Déesse marine

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Depuis le mois d’août 2019, une mystérieuse marée noire souille parmi les plus belles plages du Brésil. Elle est mystérieuse, car son origine est inconnue à ce jour. Mais le résultat est le même : non seulement, les plages sont irrémédiablement salies en vue de l’arrivée des tourisme, mais la faune marine souffre de cette pollution.

La mer, au Brésil, c’est le domaine de Yemanja, une divinité de l’eau et plus particulièrement de l’Océan. Elle-même est la mère de divinités appelées les orixas. Une légende dit que Yemanja aurait tellement pleuré le départ de l’un de ses fils dans la forêt qu’elle serait devenue un fleuve. Sous cette forme, elle se serait jetée dans la mer.

Associée à la Vierge Marie, Yemanja est une protectrice des pêcheurs, mais aussi des mères et de leurs enfants.

Statue de la déesse Yemanja, reine des eaux, Barra do Chuí, Santa Vitória do Palmar, Rio Grande do Sul, Brésil. Photo : FrancoBras

Statue de la déesse Yemanja, reine des eaux, Barra do Chuí, Santa Vitória do Palmar, Rio Grande do Sul, Brésil. Photo : FrancoBras

La fête de Yemanja a lieu le 31 décembre. À cette occasion, les fidèles se réunissent sur le bord de la mer et ils déposent leurs offrandes dans des paniers. On offre à Yemanja les objets les plus divers : miroirs, bijoux, peignes, parfums, fleurs, etc.). On glisse aussi des papiers avec des vœux dans les paniers.

La déesse Yemanja est arrivée au Brésil avec des Africains réduits en esclavages. Elle est originaire d’Afrique de l’Ouest. Dans la mythologie Yoruba, Yemoja est une déesse-mère, mère des orishas (divinités africaines apparentées aux orixas brésiliens). Elle est également la protectrice des femmes, notamment quand elles sont enceintes.

Le secret

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Jehanne vivait dans un village d’Ajoie, il y a bien longtemps de cela. On était au début du 17èmesiècle. En ce temps-là, un prince-évêque régnait sur le Jura et l’évêché de Bâle faisait partie du Saint-Empire. Disettes, guerre, épidémies. Les temps n’étaient pas très cléments, ni dans le Jura ni ailleurs.

Jehanne était veuve. Elle avait du courage à revendre. Elle vivait dans sa maison avec les plus jeunes de ses enfants. Elle cultivait son petit lopin de terre pour nourrir sa famille.

Dans son jardin potager, il n’y avait pas que des légumes. On y trouvait aussi un petit carré de plantes médicinales. Jehanne connaissait leurs vertus thérapeutiques. Et grâce à ses connaissances, elle parvenait sinon à guérir, du moins à soulager les maux des gens de son village. Parfois des femmes en pleurs venaient la tirer du lit, la nuit, pour qu’elle leur donne une potion, un onguent qui calmerait leur petit.

Jehanne connaissait aussi des prières de guérison. Les fameux secrets. On passait chez elle pour lui demander une prière pour une rage de dent, des furoncles, ou une crise de goutte. Même des paysans recourraient à elle pour soigner le bétail. Elle tenait ces secrets de sa mère.

Jehanne faisait aussi partie de celles qui aidaient les autres femmes à mettre leur enfant au monde.

Jehanne ne comptait ni son temps, ni son énergie quand il s’agissait de prendre soin des autres. Pour ses plantes et ses prières, elle ne demandait rien.

Cela ne plaisait pas à tout le monde. Cela ne plaisait pas à sa belle-famille qui voulait récupérer sa maison et sa terre. Cela ne plaisait pas à certains voisins que tout ce va-et-vient dérangeait. Cela ne plaisait pas au curé du village. Chaque dimanche, le curé faisait frémir ses ouailles, du haut de sa chaire, en leur parlant du diable.

– Mes frères et sœurs, n’imaginez pas que Malin se présente à vous sous des dehors effrayants, qui vous feraient fuir. Le Diable vient à vous avec une apparence séduisante. Il vous fait de vaines promesses. Les esprits les plus faibles se laissent tenter. Et parmi les esprits les plus faibles, il y a les femmes. Qui sait ? Peut-être que dans notre paisible village, parmi nous, il y a des femmes qui ont signé un pacte avec le diable et qui se rendent au sabbat. Et Satan leur donne du poussat, une poudre avec laquelle elles peuvent faire mourir vos vaches, vos enfants ou vous-mêmes.

Jehanne savait que ce qu’elle faisait était dangereux. Mais si elle ne le faisait pas, qui soignerait les gens ? Dans le village, deux femmes du village avaient été emmenées à Porrentruy pour y être interrogées. Elles n’étaient jamais revenues. Elles avaient été reconnues coupables de sorcellerie et condamnées au bûcher. L’une aurait été graciée par le prince-évêque. Cela signifiait qu’on l’avait étranglée avant de la livrer aux flammes.

Fedor Encke (1851-1926), Bûcher de sorcière

Fedor Encke (1851-1926), Bûcher de sorcière

Jehanne ne savait rien du diable et du sabbat. Elle croyait en Dieu et en sa miséricorde. Et elle pensait faire le bien en soignant ses semblables.

Un beau matin, deux hommes en armes sont venus la cueillir chez elle. Comme par hasard, sa belle-sœur était là pour emmener ses enfants. Les deux hommes l’ont emmenée dans une charrette jusqu’à Porrentruy.

Là, on l’enferme dans un cachot. Le lendemain, des gardes viennent la chercher et l’introduisent dans une salle. Plusieurs hommes assis, vêtus de noir, lui demandent son nom, d’où elle vient. Puis ils l’interrogent :

  • Quand le Malin est venu te trouver, comment était-il habillé ? demande l’un des hommes en noir. Quel nom t’a-t-il donné ?
  • Je ne l’ai jamais rencontré ! répond Jehanne.
  • Il t’a remis du poussat ?
  • Je n’ai rien reçu de tel !
  • Et le sabbat, c’est lui qui t’y emmenait ? Que faisais-tu pendant le sabbat ? As-tu reconnu des personnes au sabbat ?
  • Jamais je n’ai participé à un sabbat !

Les hommes assis ne sont pas très satisfaits de ses réponses. Ils appellent le bourreau. Celui-ci déchire les vêtements de Jehanne et cherche des marques sur sa peau. Quand il en trouve une, il lui enfonce des aiguilles dans l’épiderme. C’est douloureux et Jehanne crie. Après cela, on la ramène dans sa cellule.

Т. Mattson, Interrogatoire d’une sorcière, 1853 (extrait)

Т. Mattson, Interrogatoire d’une sorcière, 1853 (extrait)

Le lendemain, on vient à nouveau la chercher. Dans la salle, les juges sont déjà assis. Le bourreau est là. Il attache les poignets de Jehanne avait une longue corde qu’il passe ensuite autour d’une poutre du plafond. Il soulève Jehanne. Les pieds de la malheureuse ne touchent plus le sol. Alors le bourreau attache un poids à ses pieds. Le poids étire ses articulations et c’est terriblement douloureux. Les questions recommencent :

  • Le Malin, il était habillé en noir ou en vert ? demande l’un des juges. Il s’appelait Karemuss ou Chiffet? Ou bien Basébou ?
  • Je n’ai jamais rencontré quelqu’un de tel ! crie Jehanne malgré la douleur.
  • As-tu dansé pendant le sabbat ? Ou bien t’es-tu livrée à la débauche ? La Besatte, était-elle au sabbat ? Et une certaine Marie ?
  • Je n’ai jamais participé à de telles réunions !
  • Où as-tu caché le poussat ? Tu l’as utilisé pour faire du mal à qui ?
  • Je ne fais de mal à personne. Au contraire je soigne les gens.
  • Tu soignes les gens ? Et comment t’y prends-tu ?
  • J’utilise des plantes. J’en fais des onguents pour soigner des gens.
  • Ah ! Ah ! des remèdes de bonne femme ! Ça ne nous intéresse pas. Et que fais-tu d’autre pour « guérir » les gens ?
  • Je connais des prières, cria Jehanne.
  • Des prières ? Et tu invoques le Malin dans ces prières ?
  • Non ! J’invoque Dieu, les Saints, les Apôtres, les Anges.
  • Révèle le contenu de cette prière pour que nous puissions nous en rendre compte.
  • Je ne peux pas. C’est un secret.
  • Ici, il n’y a pas de secret qui tienne dans ce tribunal.

Le greffier note scrupuleusement la formule que Jehanne lui dicte dans le compte-rendu de l’interrogatoire. Les questions continuent. Malgré la douleur, Jehanne tient bon.

On ramène la pauvre femme dans sa cellule. Le tribunal délibère. Elle n’avait rien avoué qui ait un quelconque lien avec le Diable. On n’a trouvé aucune marque sur Jehanne. Le lendemain, on la relâche.

Jehanne est rentrée chez elle à pied, malgré son corps endolori. Elle est d’abord passée chez son beau-frère et sa belle-sœur pour reprendre ses enfants. On ne s’attendait plus à la revoir. Jehanne est retournée dans sa maison. Elle y a vécu encore longtemps. Elle continué à soigner les gens, à utiliser ses secrets. Quand elle est devenue âgée, elle les a transmis à ses filles. Et elles les ont transmis à leurs filles. Et qui sait ? Peut-être que les détenteurs de ces secrets sont encore parmi nous et soulagent nos maux.

Catwoman

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Mon chat est tombé très malade il y a quelques temps. Il ne se sentait vraiment pas bien et, même s’il y avait de bonnes raisons de penser qu’un traitement vétérinaire le remettrait sur pied (ce qui s’est fort heureusement produit), je me suis demandée si une entité supranaturelle veillait sur nos chers félins de maison. C’est alors que j’ai repensé à Bastet, la déesse égyptienne à tête de chat.

Bastet est la fille du dieu solaire Rê. Sa sœur jumelle est Sekhmet, la déesse à tête de lion. Elles constituent les deux aspects de la lumière solaire. Sekhmet en représente les côtés redoutables, la chaleur du désert. Elle était particulièrement crainte avant l’arrivée de la crue du Nil. À ce moment-là, les canaux contenaient une eau stagnante susceptible de rendre malade. Au contraire, Bastet était paisible, protectrice des femmes, notamment celles qui sont enceintes, et des enfants. Elle incarne la féminité sereine, le foyer. Mais le caractère redoutable n’est jamais très loin. Quiconque possède un chat sait que le coup de griffe n’est jamais très loin ronronnements. Il semble que cette agressivité soudaine peut s’expliquer par la nécessité de défendre les petits.

La déesse Bastet, Basse époque, 665 - 330 av. J.-C., Musée Georges-Labit. Photo Didier Descouens (Wikimedia Commons, licence Creative Commons 4.0)

La déesse Bastet, Basse époque, 665 – 330 av. J.-C., Musée Georges-Labit. Photo Didier Descouens (Wikimedia Commons, licence Creative Commons 4.0)

Bastet est une divinité à la fois solaire et lunaire. Elle accompagne Rê, le soleil, dans son voyage nocturne dans le monde des morts. C’est grâce à elle que l’aube renaît. En effet, quand la barque solaire en est à la huitième heure de son voyage, le monstre Apophis surgit. C’est le grand Chat divin, émanation de Bastet, se jette sur la créature infernale. Le soleil peut renaître.

Statue de Bastet debout, Basse époque, 400 - 250 av. J.-C., Walters Art Museum

Statue de Bastet debout, Basse époque, 400 – 250 av. J.-C., Walters Art Museum

Bastet est également une divinité lunaire, en opposition à sa sœur qui représente la chaleur destructrice. Les Grecs l’avaient du reste assimilée à Artémis. Le chat est en effet un animal nocturne et un grand chasseur.

Bastet était la déesse tutélaire de la ville de Bubastis. Chaque année, une grande fête est donnée en son honneur. Elle attirait de nombreux visiteurs.

La vérité ne sort-elle pas de la bouche des enfants ?

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Greta Thunberg, une enfant de 16 ans, est devenue la porte-parole de tous ceux qui s’inquiète du climat. Alors que des savants cherchent à expliquer les conséquences de la crise climatique depuis des décennies, c’est une enfant qui actuellement incarne leur discours. Greta Thunberg est rapidement devenue une icône, ce qui ne va pas sans danger. D’une part, le danger de récupération est proportionnel à l’écho médiatique que suscite son discours. On peut lire à ce titre l’analyse d’Isabelle Attard :

https://reporterre.net/Le-capitalisme-vert-utilise-Greta-Thunberg

D’autre part, Greta s’expose à des critiques qui, parfois vont trop loin.  Certains s’en prennent à son jeune âge, comme on l’a vu en France, lorsqu’elle a été invitée à parler à l’Assemblée nationale. Un député a même déclaré qu’il n’entendait pas « applaudir une prophétesse en culottes courtes ».

Greta Thunberg au Parlement européen le 16 avril 2019  Source de la photo : Parlement européen

Greta Thunberg au Parlement européen le 16 avril 2019
Source de la photo : Parlement européen

Et pourtant, ne serait-ce pas dans son jeune âge qu’il faudrait trouver ce qui fait la force de son discours ? Cherchons quelques modèles d’enfants ou de jeunes considérés comme crédibles.

Le célèbre conte d’Andersen intitulé « Les habits neufs de l’Empereur » illustre bien la situation. Commençons par un résumé de l’histoire (merci Wikipédia !) :

ll y a de longues années vivait un empereur qui aimait par-dessus tout être bien habillé. Il avait un habit pour chaque heure du jour.

Un beau jour, deux escrocs arrivèrent dans la grande ville de l’empereur. Ils prétendirent savoir tisser une étoffe que seules les personnes sottes ou incapables dans leurs fonctions ne pouvaient pas voir et proposèrent au souverain de lui en confectionner un habit. L’empereur pensa qu’il serait exceptionnel et qu’il pourrait ainsi repérer les personnes intelligentes de son royaume. Les deux charlatans se mirent alors au travail.

Quelques jours plus tard, l’empereur, curieux, vint voir où en était le tissage de ce fameux tissu. Il ne vit rien car il n’y avait rien. Troublé, il décida de n’en parler à personne, car personne ne voulait d’un empereur sot. Il envoya plusieurs ministres inspecter l’avancement des travaux. Ils ne virent pas plus que le souverain, mais n’osèrent pas non plus l’avouer, de peur de paraître imbéciles.

Tout le royaume parlait de cette étoffe extraordinaire. Le jour où les deux escrocs décidèrent que l’habit était achevé, ils aidèrent l’empereur à l’enfiler. Ainsi « vêtu » et accompagné de ses ministres, le souverain se présenta à son peuple qui, lui aussi, prétendit voir et admirer ses vêtements.

Seul un petit garçon osa dire la vérité : « Mais il n’a pas d’habits du tout ! » (ou dans une traduction plus habituelle : « le roi est nu ! »). Et tout le monde lui donna raison. L’empereur comprit que son peuple avait raison, mais continua sa marche sans dire un mot.

Cette histoire illustre bien les mécanismes du déni dès lors qu’il s’agit de garder sa position. L’empereur ne veut pas paraître stupide, pas plus que ses courtisans et même son peuple. Il faut l’innocence d’un enfant pour que la vérité éclate enfin. Ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants ? Voilà pourquoi le discours de la jeune Greta Thunberg a un impact si fort.

On trouve d’autres enfants porteurs de vérité, d’espoir et de vérité dans l’histoire.

C’est un enfant nommé Jésus qui est synonyme d’espérance dans la civilisation judéo-chrétienne. Le sauveur promis par plusieurs prophètes arrive dans le monde sous la forme d’un bébé sans défense, né dans le plus grand dénuement et qui, peu après sa naissance, doit se réfugier en Egypte pour fuir les sicaires du roi Hérode. En effet, le souverain craignait pour son pouvoir, confondant pouvoir séculaire et royauté céleste. Si la naissance du Christ, la fête de Noël, est célébrée lors du solstice d’hiver, ce n’est pas un hasard. Au plus profond de la nuit, la lumière finit par vaincre les ténèbres. Au début, cette victoire du jour sur la nuit et, partant, de la vie sur la mort, ne se remarque pas. Il faut attendre la période de la Chandeleur pour cela. Qui mieux qu’un enfant peut symboliser cette victoire sur les ténèbres ou la mort. L’enfant est faible à sa naissance, mais il est porteur d’espoir.

Jésus est présenté comme un enfant doté de capacités intellectuelles étonnantes, comme en témoigne un épisode de l’Evangile de Luc :

Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem, à la fête de Pâque. Lorsqu’il fut âgé de douze ans, ils y montèrent, selon la coutume de la fête. Puis, quand les jours furent écoulés, et qu’ils s’en retournèrent, l’enfant Jésus resta à Jérusalem. Son père et sa mère ne s’en aperçurent pas. Croyant qu’il était avec leurs compagnons de voyage, ils firent une journée de chemin, et le cherchèrent parmi leurs parents et leurs connaissances. Mais, ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher. Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant. Tous ceux qui l’entendaient étaient frappés de son intelligence et de ses réponses. Quand ses parents le virent, ils furent saisis d’étonnement, et sa mère lui dit : Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Voici, ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse. Il leur dit : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je m’occupe des affaires de mon Père ? Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait. Puis il descendit avec eux pour aller à Nazareth, et il leur était soumis. Sa mère gardait toutes ces choses dans son cœur. Et Jésus croissait en sagesse, en stature, et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. (Luc 2, 41-52, traduction Segond)

L’épisode a été maintes fois traité dans la peinture. On représente régulière un Jésus juvénile et sûr de lui et entouré de vieillards perdus dans leurs ouvrages.

Cercle de José de Ribera, Jésus parmi les docteurs de la loi, 1630, Kunsthistorisches Museum Wien

Cercle de José de Ribera, Jésus parmi les docteurs de la loi, 1630, Kunsthistorisches Museum Wien

Une figure illustre bien que la jeunesse n’est pas un obstacle à l’action dans une situation périlleuse. Jeanne d’Arc n’avait pas vingt ans quand elle fut suppliciée sur le bûcher à Rouen. C’est vers l’âge de dix-sept ans que la jeune Jeanne entend des voix, qu’elle attribue à Saint Michel, Sainte Marguerite d’Antioche et Sainte Catherine d’Alexandrie. On est alors en pleine Guerre de Cent Ans et les Anglais occupent une partie de la France. Les voix que Jeanne entend lui demandent ni plus, ni moins de délivrer la France de l’occupation anglaise. Très tenace et charismatique, Jeanne parvient à quitter le village de ses parents et à convaincre des gens d’arme de la conduire auprès du Dauphin, le futur Charles VII. Elle réussit également à persuader l’héritier du trône de la laisser se rendre à Orléans. Il semble qu’elle n’y va pas en cheffe de guerre, mais munie d’un étendard. Son courage et son charisme parviennent sans doute à changer l’état d’esprit des troupes françaises, ce qui les conduit à la victoire. On aurait pu attribuer à cet épisode les vers de Victor Hugo :

L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme.(Les Châtiments, 1853)

Jeanne parvient ensuite à emmener le futur roi à Reims pour y être sacré. Le cours de la guerre de Cent Ans en fut changé.

John William Waterhouse (1849–1917), Sainte Jeanne

John William Waterhouse (1849–1917), Sainte Jeanne

En conclusion, on le voit bien, la figure de l’enfant est porteuse tout à la fois d’innocence, d’espoir et de vérité.

Le chapeau de Sophie

L’histoire qui suit faisait partie de la tradition orale du village d’Undervelier. Le protagoniste du récit était habituellement Monsieur Boivin. Il s’agit vraisemblablement d’Édouard Boivin, un banquier de Bâle qui avait acheté en 1880 le domaine de la Jacotterie. À cette époque, la Jacotterie était une bergerie. Monsieur Boivin a fait reconstruire la ferme. Il a aussi construit une magnifique villa et des jardins, ainsi qu’une route. Le 1er juin 1899, la bourgeoisie accorde à Monsieur Boivin, banquier de Bâle, habitant la Jacotterie, un droit de superficie sur le pâturage de la Metteneux pour la construction d’un hôtel pour le tourisme. Ce projet sera abandonné. La propriété de la Jacotterie fut vendue par les héritiers en 1940.

Cependant, dans un article du Journal du Jura datant du 17 septembre 1971, Mlle Régina Simon, alors âgée de 86 ans, raconte la même anecdote à deux journalistes. L’histoire se déroule désormais à Courtemaîche et le protagoniste en est Adolphe Finot (1810-1847), le fils de François Finot, directeur des Forges.

Ce genre d’histoire passe d’une génération à l’autre tout en s’adaptant. Le souvenir des Finot, en tant que notables, fut sans doute chassé par celui des Boivin. Nous avons choisi de conserver la version la plus récente.

C’était la fin de l’été. Sophie passait le râteau pour ramasser les derniers brins de foin. C’était une des filles de la ferme des Grands-Champs. Elle avait une quinzaine d’années. Tout le monde la trouvait jolie et elle-même était fort coquette.

Cet après-midi-là, il faisait chaud. Sophie s’arrêta pour souffler un peu. Elle s’épongea le front avec un coin de son tablier. Au loin, elle aperçut un nuage de poussière sur la route. C’était une calèche qui descendait depuis la ferme de la Jacotterie. À sa grande surprise, la calèche s’arrêta sur le bord du champ et le passager la héla. C’était Monsieur Boivin.

Sophie accourut. Monsieur Boivin n’était pas une personne à qui l’on pouvait dire non. Lorsque la jeune fille fut proche de l’équipage – la calèche de la Jacotterie était toujours tirée par de magnifiques chevaux – elle fut intimidée par la stature de son propriétaire. Monsieur Boivin lui sourit :

– Ma petite Sophie, j’ai un cadeau pour toi. Mais avant que je te le donne, tu dois me jurer que tu n’en parleras à personne.

Sophie jura. Comment faire autrement d’ailleurs ? Elle se demandait pour quelle raison Monsieur Boivin, le riche propriétaire de la Jacotterie, lui faisait un cadeau. Et que pouvait-il bien lui offrir ?

Monsieur Boivin prit une boîte ronde dans le fond de la calèche et il la tendit à Sophie. Il ne fallut à cette dernière qu’une seconde pour deviner la nature de l’objet : c’était une boîte à chapeau. La jeune fille tressaillit de joie en prenant la boîte dans ses petites mains, elle qui n’avait que les chapeaux usés de ses grandes sœurs ou les bibis démodés de ses vieilles tantes.

Monsieur Boivin la regarda d’un air amusé puis, sur un ton grave, il ajouta :

– Je veux que tu le portes à la messe dimanche prochain. Tu seras la plus belle. Et n’oublie pas : cela reste un secret entre nous.

Là-dessus, Monsieur Boivin fit un signe entendu à son cocher qui secoua les rênes. L’équipage disparut dans un nuage de poussière. Sophie courut déposer son trésor au coin du champ, à l’ombre d’un arbre. C’est là qu’elle avait laissé le baluchon qui contenait son goûter. Elle jugea que c’était le moment de manger un morceau. Elle s’assit sous l’arbre en croquant une pomme. Elle regardait la boîte, n’osant même pas l’ouvrir. Finalement elle lança son trognon au loin et retint son souffle en soulevant le couvercle.

Le chapeau était magnifique : fait dans une paille très fine, il était orné de fleurs en tissus et d’un merveilleux ruban. Monsieur Boivin l’avait certainement acheté à Bâle. On n’en trouvait pas de tels dans les marchés de la région. Sophie se dit qu’elle n’osait pas l’essayer comme ça, en plein champ. Elle décida d’attendre le soir. Elle reprit son râteau et travailla encore longtemps. Elle voulait rentrer le plus tard possible, quand tout le monde serait à l’intérieur, juste avant le souper. Ce serait plus simple pour dissimuler son trésor. Tout en tirant le lourd outil sur le sol, la jeune fille rêvait à son entrée dans l’église, le dimanche suivant. Tout le monde allait la regarder, c’est certain.

Auguste Renoir, Femme au chapeau, 1889

Auguste Renoir, Femme au chapeau, 1889

Comme elle l’avait prévu, Sophie parvint à cacher la précieuse boîte. Dans sa chambre, c’était impossible, car elle la partageait avec deux de ses sœurs. Elle la déposa donc dans un petit débarras dans le grenier. Elle prévoyait d’y revenir plus tard pour essayer le chapeau. Elle descendit ensuite les escaliers en courant et s’assit à sa place habituelle autour de la grande table de la cuisine.

Après le repas, Sophie subtilisa un petit miroir appartenant à sa grand-mère qui vivait au rez-de-chaussée et une lampe à pétrole. Elle s’installa dans le grenier. Enfin elle pouvait essayer son chapeau ! Elle peigna ses longs cheveux blonds, puis déposa la coiffe sur la tête. Dans le petit miroir, elle put constater qu’elle lui allait à merveille. Les yeux des garçons ne pourraient se détacher d’elle, dimanche à la messe.

Les jours suivants ont paru très longs à Sophie, malgré les séances d’essayage nocturnes. Quant au samedi, il était interminable. Le dimanche arriva enfin. Sophie avait préparé ses plus beaux vêtements pour les associer à son chapeau. Sous divers prétextes, elle se mit en retard. Il fallait que personne ne voie son chapeau avant son entrée dans l’église, un peu comme la robe d’une future mariée.

Quand tout le monde fut parti pour le village, elle mit son chapeau et partit en courant. À l’entrée du village, elle entendit les derniers tintements de cloche. Elle arriva vers l’entrée du cimetière alors que les chants commençaient à l’intérieur. Elle était sûre de son effet. Elle qui était plutôt timide, elle poussa crânement la porte de l’église.

Et là, ce qu’elle vit la remplit de stupeur. Sur les premiers rangs du côté gauche, tout en haut, près du chœur, là où prennent place les jeunes filles, elle vit … une vingtaine d’exemplaires de son chapeau. Elle baissa la tête, remonta la nef en fixant le sol et prit place à côté de ses sœurs.

Tout à droite, au premier rang, juste devant Monsieur le Curé, Monsieur Boivin souriait sous sa moustache.

Nature ressource ou nature mystère

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On doit au philosophe Pierre Hadot, dans son ouvrage intitulé Le Voile d’Isis, la distinction entre deux attitudes fondamentalement opposées envers la nature. D’une part, il y a l’attitude prométhéenne qui voit la nature comme une ressource dont l’homme peut disposer à sa guise grâce aux techniques qu’il développe. D’autre part, l’attitude orphique confère à la nature une part de mystère que seul le poète ou l’artiste peut saisir. Si ces deux attitudes ont coexisté, l’attitude prométhéenne est nettement dominante actuellement. La technologie semble être à même de résoudre tous les problèmes, y compris ceux qu’elle a générés. Néanmoins, l’approche orphique renaît à travers tout un ensemble de conceptions et de pratiques liées à un certain retour à la nature ou à la reconnaissance du caractère sacré de celle-ci. Que l’on songe à la géobiologie, au néo-paganisme, etc…

Ces deux attitudes sont symbolisées par deux personnages masculins de la mythologie grecque. Le Titan Prométhée qui a dérobé le feu pour l’apporter aux humains. Grâce au feu, les humains étaient à même de transformer leur environnement. Ils pouvaient cuire leurs aliments, fabriquer de la céramique, fondre du métal. Ils s’élevaient au-dessus de la nature et se rapprochaient des dieux. Ces derniers prirent assez mal le larcin de Prométhée. Zeus enchaîna le Titan au Caucase et le condamna à avoir éternellement le foie dévoré par un aigle. Orphée était le fils de la Muse Calliope. Musicien, il jouait si bien de la cithare que les animaux l’écoutaient et que les arbres se penchaient vers lui. Derrière ces mythes se trouvent aussi des femmes. Leur histoire donne un éclairage intéressant.

Quand Prométhée a donné le feu aux hommes, Zeus ne s’est pas contenté de punir Prométhée. Il a voulu aussi donner une leçon aux humains pour leur faire comprendre qui étaient les maîtres du monde. L’objet de sa vengeance s’appelait Pandore. Nous avons suffisamment développé son histoire dans ce blog (La boîte de Pandore : une bien curieuse affaire, Pourrie-gâtée ou la misère du monde) pour ne pas y revenir. Rappelons cependant que Pandore était la première femme et qu’elle a ouvert une jarre dont se sont échappés tous les maux, comme la faim, la pauvreté, la nécessité de travailler. Seul l’espoir est resté dans la jarre, sans que l’on sache du reste si c’est un bien ou un mal. Le poète Hésiode, qui rapporte ce mythe, montre la femme sous un jour particulièrement négatif, en la comparant au faux bourdon qui profite des abeilles le nourrissant. Apparemment, dès le départ, la femme n’était pas la bienvenue dans le monde prométhéen.

Gustave Moreau  (1826–1898), Prométhée, 1868

Gustave Moreau (1826–1898), Prométhée, 1868

Orphée, fils de la principale des Muses, Calliope, était un musicien hors pair. Quand il jouait, il était capable d’émouvoir les bêtes féroces, les arbres et même les pierres. Il épouse une nymphe, Eurydice. La pauvre est mordue par un serpent le jour de ses noces. Orphée, inconsolable, décide de descendre dans le monde souterrain afin d’en convaincre les souverains, Hadès et Perséphone, de laisser Eurydice remonter sur terre. Touchés par sa musique, les divinités infernales acceptent de laisser repartir Eurydice à condition qu’Orphée ne se retourne pas pendant le voyage de retour afin de vérifier si son épouse le suivait. Orphée ne résiste pas à la tentation d’assurer qu’Eurydice suit ses pas. À ce moment-là, la malheureuse repart vers les enfers. Orphée va vivre en solitaire, jouant pour les créatures de la nature. Finalement ce sont les Ménades, les adoratrices de Dionysos, qui le mettront à mort. On dit aussi que sa tête aurait survécu et qu’elle continuait à délivrer des oracles. L’histoire d’Orphée et d’Eurydice rappelle celle d’Adonis. En effet, comme Adonis, Orphée peut se rendre dans les Enfers. Et c’est aussi l’amour qui est la cause de ce voyage. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, dans les Métamorphoses d’Ovide, Orphée chante l’histoire d’Adonis et de Vénus. Néanmoins il se distingue d’Adonis par le fait qu’il ne franchit qu’une seule fois l’Acheron vivant. Une part de lui semble pourtant immortelle, à savoir sa tête. La vision orphique de la nature comporte, semble-t-il, le cycle de vie et de mort de la végétation symbolisé le mythe d’Adonis ou celui de Perséphone et Déméter. À noter qu’autour du personnage d’Orphée est né un courant philosophique, l’orphisme, rappelant par certains de ses aspects les mystères d’Eleusis.

John William Waterhouse  (1849–1917), Nymphes découvrant la tête d’Orphée, 1900

John William Waterhouse (1849–1917), Nymphes découvrant la tête d’Orphée, 1900

Si Pandore symbolise une nature dominée et une femme instrumentalisée par les hommes, elle semble aussi avoir libéré les maux qui accompagnent la conquête et l’exploitation de la nature. Une fois la boîte de Pandore ouverte, il est impossible de revenir en arrière. Avec la nymphe Eurydice, on se trouve dans un monde intact, non cultivé où les hommes, les animaux, les plantes et les rochers participent de la même nature. L’art, en l’occurence la musique d’Orphée, semble être le meilleur moyen d’accéder à ses mystères.

Sedna

Les premiers hommes se nourrissaient essentiellement du gibier qu’ils chassaient. Ainsi ils connaissaient des périodes d’abondance et des périodes de disette. Ils ont certainement expliqué à leur manière cette alternance de la profusion de nourriture et de la faim et mis en place des rituels pour tenter de s’assurer de bonnes prises pour la chasse. Il est même possible que les peintures des grottes comme à Lascaux soient liées à de tels rituels. S’il nous reste les images, les récits ont disparu. Si l’on veut imaginer comment ces chasseurs, notamment ceux qui ont vécu pendant la dernière glaciation, s’expliquaient et géraient la précarité de la chasse, il faut nous tourner vers des peuples qui ont vécu dans des conditions similaires. C’est pourquoi je vous emmène maintenant au-delà du cercle polaire, au pays des Inuits.

Cette histoire s’est passée dans un village d’igloos qui se trouvait au bord d’une baie dans laquelle s’ébattaient de nombreux phoques. Les phoques étaient le gibier de prédilection des Inuit. Aaqui était un grand chasseur, mais il était aussi le chaman de la tribu. Le chaman était celui qui faisait le lien entre le monde des hommes et celui des esprits maître des animaux. Il pouvait comprendre le langage des animaux. Il se rendait dans le monde des esprits pour obtenir suffisamment de gibier pour sa communauté.

C’est l’été. Aaqui est en train de chasser dans la baie, en kayak. Il aperçoit deux phoques, l’un tacheté de noir, l’autre avec une longue trace blanche dans le cou. Il s’approche, son harpon dans la main, prêt à frapper. C’est alors qu’il surprend ce que les deux phoques se disent : les deux prochains hivers seront très rigoureux et, même pendant l’été, la glace ne fondra pas.

Inuit photographié vers 1929 lors de l'expédition Harriman. Inuit photographié vers 1929 par Edward Sheriff Curtis lors de l'expédition.

Inuit photographié vers 1929 lors de l’expédition Harriman. Inuit photographié vers 1929 par Edward Sheriff Curtis lors de l’expédition.

Aaqui se hâte de rentrer au village. Vite ! il doit avertir la tribu pour chacun fasse des réserves suffisantes. Quand Aaqui révèle aux autres chasseurs ce qu’il a appris, personne ne veut le croire :

– Allons Aaqui, l’été succède toujours à l’hiver.

La saison de la chasse au phoque devait durer encore quelques semaines. Les membres de la tribu s’affairent pour réunir de quoi tenir un hiver. Et encore ! ils ont prévu de compléter leurs réserves en allant chasser de temps en temps. Ils s’apprêtent à passer un hiver comme les autres, à se raconter des histoires, à chanter, à danser, réunis dans leurs igloos, autour de la faible lumière des lampes.

Mais Aaqui prépare des provisions beaucoup plus importantes. Il avait capturé un grand nombre de phoques. C’est sa femme qui les apprête. Elle racle les peaux et les tend pour fabriquer plus tard des vêtements chauds. La graisse, elle la met de côté : elle servira à alimenter la lampe. Elle enfouit la viande dans des cachettes tout autour de l’igloo. Quant aux os, elle ne les jette pas car ils seront utilisés pour la fabrication de toutes sortes d’objets pendant la longue nuit de l’hiver.

Photographie d'une famille inuite par George R. King parue dans la revue américaine The National Geographic Magazine volume 31 (1917), numéro de juin 1917, page 564

Photographie d’une famille inuite par George R. King parue dans la revue américaine The National Geographic Magazine volume 31 (1917), numéro de juin 1917, page 564

Bientôt l’hiver arrive et, avec lui, le froid, la neige et l’obscurité. Un vent très fort se met à souffler, contraignant les habitants à rester chez eux. La glace est si épaisse qu’on ne peut pas la briser : la chasse au phoque est impossible.

C’est d’abord la graisse qui a manqué. On ne pouvait plus s’éclairer pendant cette nuit qui devait durer plusieurs mois. Et puis, la nourriture qui s’est faite rare.

Mais l’hiver n’était pas fini. Il a fallu se résoudre à tuer les chiens de traîneau, car on ne pouvait plus les nourrir. Et puis les plus faibles parmi les hommes sont tombés malades. Certains même sont morts.

Enfin l’été est revenu, avec la lumière, ramenant l’espoir dans le cœur de chacun. Mais on dut se rendre à l’évidence : le chaman avait raison. Ce n’était pas le bel été dont on avait rêvé au plus fort de la tempête, au plus profond de l’obscurité. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages, la glace ne fond pas. Et surtout les phoques ne reviennent pas s’ébattre dans la baie.

Alors que l’été est bien avancé, Aaqui se dit qu’il doit faire quelque chose, car personne ne résistera à un second hiver. Après tout, c’est lui le chaman. Il décide d’aller trouver Sedna. Sedna est la déesse de la mer et des animaux marins. Autrefois c’était une très belle jeune fille qui passait son temps à peigner sa longue chevelure noire. Elle ne trouvait aucun de ses prétendants à son goût. Son père finit par la donner en mariage à un jeune homme plein de charme. Mais c’était en fait un homme-corbeau et il la maltraitait. Son père, qui avait entendu les cris de sa fille dans le vent, était venu la secourir. Il l’emmène dans son kayak. Le corbeau, plein de colère, soulève la mer. Le petit kayak est ballotté sur les flots. Le père, voyant que le corbeau voulait récupérer Sedna et prenant peur, précipite sa fille dans la mer. La jeune femme tente de s’agripper au bateau, mais son père lui coupe les doigts qui deviennent les poissons. Comme elle essaie encore de s’accrocher, il lui coupe aussi les pouces et les mains qui prennent la forme de mammifères marins : phoques, baleines. La jeune fille coule au fond de l’océan où elle devient une déesse. Depuis ce temps, chez les Inuits, quand la chasse est mauvaise ou que les flots sont déchaînés, on pense que la longue chevelure noire de Sedna est emmêlée. La déesse n’arrive pas à la peigner et se met en colère. Seuls les chamans peuvent démêler ses cheveux. Mais pour cela, ils doivent accomplir un voyage périlleux.

Aaqui met ses vêtements chauds. Dans l’une de ses moufles, il glisse un peigne sculpté dans de l’ivoire et qui appartient à son épouse. Sans rien dire à personne, il monte dans son kayak. Il pagaie longtemps et finit par sortir de la baie. Quand il est en pleine mer, sans hésiter, il plonge dans l’eau glacée. Il nage en direction du fond. Au bout d’un moment, il aperçoit une grande forme à l’apparence humaine, avec une épaisse chevelure noire. Sans nul doute, il s’agit de Sedna. Elle a l’air contrariée. Aaqui s’approche lentement. Il enlève sa moufle et prend le peigne. Il se met à démêler patiemment la longue chevelure de Sedna. Ce n’est pas une tâche facile. Il y a des nœuds partout. Et puis les mèches sont tellement longues. Peu à peu, des animaux marins s’échappent de l’enchevêtrement des cheveux : des phoques, des bélugas, des narvals, des morses et même des baleines regagnent la surface de la mer d’un air content. Aaqui voit deux phoques s’échapper : l’un est tacheté de noir, l’autre a une marque blanche dans le cou. La chevelure de Sedna est redevenue belle, soyeuse. Elle ondule doucement dans les flots. Aaqui croit même dicerner un sourire sur les lèvres de la déesse. Mais il est temps de partir.

Sedna, Sculptures in the National Museum of Finland

Sedna, Sculptures in the National Museum of Finland

Aaqui remonte vers la surface, sans effort. Il retrouve son kayak. Quand il arrive, au petit matin près de la baie, il s’aperçoit que la glace a disparu et que les phoques sont de retour. Sedna est apaisée. Les chasseurs sont déjà à l’œuvre ; ils ne savent plus où donner de la tête tant le gibier est abondant. Aaqui remarque deux phoques qui s’ébattent dans la mer, en attendant sans doute le harpon d’un chasseur habile : l’un est tacheté de noir, l’autre a une marque blanche dans le cou.

Cette histoire est librement inspirée de : Delphine Gravier, Contes traditionnels du pays des glaces, Paris, Editions Milan, 2003

Qui a tué Adonis ?

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Les dieux indo-européens

Les écoféministes, à l’instar de Starhawk, considéraient que dans les époques les plus reculées de l’humanité, au Paléolithique, on vénérait une divinité féminine qui symbolisait la vie, la terre, la fertilité. Au Néolithique, cette déesse participait également, avec un parèdre masculin, du cycle de la végétation et de celui de la vie et de la mort. Les écoféministes se sont notamment inspirées des travaux de l’archéologue Marija Gimbutas qui a étudié les représentations anciennes de cette déesse dans le bassin méditerranéen oriental. Selon cette scientifique, la civilisation dite des tombes à kourganes (tumulus) apparaît au nord de la Mer noire au 4èmemillénaire avant J.-C. Elle se serait ensuite diffusée en plusieurs vagues aussi bien vers l’est et les steppes que vers l’ouest et le bassin méditerranéen. Marija Gimbutas voit dans cette culture les proto-indo-européens qui auraient ainsi diffusé leurs langues et leur culture sur une aire très vaste sur un laps de temps assez long.

Marija Gimbutas émet l’hypothèse que les cultures qui vénéraient cette déité féminine et dont la structure sociale était plutôt horizontale sont peu à peu remplacées par ces peuples indo-européens vivant en sociétés plus stratifiées. En effet, la construction de tombes imposantes pour certains de leurs membres témoignerait d’inégalités sociales. Toujours selon elle, cette modification de la société est également perceptible dans le panthéon. Ainsi à la déesse et à son parèdre qui étaient complémentaires succèdent des panthéons complexes et hiérarchisés, dont les dieux occupant la fonction royale sont masculins. En somme il s’agit de l’instauration du patriarcat après une longue période non pas de matriarcat, mais d’une humanité égalitaire.

Si la théorie de Marija Gimbutas a ses partisans et ses détracteurs, l’origine des Indo-europens reste assez obscure. Malgré cela, l’idée présente un certain intérêt. Nous laissons de côté les questions de nature linguistique pour nous concentrer sur la mythologie. En effet, la mythologie indo-européenne a été étudiée par Georges Dumézil qui a trouvé des structures semblables dans des mythes se répartissant sur une aire géographique allant du Caucase à la Bretagne. Il s’est notamment intéressé aux récits romains, scandinaves et à ceux de l’Inde ancienne. Il a pu montrer que les divinités des panthéons indo-européens pouvaient être classées en trois catégories selon leur fonction :

  • La première fonction correspond à l’administration à la fois mystérieuse et régulière du monde (roi, prêtre).
  • La deuxième fonction est celle de la vigueur physique, de la force principalement, mais non uniquement guerrière (héros).
  • La troisième fonction est liée à la fécondité qui apporte la prospérité, la santé, la volupté. Elle comprend l’idée de beauté, de nombre, de richesse.

Ces trois fonctions ne sont pas sur un pied d’égalité. La fonction souveraine établit un ordre, le plus stable possible, que le guerrier protège des êtres monstrueux, symboles du désordre. Les divinités de la fertilité pourvoient aux besoins des deux premières fonctions. Ces dernières sont donc proches, alliées, tandis que la troisième est en quelque sorte à leur service.

Les structures sociales aux époques préhistoriques ont laissé des traces qu’il n’est pas facile d’interpréter, surtout en l’absence de textes. Il est donc difficile de savoir si et quand l’humanité a basculé dans le patriarcat. Les mythologies pourraient en revanche contenir le récit du basculement vers des sociétés hiérarchisées et dominées par les hommes.

Si l’on suit l’hypothèse de Marija Gimbutas (et d’autres), au début était donc une grande déesse. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, puis de nomades, c’est une déesse de la fertilité aux formes généreuses et que l’on représente parfois comme enceinte ou parturiente. Au Néolithique, avec l’agriculture, cette déesse évolue et devient une déesse de la végétation. Cette déesse correspond, du fait de ses attributions, à la troisième fonction indo-européenne. Jusque là, les deux premières fonctions sont absentes (du moins dans les représentations). Mais la société se complexifie avec la révolution néolithique, l’urbanisation, la métallurgie. À partir du moment où des textes nous parviennent, les panthéons sont formés de nombreuses divinités hiérarchisées avec, à leur tête, une fonction royale occupée par un dieu mâle. Il est donc tentant, malgré l’incertitude des sources, de penser que la violence et la force, au service de l’autorité, se sont appropriées les fruits de la fécondité en asservissant ce qui permettait la production de ces fruits, à savoir la femme (son corps en fait) et la terre. Ce changement est lourd de conséquences. La femme servant essentiellement à mettre au monde des enfants, elle est dépossédée de son corps. De même la terre, de pourvoyeuse devient exploitée.

Dans la mythologie grecque, cet asservissement du corps féminin est patent. Les modalités d’union sont  souvent basés sur la violence : enlèvement, viol. Le corps féminin est tellement pensé par rapport à sa descendance que Poséidon déclare, dans l’Odyssée, à l’une de ses « conquêtes » que la « couche des dieux n’est pas inféconde ». En d’autres termes, si un dieu couche avec une femme, elle portera automatiquement un enfant. On décèle également une crainte assez récurrente parmi les dieux : la capacité de certaines déesses d’enfanter un fils plus puissant que son père. Cette capacité doit évidemment être annulée. Ainsi Métis enceinte est avalée par Zeus. Dans le cas de Thétis, les dieux vont conclure une mésalliance avec un mortel. Enfin Zeus, le roi des dieux, cherche même à s’approprier le pouvoir de la femme en mettant au monde lui-même deux de ses enfants. Certaines déesses comme Héra, l’épouse de Zeus, sont intégrées dans la hiérarchie olympienne, car elles acceptent ce nouvel ordre. Mais d’autres semblent résister. C’est le cas d’Athéna et d’Artémis, qui restent vierges. Vierge ne désigne pas forcément une femme qui n’a pas eu de relations sexuelles, mais également une femme qui n’est pas dominée par les hommes (pensez à l’expression « forêt vierge « ). Aphrodite constitue un élément libre dans le monde olympien.

Le mythe du cycle de la végétation

Comme on le voit, les anciennes divinités féminines de la fertilité et de la végétation ne disparaissent pas. Elles sont intégrées dans le nouveau panthéon. Il en va de même pour les mythes, qui semblent s’adapter à la nouvelle norme patriarcale. Parmi les mythes qu’on retrouve à divers endroits dans le Proche-Orient et le bassin méditerranéen, il y a celui de la divinité qui passe une partie de l’année dans le monde souterrain et l’autre partie de l’année sur la terre, symbolisant le cycle de la végétation. Ce mythe a été étudié en profondeur par J.-G. Frazer dans le Rameau d’Or. Dans la mythologie grecque, on trouve plusieurs versions de ce mythe : les plus connues sont le mythe d’Adonis et celui de Déméter et Perséphone.

Le mythe d’Adonis symbolise le cycle de la végétation 1). Adonis est une divinité d’origine orientale. Son nom signifie « Seigneur » et constitue son titre. En Mésopotamie, Adonis est connu sous le nom de Dumuzi ou de Tammuz. Il est l’amant de la déesse Inanna ou Ishtar. Selon le mythe mésopotamien, la déesse descend dans les Enfers pour rendre visite à sa sœur, Ereshkigal. Mais cette dernière la retient prisonnière et exige qu’elle trouve une personne pour la remplacer dans l’inframonde. Inanna décide alors que Dumuzi doit la remplacer. Une fois Dumuzi prisonnier dans les Enfers et Inanna à nouveau libre et sur terre, la sœur de Dumuzi, Geshtinanna, obtient d’Ereshkigal que Dumuzi puisse passer une moitié de l’année sur la terre, tandis qu’elle prend sa place dans le monde souterrain.

La version grecque est un peu différente. Aphrodite assiste à la naissance d’Adonis. L’enfant naît du tronc de l’arbre à myrrhe dans lequel sa mère, Myrrha, a été métamorphosée. Adonis est si beau qu’Aphrodite craint qu’il soit convoité par d’autres. Elle cherche un endroit où le cacher. Elle pense aux Enfers où règne Perséphone. Elle dépose donc Adonis dans un coffre qu’elle envoie à Perséphone pour qu’elle s’en occupe. Adonis grandit. Perséphone s’éprend du jeune homme et veut le garder auprès d’elle. Il s’ensuit une querelle avec Aphrodite. C’est la Muse Calliope qui est chargée de régler le différend. Elle accorde à Adonis de passer un tiers de l’année avec Aphrodite, un tiers avec Perséphone dans le monde souterrain et un tiers à sa guise. Adonis choisit de passer ce dernier tiers de l’année avec Aphrodite. Cette situation suscite un certain mécontentement chez certaines divinités. Perséphone n’est guère enchantée. Arès, l’amant officiel d’Aphrodite, voit en Adonis un rival. Un jour, Adonis meurt à la chasse, renversé par un sanglier qu’il avait blessé. Ce sanglier semble être l’instrument d’une vengeance. Plusieurs dieux peuvent être soupçonnés. Arès aurait pu vouloir se débarrasser d’un concurrent. Apollon aurait pu vouloir se venger de la mort d’un de ses fils aveuglé par Aphrodite.

Benjamin West (1738–1820), Vénus pleurant la mort d’Adonis, 1768 (retouché en 1819), Carnegie Museum of Art Benjamin West (1738–1820), Vénus pleurant la mort d’Adonis, 1768 (retouché en 1819), Carnegie Museum of Art

Les mythes grec et mésopotamien se ressemblent indéniablement. Mais les différences qu’ils présentent sont plus intéressantes. Tout d’abord Aphrodite ne descend pas dans le monde inférieur. Les allers et retours d’Adonis, symbolisant le cycle de la végétation, sont la conséquence d’un arbitrage entre les deux déesses qui le convoitent. Enfin Adonis meurt de manière définitive. Le sanglier met fin à son cycle de descente et de remontée du monde infernal. Et le sanglier est l’outil d’une vengeance d’un dieu olympien. Qui donc avait intérêt à la mort d’Adonis ?

Le thème du cycle de la végétation va réapparaître dans un autre mythe grec, celui de Déméter et Perséphone. Perséphone est la fille de Zeus et de Déméter. Jeune fille, elle cueille des fleurs dans un champ quand la terre s’ouvre. Hadès en sort. Il enlève Perséphone et disparaît avec elle sous la terre. Déméter ignore tout de l’endroit où se trouve sa fille. Elle part à sa recherche. Elle finit par apprendre que c’est Hadès qui l’a enlevée et que Zeus avait donné son accord à cet enlèvement. Outrée, la déesse de la végétation quitte l’Olympe et se rend sur la terre, métamorphosée en vieille femme. Elle se fait engager par une famille pour s’occuper d’un jeune enfant. Pendant qu’elle est occupée à ses tâches, elle n’accomplit pas son activité divine. La végétation dépérit. Les autres dieux et Zeus en premier réalisent alors le problème : le monde court à sa perte. Les humains vont mourir de faim et les dieux ne seront plus honorés par des sacrifices. Zeus décide de négocier avec Déméter. Cette dernière exige le retour de Perséphone. Malheureusement cette dernière a mangé un grain de grenade. Le fait d’avoir avalé de la nourriture dans les enfers condamne à y rester. Finalement Zeus parvient à convaincre Déméter et Hadès. Désormais Perséphone passerait six mois avec sa mère et six mois dans les Enfers auprès d’Hadès.

Frederic Leighton (1830–1896), Le retour de Perséphone, 1891 Frederic Leighton (1830–1896), Le retour de Perséphone, 1891

La version du mythe d’Adonis avec la querelle entre Aphrodite et Perséphone est indéniablement d’origine mésopotamienne. Aphrodite est une déesse que l’on peut assimiler à Inanna ou Ishtar, également déesses de l’amour. On peut rapprocher Perséphone d’Ereshkigal. Quant à Adonis, son nom même trahit son origine orientale. C’est Dumuzi ou Tammuz. La version du mythe impliquant Déméter et Perséphone a ceci de particulier qu’elle intègre le récit dans la structure du monde mis en place par les Olympiens, à savoir une structure patriarcale. Perséphone est la fille de Zeus et de Déméter, qui elle-même est sa sœur. Zeus autorise son frère Hadès, le dieu des Enfers, à enlever sa nièce pour l’épouser et l’emmener dans les enfers, sans même demander son accord à Déméter. Finalement c’est Perséphone qui reprendra le rôle dévolu à Adonis et qui fera des allers et retours entre la surface de la terre et l’infra-monde. Mais Perséphone n’est plus la reine altière des Enfers qu’était Ereshkigal. Dans le monde souterrain, elle est l’épouse d’Hadès. Sur la terre, elle est la fille de Déméter. Elle est donc parfaitement sous le contrôle des dieux olympiens. Aphrodite et Adonis sont complètement absents du récit.

Il ne s’agit pas de savoir si le mythe mésopotamien précède le mythe grec et s’il procède d’un mythe encore plus ancien de la grande déesse de la fertilité. En effet, le mythe de Déméter et Perséphone pourrait avoir une origine lointaine également, par exemple en Crète. Ce qui nous intéresse, c’est l’intégration de ces deux récits dans la structure mythologique grecque. Et c’est la mort d’Adonis qui doit nous mettre la puce à l’oreille. Dans le mythe mésopotamien, c’est une déesse puissance, Inanna ou Ishtar, qui met en place et régit le cycle de la végétation. Il se trouve que cette grande déesse de la fertilité (Inanna, Ishtar, puis Aphrodite) a vu son rôle diminuer dans la version grecque. L’Aphrodite ouranienne, divinité primordiale, laisse peu à peu la place à une Aphrodite fille de Zeus qui ne s’occupe plus que du sentiment amoureux. Eros, force d’union qui apparaît au début de la cosmogonie, sera remplacé par un petit dieu ailé qui tire des flèches dans le cœur des personnes amoureuses. Entre une Aphrodite diminuée et une Perséphone mariée de force à un Olympien, Adonis n’a plus les puissances d’attraction qui permettaient à son cycle de se perpétuer. Un des Olympiens, et peu importe lequel, a pu attenter à ses jours en mettant un sanglier sur sa route. Il aurait aussi pu bien mourir de sa propre mort, comme le Grand Pan. Salomon Reinach avait même émis l’hypothèse que la mort du Grand Pan était celle en fait celle d’Adonis 2).

Dans le mythe grec, Déméter tout comme Perséphone sont les jouets de Zeus et de Perséphone. Déméter est obligée de céder à Zeus et de faire repartir la végétation, sinon le monde est détruit. Par conséquent, dans cette version du mythe, le cycle de la végétation est désormais sous l’autorité de deux divinités masculines, même si le travail est effectué par deux divinités féminines.

Fait intéressant, ces deux mythes correspondaient à deux fêtes dans le calendrier religieux athénien. Les femmes d’Athènes célébraient les Adonies, durant lesquelles elles pleuraient bruyamment la mort d’Adonis. Elles arrosaient aussi d’eau chaude des graines, qui germaient très vite. Les plantes ainsi cultivées dépérissaient également très vite, symbolisant le destin d’Adonis. Perséphone et Déméter étaient célébrées au cours des mystères d’Eleusis. Ces mystères étaient ouverts à tous, hommes et femmes. Ils étaient célébrés sous la houlette de l’archonte-roi et étaient intégrés dans la vie religieuse de la cité.

Dans la mythologie grecque, il reste des traces, des lambeaux de la puissance de certaines déesses responsables de la fertilité. À ces récits, d’autres se substituent. Ils racontent une toute autre histoire. Comme dans les mythologies indo-européennes, la fonction de fertilité est désormais subordonnée aux dieux qui détiennent l’autorité. La fertilité n’est plus un cadeau de la terre-mère. Elle est le fait du travail des hommes. Et Déméter n’est plus qu’une déesse de l’agriculture.

Notes

1). Nous nous basons ici sur l’interprétation de Frazer. Adonis a fait l’objet d’autres études, comme celle de Marcel Detienne. Cette dernière s’inscrit dans une période très restreint, l’époque classique. Il est clair que tous les mythes ont trouvé une interprétation propre à toute époque où ils étaient vivants. Nous sommes ici cependant dans une perspective historique et nous privilégions la parenté entre les versions mésopotamienne et grecque.

2). Le récit de la mort du Grand Pan est tiré du traité de Plutarque « Sur la disparition des oracles « . Plutôt que de lire « Thamous, Thamous, Thamous (nom du pilote égyptien du bateau interpellé), le Grand Pan est mort ! », on lirait « Thamous, Thamous, Thamous le très grand est mort!  » Thamous rappelle le mésopotamien d’Adonis: « Tammuz ».

L’évangile des sorcières

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Aradia, le texte que Charles Leland a sous-titré l’évangile des sorcières, est enfin disponible en français.

Aradia. L'évangile des sorcières

Aradia. L’évangile des sorcières

Cet ouvrage, paru en 1899, constitue une référence essentielle dans les mouvements néo-païens et notamment dans la Wicca. Du reste l’un des principaux textes de la Wicca, la Charge de la déesse, reprend presque mot pour mot un passage d’Aradia qui décrit une rencontre de sorcières lors de la pleine lune. Ce type de réunion est appelé dans la Wicca esbat, le terme de sabbat étant réservé aux huit fêtes qui marquent les saisons et les mi-saisons et qui sont liées au cycle solaire.

Plusieurs auteurs ont défendu l’idée de la survivance d’un culte ancien dans ce qu’on pourrait appeler la vieille religion et qui correspond à la tradition qui aurait pu être celle des sorcières. L’hypothèse avait été popularisée par Margaret Murray dans son livre « The Witch-Cult in Western Europe » (1921). Elle imaginait la survivance d’une religion néolithique jusqu’au 15ème siècle, moment où ce culte aurait été découvert et persécuté. Cette théorie a été largement critiquée et rejetée. En revanche ses écrits ont influencé les fondateurs de la Wicca.

Plus récemment Carlo Ginzburg, dans le Sabbat des sorcières (1992), défend l’idée que sous le sabbat des sorcières, un récit largement forgé par des clercs et des érudits de l’Eglise, se cachent les restes d’une ancienne religion qui remonterait jusqu’au chamanisme. L’auteur identifie certains éléments des sabbats tels qu’ils étaient décrits (sous la torture) par les femmes accusées de sorcellerie à des motifs propres au chamanisme. Ainsi le vol des sorcières n’est pas sans rappeler le voyage du chaman dans le monde des esprits. Cette théorie prête également à discussion.

Le texte d’Aradia présente donc un intérêt pour ceux qui pensent qu’il y a une continuité non seulement entre des religions très anciennes, la sorcellerie persécutée par l’Eglise et même la résurgence moderne de cette sorcellerie à travers le néo-paganisme. D’où vient ce texte ?

Son auteur, Charles Leland (1824-1903), était un journaliste, écrivain et folkloriste américain. Il a vécu plusieurs années en Italie où il a recueilli des traditions anciennes. Dans son ouvrage, il évoque une informatrice, Maddalena, qui lui aurait parlé de l’évangile des sorcières (Vangelo). Il aurait fallu dix ans à cette femme pour lui fournir une version rédigée en italien de ce texte. Leland a traduit le texte en anglais et l’a enrichi d’autres éléments qu’il avait recueillis. Néanmoins les conditions dans lesquelles ce texte a été composé sont obscures et ne permettent pas de voir en lui le témoignage indubitable de l’existence d’une vieille religion. Il contient des éléments très anciens, comme la référence à Diane, la déesse des sorcières, et d’autres plus récents. En plus des personnages issus de la mythologie grecques, on trouve des figures tirées de la Bible. Ainsi Aradia, la fille de Diane, est dérivé d’Hérodiade, la petite-fille d’Hérode.

Dans tout texte folklorique, on va trouver des éléments très anciens coexistant avec des motifs plus modernes. Mais il faut imaginer que les récits folkloriques, mythologiques, se métamorphosent constamment. Ils doivent cependant répondre à une condition, celle d’être cohérent avec la période ou la communauté qui les porte. On peut se demander en effet quel est le rapport entre la déesse Artémis honorée dans certains temples grecs en tant que déesse à l’ours, la Diane romaine des Métamorphoses d’Ovide et la Diane reine des sorcières dont le nom a du reste survécu dans le terme du patois jurassien « dgenâtche » qui désigne justement les sorcières. Des attributs de cette divinité se retrouvent d’une époque à l’autre. Mais chaque culture a développé une conception de cette divinité qui lui était propre. S’il est intéressant et important de retracer l’historique d’un culte quelconque, il faut surtout essayer de comprendre sa cohérence à un moment donné. Ainsi le culte d’une déesse à l’ours à Brauron ne peut être pas être complètement assimilé à celui de la Déesse dans la Wicca, même s’ils partagent des caractéristiques communes. « Rien ne naît ou n’est détruit, mais il y a mélange et séparation des choses qui sont » disait le philosophe Anaxagore en parlant de la matière. C’est en partie aussi vrai pour les traditions qui se réinventent constamment.

D’où vient la neige ?

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Dans certaines régions d’Allemagne, on attribue les chutes de neige à Dame Holle, une fée qui secoue ses édredons et ses duvets à la fenêtre. Les plumes qui s’en échappent deviennent des flocons qui tombent doucement sur la terre. Dame Holle a un lien avec les quenouilles et les travaux de la laine. Elle récompense les filles qui filent avec ardeur, punit les paresseuses et veille à ce que l’interdiction du travail de la laine pendant les douze jours de Noël soit respectée. Elle donne aussi des cadeaux aux enfants à Noël et elle est la protectrice des chats. Les frères Grimm ont popularisé sa légende.

Une veuve vivait avec ses deux filles qui s’appelaient toutes les deux Marie. Ce n’était pas parce que la veuve manquait d’imagination qu’elles portaient le même prénom. La cadette était sa propre fille, née de son premier mariage avec un homme mort à la guerre. L’ainée était la fille que son second mari, lui aussi mort, avait eu de sa première femme morte en couches. La veuve avait une préférence pour sa véritable fille. Elle la laissait paresser dans la maison. L’autre Marie était la fille du premier lit de son défunt mari. Elle la gardait par charité et, surtout, elle la faisait travailler. En plus de tous les travaux ménagers, l’aînée devait filer de la laine pour payer sa pension.

Hans Thoma (1839–1924), Portrait de la soeur de l’artiste, Agathe, âgée de 15 ans, 1863, Alte Nationalgalerie Hans Thoma (1839–1924), Portrait de la soeur de l’artiste, Agathe, âgée de 15 ans, 1863, Alte Nationalgalerie

Quand il faisait beau, Marie, la fille aînée, s’installait près du puits pour filer. Ainsi quand ses mains enflaient, elle pouvait les rafraîchir avant de se remettre à l’ouvrage. Un jour, elle avait tant filé que sa main en était entamée. Un peu de sang avait taché l’ouvrage. Marie a voulu le laver avec l’eau du puits, mais elle a laissé tomber sa quenouille dedans. Ne sachant que faire, elle a couru vers sa belle-mère en pleurant et lui a raconté son malheur. La veuve, au lieu de la consoler, s’est mise à crier :

  • – Tu crois que l’argent pousse sur les arbres. Allons ! Va récupérer ta quenouille dans le puits et remets-toi au travail.
  • La pauvre Marie repart, toujours en larmes. Elle se penche au-dessus du puits pour voir s’il est profond. Elle n’en distingue même pas le fond. Elle grimpe sur le rebord du puits. Déséquilibrée, elle tombe dedans.

    La chute semble longue à Marie. Elle finit par se retrouver assise au milieu d’un champ fleuri, sous un magnifique soleil. Elle se relève. Ne sachant où aller, elle choisit une direction au hasard et se met à marcher. Soudain elle entend qu’on l’appelle.

    – Hohé !

    Marie regarde autour d’elle. Personne.

    – Hohé !

    Marie remarque que l’arbre devant elle, un pommier , bruisse des feuilles comme s’il voulait qu’il la remarque.

  • – Mes fruits sont mûrs. Il faut les cueillir avant qu’ils ne pourrissent.
  • Marie n’hésite pas. Elle secoue les branches basses de l’arbre et fait un tas de toutes les pommes qui sont tombées. Elle continue sa route. Elle arrive sur un chemin, elle le suit. Plus loin, elle aperçoit une maisonnette. En passant devant, elle entend :

    – Hohé !

    La porte est ouverte. Marie se dit que la voix vient de l’intérieur. Elle guigne. Personne. La maisonnette est un four communautaire. Le four se met à parler :

  • – Mon pain est cuit. Sors-le avant qu’il ne brûle.
  • Sans hésiter, Marie s’empare de la pelle à pain et sort les miches, qu’elle dépose sur une table qui se trouvait là. Elle continue son chemin. La prairie fleurie fait place à des champs cultivés, puis un jardin. Enfin elle aperçoit une jolie petite maison. Devant la maison, une vieille femme est assise sur un banc. Elle file de la laine. Marie reconnaît sa quenouille et sa pelote. La vieille femme lui sourit. Marie remarque ses dents énormes et pointues. Elle a peur, recule. Mais la vieille se met à parler :

  • – N’aie aucune crainte. Je ne te ferai aucun mal. Si tu restes chez moi et que tu m’aides à tenir ma maison, je saurai te récompense.
  • Ne sachant pas où aller, Marie accepte l’hospitalité de la vieille femme. Elle l’aide dans ses tâches quotidiennes sans rechigner. Un jour, en hiver, la vieille l’appelle :

  • – Aide-moi à secouer tous les édredons et les tous les duvets par la fenêtre.
  • Marie et la vieille femme s’emparent de toutes les parures de lit et les secouent tant qu’elles peuvent. De petites plumes s’en échappent. Dans le village de Marie, la neige se met à tomber. La vieille femme n’est autre que Dame Holle, qui fait tomber la neige, dit-on, en secouant ses duvets.

    Hans Thoma (1839–1924), Février Hans Thoma (1839–1924), Février

    Le temps a passé sans que Marie ne s’en rende compte. Elle a envie de rentrer chez elle, de revoir sa maison, son village. Elle s’en ouvre à Dame Holle. Cette dernière la comprend et elle accepte de la laisser partir. Elle lui rend sa quenouille et puis, elle l’accompagne sur la route jusqu’à un immense portail. Au moment où la jeune fille passe la grille, une pluie d’or ruisselle sur elle. Ses cheveux, ses vêtements sont couverts d’or.

    Marie l’aînée se retrouve sur le chemin près de sa maison. Marie la cadette et sa mère font la fête à la jeune fille quand elles la voient couverte d’or. La veuve la presse de questions. Après avoir entendu son histoire, la veuve envoie sa propre fille avec une quenouille près du puits. La seconde Marie lance sa quenouille dans le puits et saute dans le trou sans hésiter. Elle arrive dans la prairie fleurie. Quand le pommier lui demande de cueillir ses fruits, elle se contente de prendre une pomme pour la croquer en chemin. Quand le four lui demande de sortir le pain, elle prend une miche pour elle-même et repart. Parvenue chez la Dame Holle, elle n’a même pas peur de ses dents, car elle était au courant de leur taille. Elle travaille un seul jour et, dès le lendemain, elle préfère se vautrer dans les lits de la maison de Dame Holle. Elle ne tient pas à faire de vieux os dans cet endroit. Quelques jours plus tard, elle demande son congé à la vieille femme. Cette dernière lui rend sa quenouille. Elle l’accompagne jusqu’au portail. Au moment où Marie passe le grillage, elle s’attend à être recouverte d’une pluie d’or. Mais au lieu de cela, c’est une substance gluante, collante qui lui tombe dessus. De la poix ! En plus, quand elle se retrouve sur le chemin près de chez elle, le vent se met à souffler. De la poussière, des brindilles, des feuilles mortes viennent se coller sur elle. Quand elle arrive chez elle, elle ressemble à un épouvantail. Dépitée, elle rentre chez elle. Depuis ce jour, l’aînée des filles répond au nom de Marie d’Or tandis que la cadette est appelée Marie la Poisse.