos vaches, vos enfants ou vous-mêmes.

Jehanne savait que ce qu’elle faisait était dangereux. Mais si elle ne le faisait pas, qui soignerait les gens ? Dans le village, deux femmes du village avaient été emmenées à Porrentruy pour y être interrogées. Elles n’étaient jamais revenues. Elles avaient été reconnues coupables de sorcellerie et condamnées au bûcher. L’une aurait été graciée par le prince-évêque. Cela signifiait qu’on l’avait étranglée avant de la livrer aux flammes.

Fedor Encke (1851-1926), Bûcher de sorcière

Fedor Encke (1851-1926), Bûcher de sorcière

Jehanne ne savait rien du diable et du sabbat. Elle croyait en Dieu et en sa miséricorde. Et elle pensait faire le bien en soignant ses semblables.

Un beau matin, deux hommes en armes sont venus la cueillir chez elle. Comme par hasard, sa belle-sœur était là pour emmener ses enfants. Les deux hommes l’ont emmenée dans une charrette jusqu’à Porrentruy.

Là, on l’enferme dans un cachot. Le lendemain, des gardes viennent la chercher et l’introduisent dans une salle. Plusieurs hommes assis, vêtus de noir, lui demandent son nom, d’où elle vient. Puis ils l’interrogent :

  • Quand le Malin est venu te trouver, comment était-il habillé ? demande l’un des hommes en noir. Quel nom t’a-t-il donné ?
  • Je ne l’ai jamais rencontré ! répond Jehanne.
  • Il t’a remis du poussat ?
  • Je n’ai rien reçu de tel !
  • Et le sabbat, c’est lui qui t’y emmenait ? Que faisais-tu pendant le sabbat ? As-tu reconnu des personnes au sabbat ?
  • Jamais je n’ai participé à un sabbat !

Les hommes assis ne sont pas très satisfaits de ses réponses. Ils appellent le bourreau. Celui-ci déchire les vêtements de Jehanne et cherche des marques sur sa peau. Quand il en trouve une, il lui enfonce des aiguilles dans l’épiderme. C’est douloureux et Jehanne crie. Après cela, on la ramène dans sa cellule.

Т. Mattson, Interrogatoire d’une sorcière, 1853 (extrait)

Т. Mattson, Interrogatoire d’une sorcière, 1853 (extrait)

Le lendemain, on vient à nouveau la chercher. Dans la salle, les juges sont déjà assis. Le bourreau est là. Il attache les poignets de Jehanne avait une longue corde qu’il passe ensuite autour d’une poutre du plafond. Il soulève Jehanne. Les pieds de la malheureuse ne touchent plus le sol. Alors le bourreau attache un poids à ses pieds. Le poids étire ses articulations et c’est terriblement douloureux. Les questions recommencent :

  • Le Malin, il était habillé en noir ou en vert ? demande l’un des juges. Il s’appelait Karemuss ou Chiffet? Ou bien Basébou ?
  • Je n’ai jamais rencontré quelqu’un de tel ! crie Jehanne malgré la douleur.
  • As-tu dansé pendant le sabbat ? Ou bien t’es-tu livrée à la débauche ? La Besatte, était-elle au sabbat ? Et une certaine Marie ?
  • Je n’ai jamais participé à de telles réunions !
  • Où as-tu caché le poussat ? Tu l’as utilisé pour faire du mal à qui ?
  • Je ne fais de mal à personne. Au contraire je soigne les gens.
  • Tu soignes les gens ? Et comment t’y prends-tu ?
  • J’utilise des plantes. J’en fais des onguents pour soigner des gens.
  • Ah ! Ah ! des remèdes de bonne femme ! Ça ne nous intéresse pas. Et que fais-tu d’autre pour « guérir » les gens ?
  • Je connais des prières, cria Jehanne.
  • Des prières ? Et tu invoques le Malin dans ces prières ?
  • Non ! J’invoque Dieu, les Saints, les Apôtres, les Anges.
  • Révèle le contenu de cette prière pour que nous puissions nous en rendre compte.
  • Je ne peux pas. C’est un secret.
  • Ici, il n’y a pas de secret qui tienne dans ce tribunal.

Le greffier note scrupuleusement la formule que Jehanne lui dicte dans le compte-rendu de l’interrogatoire. Les questions continuent. Malgré la douleur, Jehanne tient bon.

On ramène la pauvre femme dans sa cellule. Le tribunal délibère. Elle n’avait rien avoué qui ait un quelconque lien avec le Diable. On n’a trouvé aucune marque sur Jehanne. Le lendemain, on la relâche.

Jehanne est rentrée chez elle à pied, malgré son corps endolori. Elle est d’abord passée chez son beau-frère et sa belle-sœur pour reprendre ses enfants. On ne s’attendait plus à la revoir. Jehanne est retournée dans sa maison. Elle y a vécu encore longtemps. Elle continué à soigner les gens, à utiliser ses secrets. Quand elle est devenue âgée, elle les a transmis à ses filles. Et elles les ont transmis à leurs filles. Et qui sait ? Peut-être que les détenteurs de ces secrets sont encore parmi nous et soulagent nos maux.

Catwoman

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Mon chat est tombé très malade il y a quelques temps. Il ne se sentait vraiment pas bien et, même s’il y avait de bonnes raisons de penser qu’un traitement vétérinaire le remettrait sur pied (ce qui s’est fort heureusement produit), je me suis demandée si une entité supranaturelle veillait sur nos chers félins de maison. C’est alors que j’ai repensé à Bastet, la déesse égyptienne à tête de chat.

Bastet est la fille du dieu solaire Rê. Sa sœur jumelle est Sekhmet, la déesse à tête de lion. Elles constituent les deux aspects de la lumière solaire. Sekhmet en représente les côtés redoutables, la chaleur du désert. Elle était particulièrement crainte avant l’arrivée de la crue du Nil. À ce moment-là, les canaux contenaient une eau stagnante susceptible de rendre malade. Au contraire, Bastet était paisible, protectrice des femmes, notamment celles qui sont enceintes, et des enfants. Elle incarne la féminité sereine, le foyer. Mais le caractère redoutable n’est jamais très loin. Quiconque possède un chat sait que le coup de griffe n’est jamais très loin ronronnements. Il semble que cette agressivité soudaine peut s’expliquer par la nécessité de défendre les petits.

La déesse Bastet, Basse époque, 665 - 330 av. J.-C., Musée Georges-Labit. Photo Didier Descouens (Wikimedia Commons, licence Creative Commons 4.0)

La déesse Bastet, Basse époque, 665 – 330 av. J.-C., Musée Georges-Labit. Photo Didier Descouens (Wikimedia Commons, licence Creative Commons 4.0)

Bastet est une divinité à la fois solaire et lunaire. Elle accompagne Rê, le soleil, dans son voyage nocturne dans le monde des morts. C’est grâce à elle que l’aube renaît. En effet, quand la barque solaire en est à la huitième heure de son voyage, le monstre Apophis surgit. C’est le grand Chat divin, émanation de Bastet, se jette sur la créature infernale. Le soleil peut renaître.

Statue de Bastet debout, Basse époque, 400 - 250 av. J.-C., Walters Art Museum

Statue de Bastet debout, Basse époque, 400 – 250 av. J.-C., Walters Art Museum

Bastet est également une divinité lunaire, en opposition à sa sœur qui représente la chaleur destructrice. Les Grecs l’avaient du reste assimilée à Artémis. Le chat est en effet un animal nocturne et un grand chasseur.

Bastet était la déesse tutélaire de la ville de Bubastis. Chaque année, une grande fête est donnée en son honneur. Elle attirait de nombreux visiteurs.

La vérité ne sort-elle pas de la bouche des enfants ?

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Greta Thunberg, une enfant de 16 ans, est devenue la porte-parole de tous ceux qui s’inquiète du climat. Alors que des savants cherchent à expliquer les conséquences de la crise climatique depuis des décennies, c’est une enfant qui actuellement incarne leur discours. Greta Thunberg est rapidement devenue une icône, ce qui ne va pas sans danger. D’une part, le danger de récupération est proportionnel à l’écho médiatique que suscite son discours. On peut lire à ce titre l’analyse d’Isabelle Attard :

https://reporterre.net/Le-capitalisme-vert-utilise-Greta-Thunberg

D’autre part, Greta s’expose à des critiques qui, parfois vont trop loin.  Certains s’en prennent à son jeune âge, comme on l’a vu en France, lorsqu’elle a été invitée à parler à l’Assemblée nationale. Un député a même déclaré qu’il n’entendait pas « applaudir une prophétesse en culottes courtes ».

Greta Thunberg au Parlement européen le 16 avril 2019  Source de la photo : Parlement européen

Greta Thunberg au Parlement européen le 16 avril 2019
Source de la photo : Parlement européen

Et pourtant, ne serait-ce pas dans son jeune âge qu’il faudrait trouver ce qui fait la force de son discours ? Cherchons quelques modèles d’enfants ou de jeunes considérés comme crédibles.

Le célèbre conte d’Andersen intitulé « Les habits neufs de l’Empereur » illustre bien la situation. Commençons par un résumé de l’histoire (merci Wikipédia !) :

ll y a de longues années vivait un empereur qui aimait par-dessus tout être bien habillé. Il avait un habit pour chaque heure du jour.

Un beau jour, deux escrocs arrivèrent dans la grande ville de l’empereur. Ils prétendirent savoir tisser une étoffe que seules les personnes sottes ou incapables dans leurs fonctions ne pouvaient pas voir et proposèrent au souverain de lui en confectionner un habit. L’empereur pensa qu’il serait exceptionnel et qu’il pourrait ainsi repérer les personnes intelligentes de son royaume. Les deux charlatans se mirent alors au travail.

Quelques jours plus tard, l’empereur, curieux, vint voir où en était le tissage de ce fameux tissu. Il ne vit rien car il n’y avait rien. Troublé, il décida de n’en parler à personne, car personne ne voulait d’un empereur sot. Il envoya plusieurs ministres inspecter l’avancement des travaux. Ils ne virent pas plus que le souverain, mais n’osèrent pas non plus l’avouer, de peur de paraître imbéciles.

Tout le royaume parlait de cette étoffe extraordinaire. Le jour où les deux escrocs décidèrent que l’habit était achevé, ils aidèrent l’empereur à l’enfiler. Ainsi « vêtu » et accompagné de ses ministres, le souverain se présenta à son peuple qui, lui aussi, prétendit voir et admirer ses vêtements.

Seul un petit garçon osa dire la vérité : « Mais il n’a pas d’habits du tout ! » (ou dans une traduction plus habituelle : « le roi est nu ! »). Et tout le monde lui donna raison. L’empereur comprit que son peuple avait raison, mais continua sa marche sans dire un mot.

Cette histoire illustre bien les mécanismes du déni dès lors qu’il s’agit de garder sa position. L’empereur ne veut pas paraître stupide, pas plus que ses courtisans et même son peuple. Il faut l’innocence d’un enfant pour que la vérité éclate enfin. Ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants ? Voilà pourquoi le discours de la jeune Greta Thunberg a un impact si fort.

On trouve d’autres enfants porteurs de vérité, d’espoir et de vérité dans l’histoire.

C’est un enfant nommé Jésus qui est synonyme d’espérance dans la civilisation judéo-chrétienne. Le sauveur promis par plusieurs prophètes arrive dans le monde sous la forme d’un bébé sans défense, né dans le plus grand dénuement et qui, peu après sa naissance, doit se réfugier en Egypte pour fuir les sicaires du roi Hérode. En effet, le souverain craignait pour son pouvoir, confondant pouvoir séculaire et royauté céleste. Si la naissance du Christ, la fête de Noël, est célébrée lors du solstice d’hiver, ce n’est pas un hasard. Au plus profond de la nuit, la lumière finit par vaincre les ténèbres. Au début, cette victoire du jour sur la nuit et, partant, de la vie sur la mort, ne se remarque pas. Il faut attendre la période de la Chandeleur pour cela. Qui mieux qu’un enfant peut symboliser cette victoire sur les ténèbres ou la mort. L’enfant est faible à sa naissance, mais il est porteur d’espoir.

Jésus est présenté comme un enfant doté de capacités intellectuelles étonnantes, comme en témoigne un épisode de l’Evangile de Luc :

Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem, à la fête de Pâque. Lorsqu’il fut âgé de douze ans, ils y montèrent, selon la coutume de la fête. Puis, quand les jours furent écoulés, et qu’ils s’en retournèrent, l’enfant Jésus resta à Jérusalem. Son père et sa mère ne s’en aperçurent pas. Croyant qu’il était avec leurs compagnons de voyage, ils firent une journée de chemin, et le cherchèrent parmi leurs parents et leurs connaissances. Mais, ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher. Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant. Tous ceux qui l’entendaient étaient frappés de son intelligence et de ses réponses. Quand ses parents le virent, ils furent saisis d’étonnement, et sa mère lui dit : Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Voici, ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse. Il leur dit : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je m’occupe des affaires de mon Père ? Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait. Puis il descendit avec eux pour aller à Nazareth, et il leur était soumis. Sa mère gardait toutes ces choses dans son cœur. Et Jésus croissait en sagesse, en stature, et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. (Luc 2, 41-52, traduction Segond)

L’épisode a été maintes fois traité dans la peinture. On représente régulière un Jésus juvénile et sûr de lui et entouré de vieillards perdus dans leurs ouvrages.

Cercle de José de Ribera, Jésus parmi les docteurs de la loi, 1630, Kunsthistorisches Museum Wien

Cercle de José de Ribera, Jésus parmi les docteurs de la loi, 1630, Kunsthistorisches Museum Wien

Une figure illustre bien que la jeunesse n’est pas un obstacle à l’action dans une situation périlleuse. Jeanne d’Arc n’avait pas vingt ans quand elle fut suppliciée sur le bûcher à Rouen. C’est vers l’âge de dix-sept ans que la jeune Jeanne entend des voix, qu’elle attribue à Saint Michel, Sainte Marguerite d’Antioche et Sainte Catherine d’Alexandrie. On est alors en pleine Guerre de Cent Ans et les Anglais occupent une partie de la France. Les voix que Jeanne entend lui demandent ni plus, ni moins de délivrer la France de l’occupation anglaise. Très tenace et charismatique, Jeanne parvient à quitter le village de ses parents et à convaincre des gens d’arme de la conduire auprès du Dauphin, le futur Charles VII. Elle réussit également à persuader l’héritier du trône de la laisser se rendre à Orléans. Il semble qu’elle n’y va pas en cheffe de guerre, mais munie d’un étendard. Son courage et son charisme parviennent sans doute à changer l’état d’esprit des troupes françaises, ce qui les conduit à la victoire. On aurait pu attribuer à cet épisode les vers de Victor Hugo :

L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme.(Les Châtiments, 1853)

Jeanne parvient ensuite à emmener le futur roi à Reims pour y être sacré. Le cours de la guerre de Cent Ans en fut changé.

John William Waterhouse (1849–1917), Sainte Jeanne

John William Waterhouse (1849–1917), Sainte Jeanne

En conclusion, on le voit bien, la figure de l’enfant est porteuse tout à la fois d’innocence, d’espoir et de vérité.

Le chapeau de Sophie

L’histoire qui suit faisait partie de la tradition orale du village d’Undervelier. Le protagoniste du récit était habituellement Monsieur Boivin. Il s’agit vraisemblablement d’Édouard Boivin, un banquier de Bâle qui avait acheté en 1880 le domaine de la Jacotterie. À cette époque, la Jacotterie était une bergerie. Monsieur Boivin a fait reconstruire la ferme. Il a aussi construit une magnifique villa et des jardins, ainsi qu’une route. Le 1er juin 1899, la bourgeoisie accorde à Monsieur Boivin, banquier de Bâle, habitant la Jacotterie, un droit de superficie sur le pâturage de la Metteneux pour la construction d’un hôtel pour le tourisme. Ce projet sera abandonné. La propriété de la Jacotterie fut vendue par les héritiers en 1940.

Cependant, dans un article du Journal du Jura datant du 17 septembre 1971, Mlle Régina Simon, alors âgée de 86 ans, raconte la même anecdote à deux journalistes. L’histoire se déroule désormais à Courtemaîche et le protagoniste en est Adolphe Finot (1810-1847), le fils de François Finot, directeur des Forges.

Ce genre d’histoire passe d’une génération à l’autre tout en s’adaptant. Le souvenir des Finot, en tant que notables, fut sans doute chassé par celui des Boivin. Nous avons choisi de conserver la version la plus récente.

C’était la fin de l’été. Sophie passait le râteau pour ramasser les derniers brins de foin. C’était une des filles de la ferme des Grands-Champs. Elle avait une quinzaine d’années. Tout le monde la trouvait jolie et elle-même était fort coquette.

Cet après-midi-là, il faisait chaud. Sophie s’arrêta pour souffler un peu. Elle s’épongea le front avec un coin de son tablier. Au loin, elle aperçut un nuage de poussière sur la route. C’était une calèche qui descendait depuis la ferme de la Jacotterie. À sa grande surprise, la calèche s’arrêta sur le bord du champ et le passager la héla. C’était Monsieur Boivin.

Sophie accourut. Monsieur Boivin n’était pas une personne à qui l’on pouvait dire non. Lorsque la jeune fille fut proche de l’équipage – la calèche de la Jacotterie était toujours tirée par de magnifiques chevaux – elle fut intimidée par la stature de son propriétaire. Monsieur Boivin lui sourit :

– Ma petite Sophie, j’ai un cadeau pour toi. Mais avant que je te le donne, tu dois me jurer que tu n’en parleras à personne.

Sophie jura. Comment faire autrement d’ailleurs ? Elle se demandait pour quelle raison Monsieur Boivin, le riche propriétaire de la Jacotterie, lui faisait un cadeau. Et que pouvait-il bien lui offrir ?

Monsieur Boivin prit une boîte ronde dans le fond de la calèche et il la tendit à Sophie. Il ne fallut à cette dernière qu’une seconde pour deviner la nature de l’objet : c’était une boîte à chapeau. La jeune fille tressaillit de joie en prenant la boîte dans ses petites mains, elle qui n’avait que les chapeaux usés de ses grandes sœurs ou les bibis démodés de ses vieilles tantes.

Monsieur Boivin la regarda d’un air amusé puis, sur un ton grave, il ajouta :

– Je veux que tu le portes à la messe dimanche prochain. Tu seras la plus belle. Et n’oublie pas : cela reste un secret entre nous.

Là-dessus, Monsieur Boivin fit un signe entendu à son cocher qui secoua les rênes. L’équipage disparut dans un nuage de poussière. Sophie courut déposer son trésor au coin du champ, à l’ombre d’un arbre. C’est là qu’elle avait laissé le baluchon qui contenait son goûter. Elle jugea que c’était le moment de manger un morceau. Elle s’assit sous l’arbre en croquant une pomme. Elle regardait la boîte, n’osant même pas l’ouvrir. Finalement elle lança son trognon au loin et retint son souffle en soulevant le couvercle.

Le chapeau était magnifique : fait dans une paille très fine, il était orné de fleurs en tissus et d’un merveilleux ruban. Monsieur Boivin l’avait certainement acheté à Bâle. On n’en trouvait pas de tels dans les marchés de la région. Sophie se dit qu’elle n’osait pas l’essayer comme ça, en plein champ. Elle décida d’attendre le soir. Elle reprit son râteau et travailla encore longtemps. Elle voulait rentrer le plus tard possible, quand tout le monde serait à l’intérieur, juste avant le souper. Ce serait plus simple pour dissimuler son trésor. Tout en tirant le lourd outil sur le sol, la jeune fille rêvait à son entrée dans l’église, le dimanche suivant. Tout le monde allait la regarder, c’est certain.

Auguste Renoir, Femme au chapeau, 1889

Auguste Renoir, Femme au chapeau, 1889

Comme elle l’avait prévu, Sophie parvint à cacher la précieuse boîte. Dans sa chambre, c’était impossible, car elle la partageait avec deux de ses sœurs. Elle la déposa donc dans un petit débarras dans le grenier. Elle prévoyait d’y revenir plus tard pour essayer le chapeau. Elle descendit ensuite les escaliers en courant et s’assit à sa place habituelle autour de la grande table de la cuisine.

Après le repas, Sophie subtilisa un petit miroir appartenant à sa grand-mère qui vivait au rez-de-chaussée et une lampe à pétrole. Elle s’installa dans le grenier. Enfin elle pouvait essayer son chapeau ! Elle peigna ses longs cheveux blonds, puis déposa la coiffe sur la tête. Dans le petit miroir, elle put constater qu’elle lui allait à merveille. Les yeux des garçons ne pourraient se détacher d’elle, dimanche à la messe.

Les jours suivants ont paru très longs à Sophie, malgré les séances d’essayage nocturnes. Quant au samedi, il était interminable. Le dimanche arriva enfin. Sophie avait préparé ses plus beaux vêtements pour les associer à son chapeau. Sous divers prétextes, elle se mit en retard. Il fallait que personne ne voie son chapeau avant son entrée dans l’église, un peu comme la robe d’une future mariée.

Quand tout le monde fut parti pour le village, elle mit son chapeau et partit en courant. À l’entrée du village, elle entendit les derniers tintements de cloche. Elle arriva vers l’entrée du cimetière alors que les chants commençaient à l’intérieur. Elle était sûre de son effet. Elle qui était plutôt timide, elle poussa crânement la porte de l’église.

Et là, ce qu’elle vit la remplit de stupeur. Sur les premiers rangs du côté gauche, tout en haut, près du chœur, là où prennent place les jeunes filles, elle vit … une vingtaine d’exemplaires de son chapeau. Elle baissa la tête, remonta la nef en fixant le sol et prit place à côté de ses sœurs.

Tout à droite, au premier rang, juste devant Monsieur le Curé, Monsieur Boivin souriait sous sa moustache.

Nature ressource ou nature mystère

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On doit au philosophe Pierre Hadot, dans son ouvrage intitulé Le Voile d’Isis, la distinction entre deux attitudes fondamentalement opposées envers la nature. D’une part, il y a l’attitude prométhéenne qui voit la nature comme une ressource dont l’homme peut disposer à sa guise grâce aux techniques qu’il développe. D’autre part, l’attitude orphique confère à la nature une part de mystère que seul le poète ou l’artiste peut saisir. Si ces deux attitudes ont coexisté, l’attitude prométhéenne est nettement dominante actuellement. La technologie semble être à même de résoudre tous les problèmes, y compris ceux qu’elle a générés. Néanmoins, l’approche orphique renaît à travers tout un ensemble de conceptions et de pratiques liées à un certain retour à la nature ou à la reconnaissance du caractère sacré de celle-ci. Que l’on songe à la géobiologie, au néo-paganisme, etc…

Ces deux attitudes sont symbolisées par deux personnages masculins de la mythologie grecque. Le Titan Prométhée qui a dérobé le feu pour l’apporter aux humains. Grâce au feu, les humains étaient à même de transformer leur environnement. Ils pouvaient cuire leurs aliments, fabriquer de la céramique, fondre du métal. Ils s’élevaient au-dessus de la nature et se rapprochaient des dieux. Ces derniers prirent assez mal le larcin de Prométhée. Zeus enchaîna le Titan au Caucase et le condamna à avoir éternellement le foie dévoré par un aigle. Orphée était le fils de la Muse Calliope. Musicien, il jouait si bien de la cithare que les animaux l’écoutaient et que les arbres se penchaient vers lui. Derrière ces mythes se trouvent aussi des femmes. Leur histoire donne un éclairage intéressant.

Quand Prométhée a donné le feu aux hommes, Zeus ne s’est pas contenté de punir Prométhée. Il a voulu aussi donner une leçon aux humains pour leur faire comprendre qui étaient les maîtres du monde. L’objet de sa vengeance s’appelait Pandore. Nous avons suffisamment développé son histoire dans ce blog (La boîte de Pandore : une bien curieuse affaire, Pourrie-gâtée ou la misère du monde) pour ne pas y revenir. Rappelons cependant que Pandore était la première femme et qu’elle a ouvert une jarre dont se sont échappés tous les maux, comme la faim, la pauvreté, la nécessité de travailler. Seul l’espoir est resté dans la jarre, sans que l’on sache du reste si c’est un bien ou un mal. Le poète Hésiode, qui rapporte ce mythe, montre la femme sous un jour particulièrement négatif, en la comparant au faux bourdon qui profite des abeilles le nourrissant. Apparemment, dès le départ, la femme n’était pas la bienvenue dans le monde prométhéen.

Gustave Moreau  (1826–1898), Prométhée, 1868

Gustave Moreau (1826–1898), Prométhée, 1868

Orphée, fils de la principale des Muses, Calliope, était un musicien hors pair. Quand il jouait, il était capable d’émouvoir les bêtes féroces, les arbres et même les pierres. Il épouse une nymphe, Eurydice. La pauvre est mordue par un serpent le jour de ses noces. Orphée, inconsolable, décide de descendre dans le monde souterrain afin d’en convaincre les souverains, Hadès et Perséphone, de laisser Eurydice remonter sur terre. Touchés par sa musique, les divinités infernales acceptent de laisser repartir Eurydice à condition qu’Orphée ne se retourne pas pendant le voyage de retour afin de vérifier si son épouse le suivait. Orphée ne résiste pas à la tentation d’assurer qu’Eurydice suit ses pas. À ce moment-là, la malheureuse repart vers les enfers. Orphée va vivre en solitaire, jouant pour les créatures de la nature. Finalement ce sont les Ménades, les adoratrices de Dionysos, qui le mettront à mort. On dit aussi que sa tête aurait survécu et qu’elle continuait à délivrer des oracles. L’histoire d’Orphée et d’Eurydice rappelle celle d’Adonis. En effet, comme Adonis, Orphée peut se rendre dans les Enfers. Et c’est aussi l’amour qui est la cause de ce voyage. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, dans les Métamorphoses d’Ovide, Orphée chante l’histoire d’Adonis et de Vénus. Néanmoins il se distingue d’Adonis par le fait qu’il ne franchit qu’une seule fois l’Acheron vivant. Une part de lui semble pourtant immortelle, à savoir sa tête. La vision orphique de la nature comporte, semble-t-il, le cycle de vie et de mort de la végétation symbolisé le mythe d’Adonis ou celui de Perséphone et Déméter. À noter qu’autour du personnage d’Orphée est né un courant philosophique, l’orphisme, rappelant par certains de ses aspects les mystères d’Eleusis.

John William Waterhouse  (1849–1917), Nymphes découvrant la tête d’Orphée, 1900

John William Waterhouse (1849–1917), Nymphes découvrant la tête d’Orphée, 1900

Si Pandore symbolise une nature dominée et une femme instrumentalisée par les hommes, elle semble aussi avoir libéré les maux qui accompagnent la conquête et l’exploitation de la nature. Une fois la boîte de Pandore ouverte, il est impossible de revenir en arrière. Avec la nymphe Eurydice, on se trouve dans un monde intact, non cultivé où les hommes, les animaux, les plantes et les rochers participent de la même nature. L’art, en l’occurence la musique d’Orphée, semble être le meilleur moyen d’accéder à ses mystères.

Sedna

Les premiers hommes se nourrissaient essentiellement du gibier qu’ils chassaient. Ainsi ils connaissaient des périodes d’abondance et des périodes de disette. Ils ont certainement expliqué à leur manière cette alternance de la profusion de nourriture et de la faim et mis en place des rituels pour tenter de s’assurer de bonnes prises pour la chasse. Il est même possible que les peintures des grottes comme à Lascaux soient liées à de tels rituels. S’il nous reste les images, les récits ont disparu. Si l’on veut imaginer comment ces chasseurs, notamment ceux qui ont vécu pendant la dernière glaciation, s’expliquaient et géraient la précarité de la chasse, il faut nous tourner vers des peuples qui ont vécu dans des conditions similaires. C’est pourquoi je vous emmène maintenant au-delà du cercle polaire, au pays des Inuits.

Cette histoire s’est passée dans un village d’igloos qui se trouvait au bord d’une baie dans laquelle s’ébattaient de nombreux phoques. Les phoques étaient le gibier de prédilection des Inuit. Aaqui était un grand chasseur, mais il était aussi le chaman de la tribu. Le chaman était celui qui faisait le lien entre le monde des hommes et celui des esprits maître des animaux. Il pouvait comprendre le langage des animaux. Il se rendait dans le monde des esprits pour obtenir suffisamment de gibier pour sa communauté.

C’est l’été. Aaqui est en train de chasser dans la baie, en kayak. Il aperçoit deux phoques, l’un tacheté de noir, l’autre avec une longue trace blanche dans le cou. Il s’approche, son harpon dans la main, prêt à frapper. C’est alors qu’il surprend ce que les deux phoques se disent : les deux prochains hivers seront très rigoureux et, même pendant l’été, la glace ne fondra pas.

Inuit photographié vers 1929 lors de l'expédition Harriman. Inuit photographié vers 1929 par Edward Sheriff Curtis lors de l'expédition.

Inuit photographié vers 1929 lors de l’expédition Harriman. Inuit photographié vers 1929 par Edward Sheriff Curtis lors de l’expédition.

Aaqui se hâte de rentrer au village. Vite ! il doit avertir la tribu pour chacun fasse des réserves suffisantes. Quand Aaqui révèle aux autres chasseurs ce qu’il a appris, personne ne veut le croire :

– Allons Aaqui, l’été succède toujours à l’hiver.

La saison de la chasse au phoque devait durer encore quelques semaines. Les membres de la tribu s’affairent pour réunir de quoi tenir un hiver. Et encore ! ils ont prévu de compléter leurs réserves en allant chasser de temps en temps. Ils s’apprêtent à passer un hiver comme les autres, à se raconter des histoires, à chanter, à danser, réunis dans leurs igloos, autour de la faible lumière des lampes.

Mais Aaqui prépare des provisions beaucoup plus importantes. Il avait capturé un grand nombre de phoques. C’est sa femme qui les apprête. Elle racle les peaux et les tend pour fabriquer plus tard des vêtements chauds. La graisse, elle la met de côté : elle servira à alimenter la lampe. Elle enfouit la viande dans des cachettes tout autour de l’igloo. Quant aux os, elle ne les jette pas car ils seront utilisés pour la fabrication de toutes sortes d’objets pendant la longue nuit de l’hiver.

Photographie d'une famille inuite par George R. King parue dans la revue américaine The National Geographic Magazine volume 31 (1917), numéro de juin 1917, page 564

Photographie d’une famille inuite par George R. King parue dans la revue américaine The National Geographic Magazine volume 31 (1917), numéro de juin 1917, page 564

Bientôt l’hiver arrive et, avec lui, le froid, la neige et l’obscurité. Un vent très fort se met à souffler, contraignant les habitants à rester chez eux. La glace est si épaisse qu’on ne peut pas la briser : la chasse au phoque est impossible.

C’est d’abord la graisse qui a manqué. On ne pouvait plus s’éclairer pendant cette nuit qui devait durer plusieurs mois. Et puis, la nourriture qui s’est faite rare.

Mais l’hiver n’était pas fini. Il a fallu se résoudre à tuer les chiens de traîneau, car on ne pouvait plus les nourrir. Et puis les plus faibles parmi les hommes sont tombés malades. Certains même sont morts.

Enfin l’été est revenu, avec la lumière, ramenant l’espoir dans le cœur de chacun. Mais on dut se rendre à l’évidence : le chaman avait raison. Ce n’était pas le bel été dont on avait rêvé au plus fort de la tempête, au plus profond de l’obscurité. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages, la glace ne fond pas. Et surtout les phoques ne reviennent pas s’ébattre dans la baie.

Alors que l’été est bien avancé, Aaqui se dit qu’il doit faire quelque chose, car personne ne résistera à un second hiver. Après tout, c’est lui le chaman. Il décide d’aller trouver Sedna. Sedna est la déesse de la mer et des animaux marins. Autrefois c’était une très belle jeune fille qui passait son temps à peigner sa longue chevelure noire. Elle ne trouvait aucun de ses prétendants à son goût. Son père finit par la donner en mariage à un jeune homme plein de charme. Mais c’était en fait un homme-corbeau et il la maltraitait. Son père, qui avait entendu les cris de sa fille dans le vent, était venu la secourir. Il l’emmène dans son kayak. Le corbeau, plein de colère, soulève la mer. Le petit kayak est ballotté sur les flots. Le père, voyant que le corbeau voulait récupérer Sedna et prenant peur, précipite sa fille dans la mer. La jeune femme tente de s’agripper au bateau, mais son père lui coupe les doigts qui deviennent les poissons. Comme elle essaie encore de s’accrocher, il lui coupe aussi les pouces et les mains qui prennent la forme de mammifères marins : phoques, baleines. La jeune fille coule au fond de l’océan où elle devient une déesse. Depuis ce temps, chez les Inuits, quand la chasse est mauvaise ou que les flots sont déchaînés, on pense que la longue chevelure noire de Sedna est emmêlée. La déesse n’arrive pas à la peigner et se met en colère. Seuls les chamans peuvent démêler ses cheveux. Mais pour cela, ils doivent accomplir un voyage périlleux.

Aaqui met ses vêtements chauds. Dans l’une de ses moufles, il glisse un peigne sculpté dans de l’ivoire et qui appartient à son épouse. Sans rien dire à personne, il monte dans son kayak. Il pagaie longtemps et finit par sortir de la baie. Quand il est en pleine mer, sans hésiter, il plonge dans l’eau glacée. Il nage en direction du fond. Au bout d’un moment, il aperçoit une grande forme à l’apparence humaine, avec une épaisse chevelure noire. Sans nul doute, il s’agit de Sedna. Elle a l’air contrariée. Aaqui s’approche lentement. Il enlève sa moufle et prend le peigne. Il se met à démêler patiemment la longue chevelure de Sedna. Ce n’est pas une tâche facile. Il y a des nœuds partout. Et puis les mèches sont tellement longues. Peu à peu, des animaux marins s’échappent de l’enchevêtrement des cheveux : des phoques, des bélugas, des narvals, des morses et même des baleines regagnent la surface de la mer d’un air content. Aaqui voit deux phoques s’échapper : l’un est tacheté de noir, l’autre a une marque blanche dans le cou. La chevelure de Sedna est redevenue belle, soyeuse. Elle ondule doucement dans les flots. Aaqui croit même dicerner un sourire sur les lèvres de la déesse. Mais il est temps de partir.

Sedna, Sculptures in the National Museum of Finland

Sedna, Sculptures in the National Museum of Finland

Aaqui remonte vers la surface, sans effort. Il retrouve son kayak. Quand il arrive, au petit matin près de la baie, il s’aperçoit que la glace a disparu et que les phoques sont de retour. Sedna est apaisée. Les chasseurs sont déjà à l’œuvre ; ils ne savent plus où donner de la tête tant le gibier est abondant. Aaqui remarque deux phoques qui s’ébattent dans la mer, en attendant sans doute le harpon d’un chasseur habile : l’un est tacheté de noir, l’autre a une marque blanche dans le cou.

Cette histoire est librement inspirée de : Delphine Gravier, Contes traditionnels du pays des glaces, Paris, Editions Milan, 2003